Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 16

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L'intendant lut ce qui suit:--«Méroflède, servante des servantes du Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés, persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur oeuvre de damnation éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. Mais l'oeil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes, comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler, délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre, Ricarik dit à l'abbesse:--Et maintenant, madame, veuillez signer.

Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:--_Méroflède, abbesse de Meriadek._--Après quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:--Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes du couvent de Meriadek... Ah!--reprit Méroflède d'un air sinistre en appuyant son front brûlant entre ses mains,--je rirais bien si je n'avais l'enfer dans l'âme!

--Quoi! madame, toujours ce Berthoald?

--Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure pour cet homme!

--Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses... Ce moyen, je vous l'ai proposé...

--Prends garde! ta vie me répond de la sienne!

--Mais quels sont vos desseins?

--Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!--Et l'horrible créature se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion, elle dit à Ricarik:--Où est la clef du cachot de Berthoald?

--Elle est dans ce trousseau,--répondit l'intendant en montrant plusieurs clefs pendues à sa ceinture.

--Donne-moi cette clef.

--Quoi! vous voulez?...

--Donne... donne...

--La voici,--dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques instants rêveuse.

--Madame,--reprit Ricarik,--je vais faire partir le messager qui attend votre lettre pour l'évêque de Nantes.

--Va, va... porte cette lettre et reviens.

--J'irai aussi jeter un coup d'oeil dans l'atelier du vieil orfévre... il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.

--Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!

--Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner?

Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:

--En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une lampe allumée.

--Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller trouver Berthoald dans son cachot?...

Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et d'un geste impérieux lui montra la porte.

* * * * *

Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des fenêtres venaient d'être enlevés.

--Vous êtes jeunes et vigoureux,--dit le vieillard aux esclaves apprentis;--à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant, passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il vient de répondre à notre signal.

Rosen-Aër et la Coliberte, le coeur palpitant d'espérance et d'angoisse, se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée à ramener le baril, dit au vieillard:--Maître Bonaïk, le prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la corde se raidir.

--Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.

--Il vient,--reprit joyeusement l'apprenti;--le poids du prisonnier pèse maintenant sur le tonneau.

--Grand Dieu!--s'écria Rosen-Aër,--voyez, dans le souterrain, cette lumière... tout est perdu!...

En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif, l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois--Berthoald! Berthoald!...--Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité. L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en disant:--Sauvons d'abord Amael...

Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa fortement à la porte.

--Malheur à nous...--murmura l'un des apprentis,--c'est l'abbesse!...

--Impossible,--dit l'orfévre;--pour remonter du cachot, faire le tour du cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix minutes.

--Bonaïk,--dit au dehors la rude voix de Ricarik,--ouvre à l'instant la porte...

--Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher Rosen-Aër et son fils,--murmura le vieillard; et il répondit très-haut en se tournant vers la porte:--Seigneur intendant, nous sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter...

--C'est justement à la fonte que je veux assister!--cria l'intendant.--Ouvre à l'instant...

--Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous au dehors, vous seriez suffoqués,--dit le vieillard à Rosen-Aër après un instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la Coliberte, il dit à l'un des apprentis:--Vide sur le brasier de la forge la boîte remplie de soufre et de bitume...

Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse, commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au lieu d'entrer.

--Avancez donc, seigneur intendant,--dit Bonaïk;--c'est l'effet de la fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt, de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte...

--Va-t'en au diable!--répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et reculant au delà du seuil.--Je suis suffoqué, aveuglé...

--C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.--Puis avisant le trousseau de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la gorge et s'écria:--À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!

À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:--J'ai les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la fonte...

Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau...--Et maintenant,--s'écria le vieillard,--venez tous! suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les bandits qui ont ici droit d'asile.--Le vieillard avait à peine fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave portier tenant une lanterne à la main.--Restez cachés dans l'ombre,--dit tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du portier qui lui cria:--Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que le bateau attend son messager...

--Quel bateau?

--Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le messager.

--Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.

--Toi?...

--Connais-tu ce trousseau de clefs?

--Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.

--Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite retrouver le bateau. Marche devant.--Le portier, persuadé par l'accent de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:--Justin, toi et les autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler, accourez tous.--Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup devancé:--Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta l'oreille.--Qu'as-tu?--lui dit le vieil orfévre,--pourquoi rester en chemin?

--Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?

--Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.

--Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du monastère!

--C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en message... Hâte-toi, le temps presse...

--Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,--répondit Bernard en doublant le pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte. À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui dit:--Qui siffles-tu?

--Moi?

--Oui...

--Comment?

--Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?

--Qui je siffle, moi?

--Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé. Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces gens-là?--dit Bernard, en haussant sa lanterne.--Il y a deux femmes...

Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:--Ôtez la clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis, Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:--Hé! du bateau!

--Par ici!--répondirent plusieurs voix,--par ici... il est amarré au gros saule.

--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--nous sommes poursuivis; le portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter!

--Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous serons embarqués!--Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:--Qu'as-tu dans ce sac?

--Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.

--Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue route après avoir débarqué.--Le vieillard et ses compagnons arrivèrent bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.--Enfin!--dit-il d'un ton bourru:--voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures...

--Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,--répondit l'orfévre aux bateliers.--J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau.

Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand soupir d'allégement:--Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!

* * * * *

Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se remettant en route, après une heure de repos, il serait possible d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la physionomie ébahie des apprentis, leur dit:--Cela vous étonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille, sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines.

--Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette crosse?

--Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.

--Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre prévoyance dépasse la nôtre.

--Bon père, et vous, mes amis,--dit Amael en s'adressant au vieil orfévre et aux apprentis,--veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le courage de l'avouer tout haut...

Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si douloureusement irritée.

--Depuis que tout péril a cessé pour moi,--reprit Amael,--ma mère, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!

--Une mère pardonne toujours,--dit Septimine en regardant timidement Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave:

--L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon coeur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos enfants!

--Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité: Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des larmes.

--Dans mon enfance,--dit le vieillard,--mon père m'a souvent raconté que Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous rende indulgente pour votre fils!

--Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec eux, ainsi que l'a fait mon fils.

--Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le savez, ma mère?

--Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se livraient à l'exercice des armes...