Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 25

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--Je dis la vérité,--répondit Albinik à l'interprète;--je vais vous le prouver... Cet Irlandais connaît, comme moi, les dangers de l'entrée de cette baie, dont il sort; je lui demanderai de marcher devant nous, en guise de pilote; et d'avance je vais vous tracer la route qu'il va suivre: d'abord il prendra le chenal à droite de l'îlot; il s'avancera ensuite, presque à toucher cette pointe de terre que vous apercevez plus loin; puis il déviera beaucoup à droite, jusqu'à ce qu'il soit à la hauteur de ces rochers noirs qui s'élèvent là-bas; cette passe traversée, ces écueils évités, nous serons en sûreté dans la baie... Si l'Irlandais exécute de point en point cette manoeuvre, vous défierez-vous encore de moi?

--Non, par Jupiter!--répondit l'interprète.--Il faudrait être insensé pour conserver le moindre soupçon.

--Jugez-moi donc...--reprit Albinik, et il adressa quelques mots à l'Irlandais, qui consentit à piloter les navires. Sa manoeuvre fut celle prévue par Albinik. Alors celui-ci, ayant donné aux Romains ce gage de sincérité, fit déployer la flotte sur trois files, et pendant quelque temps la guida à travers les îlots dont la baie est semée; puis il donna l'ordre aux rameurs de rester en place sur leurs rames. De cet endroit on ne pouvait apercevoir la flotte gauloise, ancrée tout au fond de la baie, à près de deux lieues de distance de là, et dérobée à tous les yeux par un promontoire très-élevé.

Albinik dit alors à l'interprète:

--Nous ne courons plus qu'un seul danger; mais il est grand. Il y a devant nous des bancs de sable mouvants, parfois déplacés par les hautes marées: les galères pourraient s'y engraver; il faut donc que j'aille reconnaître ce passage la sonde à la main, avant d'y engager la flotte. Elle va rester en cet endroit sur ses rames; faites mettre à la mer la plus petite des barques de cette galère avec deux rameurs: ma femme tiendra le gouvernail; si vous avez encore quelque défiance, vous et le soldat à la hache vous nous accompagnerez dans la barque; puis, le passage reconnu, je reviendrai à bord de cette galère pour piloter la flotte, jusqu'à l'entrée du port de Vannes.

--Je ne me défie plus,--répondit l'interprète;--mais, selon l'ordre de César, ni moi ni ce soldat, nous ne devons te quitter un seul instant.

--Qu'il en soit ainsi que vous le désirez,--dit Albinik.

Et la petite barque de la galère fut mise à la mer. Deux rameurs y descendirent avec le soldat et l'interprète; Albinik et Méroë s'embarquèrent à leur tour: le bateau s'éloigna de la flotte romaine, disposée en croissant et se maintenant sur ses rames en attendant le retour du pilote. Méroë, assise au gouvernail, dirigeait la barque selon les indications de son époux. Lui, à genoux et penché à la proue, sondait le passage au moyen d'un plomb très-lourd attaché à un long et fort cordeau. Le bateau côtoyait alors un des nombreux îlots de la baie de Morbihan. Derrière cet îlot s'étendait un long banc de sable que la marée alors descendante commençait à découvrir; puis, au delà du banc de sable, quelques rochers bordant le rivage... Albinik venait de jeter de nouveau la sonde; pendant qu'il semblait examiner sur la corde les traces de la profondeur de l'eau, il échangea un regard rapide avec sa femme en lui indiquant d'un coup d'oeil le soldat et l'interprète... Méroë comprit: l'interprète était assis près d'elle, à la poupe; venaient ensuite les deux rameurs sur leur banc, et enfin l'homme à la hache debout, derrière Albinik, penché à la proue, sa sonde à la main... Se relevant soudain, il se fit de cette sonde une arme terrible, lui imprima le mouvement rapide que le frondeur donne à sa fronde, et du lourd plomb attaché au cordeau frappa si violemment le casque du soldat, qu'étourdi du coup, il s'affaissa au fond de la barque. L'interprète voulut s'élancer au secours de son compagnon; mais, saisi aux cheveux par Méroë, il fut renversé en arrière, perdit l'équilibre et tomba à la mer. L'un des deux rameurs, ayant levé sa rame sur Albinik, roula bientôt à ses pieds. Le mouvement donné au gouvernail par Méroë fit approcher le bateau si près de l'îlot montueux, qu'elle y sauta, ainsi que son époux. Tous deux gravirent rapidement ces roches escarpées; ils n'avaient plus d'autre obstacle pour arriver au rivage qu'un banc de sable, dont une partie, déjà découverte par la marée, était mouvante, ainsi qu'on le voyait aux bulles d'air qui venaient continuellement à sa surface. Prendre ce passage pour atteindre les rochers de la côte, c'était périr dans le gouffre caché sous cette surface trompeuse. Déjà les deux époux entendaient de l'autre côté de l'îlot, dont l'élévation les cachait, les cris, les menaces du soldat, revenu de son étourdissement, et la voix de l'interprète, retiré sans doute de l'eau par les rameurs. Albinik, habitué à ces parages, reconnut, à la grosseur du gravier et à la limpidité de l'eau dont il était encore couvert, que le banc de sable, à quelques pas de là, n'était plus mouvant. Il le traversa donc en cet endroit avec Méroë, tous deux ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Ils atteignirent alors les rochers de la côte, les escaladèrent agilement, et s'arrêtèrent ensuite un instant afin de voir s'ils étaient poursuivis.

L'homme à la hache, gêné par sa pesante armure, et n'étant, non plus que l'interprète, habitué à marcher sur des pierres glissantes couvertes de varechs, comme l'étaient celles de l'îlot qu'ils avaient à traverser pour atteindre les deux fugitifs, arrivèrent, après maints efforts, en face de la partie mouvante du banc de sable laissée à sec par la marée de plus en plus basse. Le soldat, possédé de colère à l'aspect d'Albinik et de sa compagne, dont il ne se voyait séparé que par un banc de sable fin et uni, laissé à sec, crut le passage facile, et s'élança... Au premier pas, il enfonça dans la fondrière jusqu'aux genoux; il fit un violent effort pour se dégager... et disparut jusqu'à la ceinture... Il appela ses compagnons à son aide... à peine avait-il appelé... qu'il n'eut plus que la tête hors du gouffre... Elle disparut aussi... et un moment après, comme il avait levé les mains au ciel en s'abîmant, l'on ne vit plus qu'un de ses gantelets de fer s'agitant convulsivement en dehors du sable... Puis l'on n'aperçut plus rien... rien... sinon quelques bulles d'eau à la surface de la fondrière.

Les rameurs et l'interprète, saisis d'épouvante, restèrent immobiles, n'osant braver une mort certaine pour atteindre les fugitifs... Alors Albinik adressa ces mots à l'interprète:

--Tu diras à César que je m'étais mutilé moi-même pour lui donner confiance dans la sincérité de mes offres de services... Mon dessein était de conduire la flotte romaine à une perte certaine en périssant moi et ma compagne... Il en allait être ainsi... Je vous pilotais dans le chenal de perdition d'où pas une galère ne serait sortie... Lorsque nous avons rencontré l'Irlandais, il m'a appris que, rassemblés depuis hier, les vaisseaux gaulois, très-nombreux et très-bien armés, sont ancrés au fond de cette baie... à deux lieues d'ici. Apprenant cela, j'ai changé de projet, je n'ai plus voulu perdre vos galères... Elles seront de même anéanties, mais non par embûche et déloyauté... elles le seront par vaillant combat, navire contre navire, Gaulois contre Romain... Maintenant, dans l'intérêt du combat de demain, écoute bien ceci: J'ai à dessein conduit tes galères sur des bas fonds où dans quelques instants elles se trouveront à sec sur le sable. Elles y resteront engravées, car la mer descend... Tenter un débarquement, c'est vous perdre; vous êtes de tous côtés entourés de bancs de sable mouvants, pareils à celui où vient de s'engloutir l'homme à la hache... Restez donc à bord de vos navires; demain ils seront remis à flot par la marée montante... et demain bataille... bataille à outrance... Le Gaulois aura une fois de plus montré que _jamais Breton ne fit trahison_... et que s'il est glorieux de la mort de son ennemi, c'est lorsqu'il a loyalement tué son ennemi...

Et Albinik et Méroë, laissant l'interprète effrayé de ces paroles, se sont dirigés en hâte vers la ville de Vannes, pour y donner l'alarme et prévenir les gens de la flotte gauloise de se préparer au combat pour le lendemain...

Chemin faisant, l'épouse d'Albinik lui a dit:

--Le coeur de mon époux bien-aimé est plus haut que le mien. Je voulais voir détruire la flotte romaine par les écueils de la mer... Mon époux veut la détruire par la vaillance gauloise. Que je sois à jamais glorifiée d'être la femme d'un tel homme!

* * * * *

«Ce récit que votre fils Albinik, le marin, vous envoie, à vous, ma mère Margarid, à vous, mon père _Joel, le brenn de la tribu de Karnak_, ce récit votre fils l'a écrit durant cette nuit-ci qui précède la bataille de demain. Retenu dans le port de Vannes par les soins qu'il donne à son navire, afin de combattre les Romains au point du jour, votre fils vous envoie cette écriture au camp gaulois qui défend par terre les approches de la ville. Mon père et ma mère blâmeront ou approuveront la conduite d'Albinik et de sa femme Méroë, mais ce récit contient la simple vérité.»

CHAPITRE III.

La veille de la bataille de Vannes, Guilhern, le laboureur, fait une promesse sacrée à son père, Joel le brenn de la tribu de Karnak.--Position de l'armée gauloise.--Le chef des cent vallées.--Les bardes à la guerre.--La cavalerie de la Trimarkisia.--La chaîne de fer des deux saldunes.--Piéton et cavalier.

La veille de la bataille de Vannes, qui, livrée sur terre et sur mer, allait décider de l'esclavage ou de la liberté de la Bretagne, et, par suite, de l'indépendance ou de l'asservissement de toute la Gaule, la veille de la bataille de Vannes, en présence de tous ceux de notre famille réunie dans le camp gaulois, moins mon frère Albinik et sa femme Méroë, alors sur la flotte rassemblée dans la baie du Morbihan, mon père =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_, a dit ceci à moi son premier né, _Guilhern_, le laboureur (qui écris ce récit):

«--Demain est jour de grand combat, mon fils; nous nous battrons bien. Je suis vieux, tu es jeune; l'ange de la mort me fera sans doute partir le premier d'ici, et demain peut-être j'irai revivre ailleurs avec ma sainte fille Hêna. Or, voici ce que je te demande, en présence des malheurs dont est menacé notre pays, car demain la mauvaise chance de la guerre peut faire triompher les Romains: mon désir est que, dans notre famille, et tant que durera notre race, l'amour de la Gaule et le souvenir sacré de nos pères ne périssent point. Si nos enfants doivent rester libres, l'amour du pays, le respect pour la mémoire paternelle, leur rendra la liberté plus chère encore. S'ils doivent vivre et mourir esclaves, ces souvenirs sacrés leur disant sans cesse de génération en génération qu'il fut un temps où, fidèle à ses dieux, vaillante à la guerre, indépendante et heureuse, maîtresse de son sol fécondé par de durs labeurs, insouciante de la mort dont elle a le secret, la race gauloise était redoutée du monde entier et hospitalière aux peuples qui lui tendaient une main amie, ces souvenirs perpétués d'âge en âge, rendant à nos enfants leur esclavage plus horrible, leur donneront un jour la force de le briser. Afin que ces souvenirs se transmettent de siècle en siècle, il faut, mon fils, me promettre, par Hésus, de rester fidèle à notre vieille coutume gauloise, en conservant le dépôt que je vais te confier, en l'augmentant et en faisant jurer à ton fils Sylvest de l'augmenter à son tour, afin que les fils de tes petits-fils imitent leurs pères, et qu'ils soient imités de leur descendance... Ce dépôt, le voici... Ce premier rouleau contient le récit de ce qui est arrivé dans notre maison lors de l'anniversaire de la naissance de ma chère fille Hêna, jour qui a été aussi celui de sa mort. Cet autre rouleau, que ce soir, vers le coucher du soleil, j'ai reçu de mon fils Albinik, le marin, contient le récit de son voyage au camp de César, à travers les contrées incendiées par leurs populations. Ce récit honore le courage gaulois; il honore ton frère Albinik et sa femme Méroë, fidèles, jusqu'à l'excès peut-être, à cette maxime de nos pères: _Jamais Breton ne fit trahison_. Ces écrits, je te les confie, tu me les remettras après la bataille de demain, si j'y survis... sinon, tu les garderas (ou, à défaut de toi, tes frères), et tu y inscriras les principaux faits de ta vie et de celle des tiens; tu transmettras ces récits à ton fils, afin qu'il fasse comme toi, et ainsi toujours de génération en génération... Me jures-tu, par Hésus, d'obéir à ma volonté?...

»--Moi, Guilhern, le laboureur,--ai-je répondu,--je jure à mon père, Joel, le brenn de la tribu de Karnak, d'accomplir ses volontés...»

* * * * *

Et ces volontés de mon père, je les accomplis pieusement aujourd'hui, longtemps après la bataille de Vannes, et en suite de malheurs sans nombre. Le récit de ces malheurs, je le fais pour toi, mon fils Sylvest. Et ce n'est pas avec du sang... que je devrais écrire ceci... non, ce n'est pas avec du sang, car le sang se tarit; mais avec des larmes de douleur, de haine et de rage... leur source est intarissable!

Après que mon pauvre et bien-aimé frère Albinik a eu piloté la flotte romaine dans la baie du Morbihan, voici d'abord ce qui s'est passé le jour de la bataille de Vannes...

Cela s'est passé sous mes yeux... je l'ai vu... J'aurais à vivre ici toutes les vies que j'ai à vivre ailleurs, que, dans des temps infinis, le souvenir de ce jour épouvantable et de ceux qui l'ont suivi me serait présent, comme il me l'est à cette heure, comme il me l'a été, comme il me le sera toujours...

Joel mon père, Margarid ma mère, Hénory ma femme, mes deux enfants, Sylvest et Siomara, ainsi que mon frère Mikaël, l'armurier, sa femme Martha et leurs enfants (pour ne parler que de nos parents les plus proches), s'étaient rendus, comme tous ceux de notre tribu, dans le camp gaulois: nos chariots de guerre, recouverts de toiles, nous avaient servi de tentes jusqu'au jour de la bataille de Vannes. Pendant la nuit, le conseil, convoqué par le _chef des cent vallées_ et par _Taliesin_, le plus ancien des druides, s'était rassemblé. Des montagnards d'_Arès_, montés sur leurs petits chevaux infatigables, avaient été envoyés, la veille, en éclaireurs à travers le pays incendié. Ils accoururent à l'aube annoncer qu'à six lieues de Vannes on apercevait les feux de l'armée romaine, campée cette nuit-là au milieu des ruines de la ville de Morh'ek. Le chef des cent vallées supposa que César, pour échapper au cercle de destruction et de famine dont son armée allait être de plus en plus enserrée, avait fui à marches forcées ce pays dévasté et venait offrir la bataille aux Gaulois. Le conseil résolut de marcher au-devant de César, et de l'attendre sur les hauteurs qui dominent la rivière d'Elrik. Au point du jour, après que les druides eurent invoqué les dieux, notre tribu se mit en marche pour aller prendre son rang de bataille.

Joel montait son fier étalon _Tom-Bras_ et commandait la _mahrek-ha-droad_[A], dont je faisais partie avec mon frère Mikaël, moi comme cavalier, lui comme piéton. Nous devions, selon la règle militaire, combattre à côté l'un de l'autre, lui à pied, moi à cheval, et nous secourir mutuellement. Dans l'un des chars de guerre, armés de faux et placés au centre de l'armée avec la réserve, se tenaient ma mère, ma femme, ainsi que celle de Mikaël et nos enfants à tous deux. Quelques jeunes garçons, légèrement armés, entouraient les chars de bataille, et tenaient difficilement en laisse les grands dogues de guerre, qui, animés par l'exemple de _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, hurlaient et bondissaient, flairant déjà le combat et le sang. Parmi les jeunes gens de notre tribu qui se rendaient à leur rang, j'en ai remarqué deux qui s'étaient juré foi de _saldune_, comme Julyan et Armel; de plus, et ainsi que cela se fait souvent, ils avaient voulu lier non-seulement leur parole, mais leurs corps; et pour être plus certains de partager le même sort, une assez longue chaîne de fer, rivée à leur ceinture d'airain, les attachait l'un à l'autre. Image du serment qui les liait, cette chaîne les rendait inséparables, vivants, blessés ou morts.

En allant à notre poste de combat, nous avons vu passer _le chef des cent vallées_ à la tête d'une partie de la =trimarkisia=[B]. Il montait un superbe cheval noir, recouvert d'une housse écarlate; son armure était d'acier; son casque de cuivre étamé, brillant comme de l'argent, était surmonté de l'emblème de la Gaule: un coq doré, aux ailes à demi ouvertes; aux côtés du chef chevauchaient un _barde_ et un _druide_, vêtus de longues robes blanches rayées de pourpre; ils ne portaient pas d'armes; mais, la bataille engagée, dédaigneux du péril, au premier rang des combattants, ils les encourageaient par leurs paroles et par leurs chants de guerre[C]. Ainsi chantait le barde au moment où passait devant nous _le chef des cent vallées_:

«César est venu contre nous.--Il nous a demandé d'une voix forte: Voulez-vous être esclaves? êtes-vous prêts?...--Non, nous ne voulons pas être esclaves... non, nous ne sommes pas prêts.--Gaulois, enfants d'une même race, unis par la même cause, levons notre étendard sur les montagnes, et précipitons-nous dans la plaine.--Marchons... marchons à César, unissons dans un même carnage lui et son armée... Aux Romains!... aux Romains!»

Et tous les coeurs battaient vaillamment à ces chants du barde.

En passant devant notre tribu, à la tête de laquelle était Joel, mon père, _le chef des cent vallées_ arrêta son cheval et dit:

--Ami Joel, lorsque j'étais ton hôte, tu m'as demandé mon nom: je t'ai répondu que je m'appellerais _Soldat_ tant que notre vieille Gaule ne serait pas délivrée de ses oppresseurs... L'heure est venue de nous montrer fidèles à la devise de nos pères: _Dans toute guerre il n'y a que deux chances pour l'homme de coeur: vaincre ou périr._ Puisse mon dévouement à notre commune patrie n'être pas stérile!... Puisse Hésus protéger nos armées!... Peut-être alors _le chef des cent vallées_ aura-t-il effacé la tache qui couvre un nom qu'il n'ose plus porter[D]... Courage, ami Joel! les fils de ta tribu sont braves entre les braves... J'ai vu dans ta maison deux des tiens, Julyan et Armel, se battre après souper par outre-vaillance... Ta sainte fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert son sang à Hésus... Brave donc est ta tribu, ami Joel... Quels coups ne va-t-elle pas frapper, aujourd'hui qu'il s'agit du salut de la Gaule?...

--Ma tribu frappera de son mieux et de toutes ses forces, comptes-y, ami, ainsi que je t'appelais dans ma maison,--reprit mon père.--Nous n'avons pas oublié ce chant des bardes qui t'accompagnaient lorsqu'ils ont poussé le premier cri de guerre dans la forêt de Karnak:

«Frappe fort le Romain... frappe à la tête... plus fort encore... frappe... frappe le Romain!...»

Et tous ceux de la tribu de Joel répétèrent à grands cris et d'une voix le refrain des bardes:

«Frappe... frappe le Romain!...»

FIN DU PREMIER VOLUME.

NOTES.

LA FAUCILLE D'OR.

[Note A: «Les puissants essaims des nations sciltiques et celtiques ou Gaulois (puisque les Celtes sont les premiers peuples connus qui occupèrent la Gaule), poussés par la Providence dans le continent de l'Europe, sortis des mêmes montagnes que les essaims de l'Inde et de l'Asie, avaient dû nécessairement s'y empreindre des mêmes croyances... Si le rassemblement devant les mêmes autels dans les montagnes d'Asie, des patriarches inconnus, qui sont devenus les pères des nations, suffit pour expliquer les affinités générales qui se trouvent entre l'essaim celtique (_ou gaulois_) et les autres, quelle difficulté y a-t-il à ce qu'il se trouve des affinités plus particulières encore entre les deux races celtique et hébraïque?» (Jean Raynaud, =Druidisme=, _Encycl. mod._)

D'où il suit, selon Jean Raynaud, et il le démontre avec une irrésistible puissance historique et logique, que les religions hébraïque, brahmique et druidique sortent de la même souche. Ainsi les Hébreux, de même que les Gaulois, avaient la plus grande vénération pour le chêne, ainsi que le prouve _le chêne de Sichen_, etc., etc. De même qu'aux Gaulois, _les pierres brutes_ servaient spécialement d'autels aux Hébreux et avaient d'autres emplois communs aux deux peuples: servant chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, _de limites de frontières_, _de tombes_, _de monuments commémoratifs_ d'actions glorieuses ou _de la foi jurée_.

«Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve la race des Celtes (devenue la race gauloise) occupant le territoire continental compris entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et l'Océan.» (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. I, p. 1.)

(Nous ne citerons pas d'autres sources pour ce chapitre. Voir pour ce récit sommaire tous les historiens déjà cités sur les Gaulois.)]

[Note B: L'histoire du gouvernement gaulois offre trois périodes distinctes:

_Théocratie_ du druidisme.--_Royauté et aristocratie._--_Constitutions populaires_ fondées sur l'élection et la volonté du plus grand nombre. (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 65.)

Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, l'élection populaire remplaça l'antique privilége de l'hérédité. Les rois et les chefs absolus furent expulsés, le pouvoir remis aux mains de législateurs librement consentis; mais l'aristocratie héréditaire ne se laissa pas déposséder sans combat; appuyée sur le peuple des campagnes, elle engagea contre les villes une guerre longue et mêlée de chances diverses. (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 104.)... Ce fut une sorte de démocratie pure où _le peuple en corps_ nommait, soit des sénats souverains, soit des magistrats et des chefs, _et où_, suivant l'expression d'un de ces petits chefs populaires, _la multitude conservait autant de droits sur le chef que le chef sur la multitude_... Tout le système politique de la Gaule reposait sur _l'association_; de même que des individus clients se groupaient autour d'un patron, de petits états se déclaraient clients d'un état plus puissant; les états également puissants s'associaient et se fédéraient entre eux; des lois fédératives, universellement reconnues, réglaient les rapports de tous ces états, fixaient les services mutuels, déterminaient les droits et les devoirs. (Améd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 108.)]

[Note C: Bataille de la Sambre. 500 survivants sur 60,000.]

[Note D: Cause de la guerre.--Demande de provisions.]

[Note F: Ce cri de ralliement druidique _au gui l'an neuf_, est encore, dans quelques provinces, acclamé par de pauvres enfants qui parcourent les rues au nouvel an.]

[Note G: Voici ce qu'on lit dans César au sujet de ce singulier moyen de communication de télégraphie orale, si l'on peut s'exprimer ainsi:

«Les paysans gaulois, occupés aux travaux des champs, se communiquaient les nouvelles importantes en se les criant de l'un à l'autre; elles volaient ainsi de bourg en bourg, de cité en cité, avec la rapidité d'un son. Un événement arrivé à _Genabum_ (Orléans), au lever du soleil, dans les jours les plus courts de l'année, put être connu chez les _Avernes_ (les Gaulois de l'Auvergne), à cent soixante milles de distance, avant la fin de la nuit.» (César, _De Bello Gall._, liv. VII, ch. =iii=.)]

[Note H: Diogène Laërte cite ces belles maximes, empruntées à la philosophie druidique:

_--Obéir aux lois de Dieu.--Faire le bien de l'homme.--Supporter avec courage les accidents de la vie._]