Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 16

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Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants obscènes, de cris, de sifflets, de huées, augmentèrent encore lorsque la bande du Squelette eut fait, par la violence impétueuse de son impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte.

Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.

Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux incidents.

La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de cavalerie, parut au loin à l'angle du boulevard; alors toute cette populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de satisfaction féroce.

À ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de Charenton. Il était vêtu d'une veste bleu clair à collet jaune, doublement galonnée d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa casquette, aussi largement bordée d'argent, était entourée d'un crêpe; enfin, sur les oeillères de la bride à collier de grelots, on voyait en relief les armes souveraines de Gerolstein.

Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en plus embarrassée, il fut presque obligé de s'arrêter lorsqu'il se trouva au milieu du flot de populace dont nous avons parlé... Quoiqu'il criât: «Gare!...» et qu'il conduisît sa monture avec la plus grande précaution, des cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui.

--Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau... celui-là?...

--Que ça de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous son masque vert à langue rouge.

--S'il nous embête... mettons-le à pied...

--Et on lui découdra les galuches de sa veste pour les fondre, dit Nicolas.

--Et on te découdra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en saisissant la bride de son cheval; car la foule était devenue si compacte que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à la barrière.

Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le manche de son fouet:

--Si tu ne lâches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...

--Toi... méchant mufle?

--Oui... Je vais au pas, je crie: «Gare!», tu n'as pas le droit de m'arrêter. La voiture de monseigneur arrive derrière moi... j'entends déjà les fouets... Laissez-moi passer.

--Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à moi, ton seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais refroidi, de seigneurs... et ça m'en donne l'envie.

--Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et, tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: «En avant, marchons contre leurs canons», il se cramponna brusquement à une des bottes du courrier, y pesa de tout son poids et le fit trébucher sur sa selle. Un coup de manche de fouet rudement assené sur la tête de Tortillard le punit de son audace. Mais aussitôt la populace en fureur se précipita sur le courrier; il eut beau mettre ses éperons dans le ventre de son cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non plus qu'à tirer son couteau de chasse. Démonté, renversé, au milieu de cris et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de la voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l'emportement stupide de ces misérables.

Depuis quelque temps le coupé du prince, attelé de quatre chevaux de poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (à cause de la mort de Sarah), assis sur le siège de derrière, était même prudemment descendu, se tenant à une des portières, la voiture étant très-basse. Les postillons criaient: «Gare!» et avançaient avec précaution.

Rodolphe, vêtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux blonds: on eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mélancolie, quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent son ombre sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son père n'étaient plus attachés sur elle.

--Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en souriant.

--Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!...

--C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph, mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras.

--Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe...

--Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front... vite...

Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec délices sur son front charmant.

C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait commencé de marcher très-lentement.

Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de pied qui se tenait près de la portière:

--Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?

--Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus avancer.

--Et pourquoi cette foule?

--Monseigneur...

--Eh bien?

--C'est que Votre Altesse...

--Parle donc...

--Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une exécution à mort.

--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la voiture.

--Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude.

--Rien... rien... mon enfant.

--Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce que cela, mon Dieu?

--Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.

--Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête les chevaux... des gens de mauvaise mine...

Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux, menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui s'avança à la portière.

--Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras autour du cou de Rodolphe.

--C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa tête hideuse jusque dans la voiture.

À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit froidement:

--Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?

--Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges.

--Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.

--Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser.

--Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde!

--Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa bourse.

Tortillard l'attrapa au vol.

--Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.

Et il ouvrit brusquement la portière.

La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il se jeta sur Rodolphe.

Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses bras...

C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette.

Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet et le renversa à demi en arrière...

Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se retourner, reconnut le Chourineur et s'écria:

--L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue. Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son couteau dans la poitrine...

Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.

--La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées.

À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...

Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang.

Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à un arbre.

Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le Squelette et sa bande.

Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante, pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à moitié brisés dans la bagarre.

--Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur, transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze heures... on le trouvera...

Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y avaient figuré.

--Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de me sauver encore la vie.

--Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez...

--Mais ce spectacle est affreux!

--Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père... permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour le consoler.

La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le Chourineur.

Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa plaie avec des serviettes.

Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il sourit péniblement et lui dit d'une voix faible:

--Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je me sois trouvé là!...

--Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent désolé, tu me sauves encore...

--J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial... j'avais un pressentiment.

--Un pressentiment!...

--Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai eu...

--Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas mortelle...

--Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois être... utile... à un grand seigneur comme vous...

--Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...

--Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh! j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...

--Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non... vous vivrez... vous vivrez...

--Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut... J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de... couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et étouffée.

À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il fit un mouvement et dit:

--Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...

--Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son père...

--Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance... monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce... coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai chouriné... on me... chourine... c'est juste...

Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il était mort.

Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de rejoindre le prince, avaient précipité leur départ.

David et le squire entrèrent.

--David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?

--Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen.

Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas remarquée.

Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse, l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie.

Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux stupidement effarés sur son ancienne victime...

Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard.

La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation première, lui paraissaient d'un sinistre présage.

De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible influence.

Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient pour jamais quitté Paris.

_Fin de la dixième partie_

ÉPILOGUE

I

Gerolstein

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Oldenzaal, 25 août 1840[30][31]

J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin, lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs semaines.

Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager; vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre séparation, de vous trouver le 1er août à Oldenzaal. Il me faut donc renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus besoin d'épancher mon coeur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne: elle date de notre enfance.

Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me manquent!

Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de le quitter...

J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...

Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un tendre et mutuel attachement!

Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois mon coeur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de calme, de poésie et de sérénité?

Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?

Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui, grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé pendant trois mois... et ce réveil est funeste...

Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage. Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent être devenus si graves, si sévères... homme stoïque!

Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami, que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins. Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de l'administration du grand-duché.

Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa famille pendant mon séjour à Gerolstein.

Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète, plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?

Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante princesse Amélie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!... Qui m'eût dit alors!...

Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans l'intervertir...

Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison, complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.

Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M. le comte d'Orbigny[33].

Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait apprécier les éminentes qualités du prince.

--Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit la perle de Gerolstein.

--De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?

--De la princesse Amélie...

--La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique.