Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 15

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Avant de poursuivre notre récit, disons quelques mots des relations récemment établies entre le Chourineur et Martial.

Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il s'était volé lui-même, avoua au juge d'instruction le but de cette singulière mystification, et fut mis en liberté après avoir été justement et sévèrement admonesté par ce magistrat.

N'ayant pas alors retrouvé Fleur-de-Marie, et voulant récompenser de ce nouvel acte de dévouement le Chourineur, auquel il devait déjà la vie, Rodolphe, pour combler les voeux de son rude protégé, l'avait logé à l'hôtel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener à sa suite lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur éprouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstiné du chien pour son maître. Demeurer sous le même toit que le prince, le voir quelquefois, attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier à lui ou aux siens, là se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui préférait mille fois cette condition à l'argent et à la ferme en Algérie que Rodolphe avait mis à sa disposition.

Mais, lorsque le prince eut retrouvé sa fille, tout changea; malgré sa vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauvé la vie, il ne put se résoudre à emmener avec lui en Allemagne ce témoin de la première honte de Fleur-de-Marie... Bien décidé d'ailleurs à combler tous les désirs du Chourineur, il le fit venir une dernière fois et lui dit qu'il attendait de son attachement un nouveau service. À ces mots, la physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientôt consternée, lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'hôtel le jour même.

Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit au Chourineur: l'argent qui lui était destiné, le contrat de vente de la ferme en Algérie, plus encore, s'il le voulait... tout était à sa disposition.

Le Chourineur, frappé au coeur, refusa; et, pour la première fois de sa vie peut-être, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour le décider à accepter ses premiers bienfaits.

Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur apprendre que Fleur-de-Marie était sa fille, il leur demanda ce qu'il pouvait faire pour eux; tous leurs désirs devaient être accomplis. Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui avait dit des goûts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il proposa au hardi ménage une somme d'argent considérable, ou bien la moitié de cette somme et des terres en plein rapport, dépendantes d'une ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et qui était aussi à vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore songé que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, énergiques, tous deux doués de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la solitude, l'un à cause de son passé, l'autre à cause des crimes de sa famille.

Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptèrent avec transport; puis, ayant été, par l'intermédiaire de Murph, mis en rapport avec le Chourineur, tous trois se félicitèrent bientôt des relations que promettait leur voisinage en Algérie.

Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même de cette tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de Martial et de sa femme, y répondit avec affection. Bientôt une amitié sincère unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite et s'aiment de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre léthargie, ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et sur l'activité de leur vie à venir; car, une fois en Algérie, ils seraient obligés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on leur avait données, les propriétaires devant, d'après les conditions de la vente, faire valoir les fermes pendant une année encore, afin que les nouveaux possesseurs fussent en état de surveiller plus tard l'exploitation.

Ces préliminaires posés, on comprendra qu'instruit de la pénible entrevue à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières volontés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami jusqu'à la porte de Bicêtre, où il l'attendait dans le fiacre qui les avait amenés, et qui les reconduisit à Paris après que Martial, épouvanté, eut quitté le cachot où l'on faisait les terribles préparatifs de l'exécution de sa mère et de sa soeur.

La physionomie du Chourineur était complètement changée: l'expression d'audace et de bonne humeur qui caractérisait ordinairement sa mâle figure avait fait place à un morne abattement; sa voix même avait perdu quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'âme, douleur jusqu'alors inconnue de lui, avait rompu, brisé cette nature énergique.

Il regardait Martial avec compassion.

--Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave garçon pouvait faire... C'est fini... Songez à votre femme, à ces enfants que vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et puis enfin, ce soir nous aurons quitté Paris pour n'y plus revenir, et vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.

--C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'est ma mère... c'est ma soeur.

--Enfin, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont... il faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en étouffant un soupir.

Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement:

--Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garçon... toujours cette tristesse.

--Toujours, Martial...

--Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris... ça vous passera...

--Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en frissonnant malgré lui, si je sors de Paris...

--Puisque... nous partons ce soir.

--C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir...

--Et vous donc? est-ce que vous changez d'idée maintenant?

--Non...

--Eh bien?

Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un effort sur lui-même:

--Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules... mais j'aime autant tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins ça prouvera que je ne me suis pas trompé.

--Qu'y a-t-il donc?

--Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais été...

--Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conçois que, comme moi, vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux protecteur... que de rester ici... où, si à l'aise et si honnêtes que nous soyons, on nous reprocherait toujours, à vous un méfait que vous avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous à nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.

--De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose là-haut... et j'ai tué un homme...

--C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enfin vous avez sauvé la vie à d'autres personnes... et ça doit vous compter.

--Écoutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voilà pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rêve... dans lequel je voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais plus... ce rêve... et cette nuit... je l'ai eu...

--C'est un hasard.

--Non... ça m'annonce un malheur pour aujourd'hui.

--Vous déraisonnez, mon bon camarade...

--J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...

--Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de quitter notre bienfaiteur... la pensée de me conduire aujourd'hui à Bicêtre... où de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura agité cette nuit: alors naturellement votre rêve... vous sera revenu...

Le Chourineur secoua tristement la tête.

--Il m'est revenu juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est aujourd'hui qu'il part...

--Aujourd'hui?

--Oui... Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son hôtel... n'osant pas y aller moi-même... il me l'avait défendu... On a dit que le prince partait ce matin, à onze heures... par la barrière de Charenton. Aussi une fois que nous allons être arrivés à Paris... je me posterai là... pour tâcher de le voir; ça sera la dernière fois!... la dernière!...

--Il paraît si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...

--L'aimer! dit le Chourineur avec une émotion profonde et concentrée, oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du pain noir... être son chien... mais être où il aurait été, je ne demandais pas plus... C'était trop... il n'a pas voulu.

--Il a été si généreux pour vous!

--Ce n'est pas ça qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps où j'étais farouche comme une bête brute, où je me méprisais comme le rebut de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en moi, puisque, ma peine faite, je m'étais repenti, et qu'après avoir souffert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec courage pour gagner honnêtement ma vie... sans vouloir de mal à personne, quoique tout le monde m'ait regardé comme un brigand fini, ce qui n'était pas encourageant.

--C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous relèvent.

--N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce temps-là, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui?... grâce à M. Rodolphe.

--C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous n'étiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre rêve ne signifie rien.

--Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprès... il n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans mon espèce, bien entendu... j'aurais été là, à lui corps et âme, toujours prêt... C'est égal, il a peut-être tort... Tenez, Martial, je ne suis qu'un ver de terre auprès de lui... eh bien! quelquefois il arrive que les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi.

--Qui sait? un jour peut-être vous le reverrez...

--Oh! non. Il m'a dit: «Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne jamais chercher à me revoir; cela me rendra service.» Vous comprenez, Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.

--Une fois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous chagrine. Nous travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers, sauf à faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux! ça nous ira à nous deux ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve!

--S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial! dit le Chourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier...

--Et moi braconnier!

--Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous êtes comme le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut plus être bonne à faire un paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère. Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera.

--Ça nous regardera tous les deux.

--Non, moi seul... tonnerre!... À moi les Bédouins!

--À la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme tout à l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frères; et puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore, car j'aurai les miens. La journée d'aujourd'hui comptera longtemps dans ma vie, allez... On ne voit pas sa mère, sa soeur... comme je les ai vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons, vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous serons moitié fermiers, moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas... nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez, et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur oncle... puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il? dit Martial en tendant la main au Chourineur.

--Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou je le tuerai... comme on dit.

--Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et tous les soirs nous dirons: «Frère... merci à M. Rodolphe...» Ça sera notre prière pour lui...

--Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...

--À la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus, j'espère?

--Je tâcherai...

--Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures: la diligence part à cinq.

--C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris; je vais arrêter le fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Charenton; j'attendrai M. Rodolphe pour le voir passer.

La voiture s'arrêta; le Chourineur descendit.

--N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.

--À quatre heures!...

Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême; aussi, fut-il étrangement surpris du spectacle à la fois bizarre et hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de Charenton.

III

Le doigt de Dieu

Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté malgré lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du faubourg de la Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu l'exécution.

Quoiqu'il fît grand jour, on entendait encore au loin la musique retentissante de l'orchestre des guinguettes, où éclatait surtout la vibration sonore des cornets à pistons.

Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude. Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe portaient sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déchirées et souillées de boue; tous ces visages, flétris par la débauche et par le vice, marbrés par l'ivresse, étincelaient d'une joie sauvage en songeant qu'après une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à mort deux femmes dont l'échafaud était dressé[25].

Écume fangeuse et fétide de la population de Paris, cette immense cohue se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour au crime le pain de la journée... et qui chaque soir rentrent largement repus dans leurs tanières[26].

Le boulevard extérieur étant fort resserré à cet endroit, la foule entassée refluait et entravait absolument la circulation. Malgré sa force athlétique, le Chourineur fut obligé de rester presque immobile au milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, partant de la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à la barrière de Charenton qu'à onze heures environ, et il n'était que sept heures.

Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé par le reflux de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons étourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur assista, malgré lui, à un spectacle étrange...

Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses extrémités par les musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec emportement à cette danse folle et obscène appelée le _chahut_, à laquelle un petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont retirés.

Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le cynisme révoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs paroles...

Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tête de l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une sorte de capuce à longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche, permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc au commencement de ce récit), cet homme masqué était Nicolas Martial, le fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques pas... Entraîné dans cet acte d'insensibilité féroce, d'audacieuse forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi... déguisé aussi... ce misérable osait, à l'aide de ce travestissement, se livrer aux dernières joies du carnaval...

La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de justaucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de cuivre à la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc; ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves et plombés respiraient l'effronterie et l'impudeur.

Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble.

L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait tellement barbouillé de suie sa figure osseuse qu'il était méconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et le blanc mat du globe de l'oeil droit, se détachant sur cette face noirâtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette (on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entièrement dans une haute cravate faite d'un vieux châle rouge. Coiffé, selon la tradition, d'un chapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond, vêtu d'un habit vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lançant de droite, de gauche, en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer, les dépliait et les repliait avec tant de vigueur et d'élasticité qu'on les eût dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...

Digne coryphée de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coiffée d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue, portait une veste et un pantalon de velours vert éraillé, assujetti à la taille par une écharpe orange aux longs bouts flottants derrière le dos.

Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette créature et de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...

Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux, habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un masque vert horrible et grimaçant. Malgré son infirmité, ce petit monstre était d'une agilité surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontément que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait encore le dévergondage de son partner par ses éclats de rire.

Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi reconnu), et Bras Rouge ayant été provisoirement laissé en prison, l'enfant, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas dénoncé.

Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire, athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant ce récit...

Puisse cette dernière et horrible scène symboliser le péril qui menace incessamment la société!

Oui, que l'on y songe, la cohésion, l'augmentation inquiétante de cette race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante contre le vice des lois répressives, et surtout contre l'absence des mesures préventives, d'une législation prévoyante, de larges institutions préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès l'enfance cette foule de malheureux abandonnés ou pervertis par d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans la frange de misère, d'ignorance et d'abrutissement où ils se traînent en naissant.

Encore excités par les rires, par les bravos de la foule pressée aux fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent à l'orchestre de jouer un dernier galop.

Les musiciens, ravis de toucher à la fin d'une séance si pénible pour leurs poumons, se rendirent au voeu général, et jouèrent avec énergie un air de galop d'une mesure entraînante et précipitée.

À ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla, tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des hurlements sauvages...

Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s'éleva du plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce tourbillon d'hommes et de femmes enlacés, qui tournoyaient avec une rapidité vertigineuses.

Bientôt, pour ces têtes exaspérées par le vin, par le mouvement, par leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire, de la frénésie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix haletante:

--Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...

--Oui... oui... cria la foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à la barrière Saint-Jacques!

--Voilà bientôt l'heure où on va raccourcir les deux _largues_[27].

--Le bourreau fait coup double; c'est drôle!

--Avec accompagnement de cornet à pistons.

--Nous danserons la contredanse de la guillotine!

--En avant la femme sans tête!... cria Tortillard.

--Ça égayera les condamnées.

--J'invite la veuve...

--Moi, la fille...

--Ça mettra le vieux Charlot en gaieté...

--Il chahutera sur sa boutique avec ses employés.

--Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria le Squelette d'une voix frémissante.