Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 13

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--Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes dont la plus jeune vous incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille.

--Elles n'incendieront plus personne; car, à l'heure qu'il est, la mère doit être morte, et la fille n'en vaut guère mieux. J'en serai pour une quinzaine de loyer; mais que le diable me brûle si je donne seulement une loque pour les enterrer! J'ai fait assez de pertes, sans compter les douceurs que tu me _pries_ de donner à toi et à ta famille; ça arrange joliment mes affaires. J'ai de la chance cette année...

--Bah! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche comme un Crésus. Ah çà! que je ne vous retienne pas!

--C'est heureux!

--Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en m'apportant d'autres provisions?

--Oui... il le faut bien...

--Ah! j'oubliais... pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette neuve, en velours écossais, avec un gland; la mienne n'est plus mettable.

--Ah çà! décidément tu veux rire?

--Non, père Micou, je veux une casquette en velours écossais. C'est mon idée.

--Mais tu t'acharnes donc à me mettre sur la paille?

--Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c'est oui ou c'est non. Je ne vous force pas... mais... suffit.

Le receleur, en réfléchissant qu'il était à la merci de Nicolas, se leva, craignant d'être assailli de nouvelles demandes, s'il prolongeait sa visite.

--Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu y perdras autant que moi.

--Soyez tranquille, père Micou, je ne vous _ferai chanter_[15] qu'autant qu'il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car ça serait dommage, vous chantez bien.

Le receleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien fit rentrer Nicolas dans l'intérieur de la prison.

Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus, Rigolette y entrait.

Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat à figure rude et énergique, était vêtu d'un habit veste, d'une casquette et d'un pantalon bleus; deux étoiles d'argent étaient brodées sur le collet et sur les retroussis de son habit.

À la vue de la grisette, la figure de cet homme s'éclaircit et prit une expression d'affectueuse bienveillance; il avait toujours été frappé de la grâce, de la gentillesse et de la bonté touchante avec lesquelles Rigolette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s'entretenir avec lui.

Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire; sa réserve, sa douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de la prison; intérêt qu'on se gardait d'ailleurs de lui témoigner, de peur de l'exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous l'avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.

Au-dehors, il pleuvait à torrents; mais, grâce à ses socques élevés et à son parapluie, Rigolette avait courageusement bravé le vent et la pluie.

--Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté. Il faut du coeur pour sortir par un temps pareil au moins!

--Quand on pense toute la route au plaisir qu'on va faire à un pauvre prisonnier, on ne s'inquiète guère du temps, allez, monsieur!

--Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir...

--Sûrement... Et comment va-t-il, mon pauvre Germain?

--Tenez, ma chère demoiselle, j'en ai bien vu des détenus; ils étaient tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu à peu ils se mettaient au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps finissaient souvent par devenir les plus gais de tous... M. Germain, ce n'est pas cela, il a l'air de plus en plus accablé, lui.

--C'est ce qui me désole.

--Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de l'oeil, il est toujours seul... Je vous l'ai déjà dit, vous devriez lui recommander de ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler aux autres; il finira par être leur bête noire... les préaux sont surveillés, mais un mauvais coup est bientôt fait.

--Ah! mon Dieu! monsieur... est-ce qu'il y a davantage de danger pour lui? s'écria Rigolette.

--Pas précisément; mais ces bandits-là voient qu'il n'est pas des leurs, et ils le haïssent parce qu'il a l'air honnête et fier.

--Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites là, monsieur, de tâcher de parler aux moins méchants; mais c'est plus fort que lui, il ne peut surmonter sa répugnance.

--Il a tort... il a tort... une rixe est bien vite engagée.

--Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le séparer d'avec les autres?

--Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises intentions à son égard, je lui avais conseillé de se mettre à ce que nous appelons la pistole, c'est-à-dire en chambre.

--Eh bien?

--Je n'avais pas pensé à une chose... toute une rangée de cellules est comprise dans les travaux de réparation qu'on fait à la prison, et les autres sont occupées.

--Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s'écria Rigolette, dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?

--Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu'obtiennent les détenus qui peuvent la payer, une chambre à la pistole.

--Hélas!... alors il est perdu, s'il est pris en haine dans la prison...

--Rassurez-vous, on y veillera de près... Mais, je vous le répète, ma chère demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu... il n'y a que le premier pas qui coûte!

--Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un bon et honnête coeur, c'est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des gens pareils.

--De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait, tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant, il ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis... il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui... car voilà deux heures... je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus à l'aise... Je pourrai même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon que vous ne soyez séparés que par une grille au lieu de deux: c'est toujours cela.

--Ah! monsieur, combien vous êtes bon... que je vous remercie!

--Chut! qu'on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux. Asseyez-vous là-bas, au bout du banc; et dès que cet homme et cette femme seront partis, j'irai prévenir M. Germain.

Le gardien rentra à son poste dans l'intérieur du couloir; Rigolette alla tristement se placer à l'extrémité du banc où s'asseyaient les visiteurs.

Pendant que la grisette attend l'arrivée de Germain, nous ferons successivement assister le lecteur à l'entretien des prisonniers qui étaient restés dans le parloir après le départ de Nicolas Martial.

_Fin de la septième partie_

HUITIÈME PARTIE

I

Pique-Vinaigre

Le détenu qui se trouvait à côté de Barbillon était un homme de quarante-cinq ans environ, grêle, chétif, et d'une physionomie fine, intelligente, joviale et railleuse; il avait une bouche énorme, presque entièrement édentée; dès qu'il parlait, il la contournait de droite à gauche, selon l'habitude assez générale des gens accoutumés à s'adresser à la populace des carrefours; son nez était camard; sa tête démesurément grosse, presque complètement chauve; il portait un vieux gilet de tricot gris, un pantalon d'une couleur inappréciable, lacéré, rapiécé en mille endroits: ses pieds nus, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux linges, étaient chaussés de sabots.

Cet homme, nommé Fortuné Gobert, dit Pique-Vinaigre, ancien joueur de gobelets, réclusionnaire libéré d'une condamnation pour crime d'émission de fausse monnaie, était prévenu de rupture de ban et de vol commis la nuit avec effraction et escalade.

Écroué depuis très-peu de jours à la Force, déjà Pique-Vinaigre remplissait, à la satisfaction générale de ses compagnons de prison, le métier de conteur.

Aujourd'hui les conteurs sont très-rares; mais autrefois chaque chambrée avait généralement, moyennant une légère contribution individuelle, son conteur d'office, qui par ses improvisations faisait paraître moins longues les interminables soirées d'hiver, les détenus se couchant à la tombée du jour.

S'il est assez curieux de signaler ce besoin de fictions, de récits émouvants, qui se retrouve chez ces misérables, il est une chose bien plus considérable aux yeux des penseurs: ces gens corrompus jusqu'à la moelle, ces voleurs, ces meurtriers, préfèrent surtout les histoires où sont exprimés des sentiments généreux, héroïques, les récits où la faiblesse et la bonté sont vengées d'une oppression farouche.

Il en est de même des filles perdues; elles affectionnent singulièrement la lecture des romans naïfs, touchants et élégiaques, et répugnent presque toujours aux lectures obscènes.

L'instinct naturel du bien, joint au besoin d'échapper par la pensée à tout ce qui leur rappelle la dégradation où elles vivent, ne cause-t-il pas chez ces malheureuses les sympathies et les répulsions intellectuelles dont nous venons de parler?

Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de récits héroïques où la faiblesse, après mille traverses, finit par triompher de son persécuteur. Pique-Vinaigre possédait en outre un grand fonds d'ironie qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties étant souvent sardoniques ou plaisantes.

Il venait d'entrer au parloir.

En face de lui, de l'autre côté de la grille, on voyait une femme de trente-cinq ans environ, d'une figure pâle, douce et intéressante, pauvrement, mais proprement vêtue; elle pleurait amèrement et tenait son mouchoir sur ses yeux.

Pique-Vinaigre la regardait avec un mélange d'impatience et d'affection.

--Voyons donc, Jeanne, lui dit-il, ne fais pas l'enfant; voilà seize ans que nous ne nous sommes vus: si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes yeux, ça n'est pas le moyen de nous reconnaître.

--Mon frère, mon pauvre Fortuné... j'étouffe... je ne peux pas parler...

--Es-tu drôle, va! Mais qu'est-ce que tu as?

Sa soeur, car cette femme était sa soeur, contint ses sanglots, essuya ses larmes et, le regardant avec stupeur, reprit:

--Ce que j'ai? Comment, je te retrouve en prison, toi qui y es déjà resté quinze ans...

--C'est vrai; il y a aujourd'hui six mois que je suis sorti de la centrale de Melun... sans t'aller voir à Paris, parce que la capitale m'était défendue...

--Déjà repris! Qu'est-ce que tu as donc encore fait, mon Dieu? Pourquoi as-tu quitté Beaugency, où on t'avait envoyé en surveillance?

--Pourquoi! Faudrait me demander pourquoi j'y suis allé.

--Tu as raison.

--D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux, figure-toi que je t'ai embrassée, serrée dans mes bras, comme ça se doit quand on revoit sa soeur après une éternité. Maintenant, causons... Un détenu de Melun, qu'on appelait le Gros-Boiteux, m'avait dit qu'il y avait à Beaugency un ancien forçat de sa connaissance qui employait des libérés à une fabrique de blanc de céruse. Sais-tu ce que c'est que fabriquer le blanc de céruse?

--Non, mon frère.

--C'est un bien joli métier; ceux qui le font, au bout d'un mois ou deux, attrapent la colique de plomb. Sur trois coliques, il y en a un qui crève. Par exemple, faut être juste, les deux autres crèvent aussi, mais à leur aise, ils prennent leur temps, se gobergent et durent environ un an, dix-huit mois au plus. Après ça, le métier n'est pas si mal payé qu'un autre; et il y a des gens nés coiffés qui y résistent deux ou trois ans. Mais ceux-là sont les anciens, les centenaires des blanc-de-cérusiens. On en meurt, c'est vrai, mais il n'est pas fatigant.

--Et pourquoi as-tu choisi un état si dangereux qu'on en meurt, mon pauvre Fortuné?

--Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Quand je suis entré à Melun pour cette affaire de fausse monnaie, j'étais joueur de gobelets. Comme à la prison il n'y avait pas d'atelier pour mon état, et que je ne suis pas plus fort qu'une puce, on m'a mis à la fabrication des jouets d'enfants. C'était un fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de faire confectionner par les détenus ses pantins, ses trompettes de bois et ses sabres idem. Aussi c'est le cas de dire: sabre de bois! en ai-je affilé, percé et taillé pendant quinze ans, de ces jouets! Je suis sûr que j'en ai défrayé les moutards de tout un quartier de Paris... c'était surtout aux trompettes que je mordais. Et les crécelles, donc! Avec deux de ces instruments-là on aurait fait grincer les dents à tout un bataillon, je m'en vante. Mon temps de prison fini, me voilà surtout passé maître en fait de trompettes à deux sous. On me donne à choisir, pour lieu de ma résidence entre trois ou quatre bourgs, à quarante lieues de Paris; j'avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets d'enfants... or, en admettant que, depuis les vieillards jusqu'aux marmots, tous les habitants du bourg auraient eu la passion de faire _turlututu_ dans mes trompettes, j'aurais eu encore bien de la peine à faire mes frais; mais je ne pouvais insinuer à toute une bourgade de trompeter du matin au soir. On m'aurait pris pour un intrigant.

--Mon Dieu, tu ris toujours.

--Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement, voyant qu'à quarante lieues de Paris mon métier d'escamoteur ne me serait pas plus de ressource que mes trompettes, j'ai demandé la surveillance à Beaugency, voulant m'engager dans les blanc-de-cérusiens. C'est une pâtisserie qui vous donne les indigestions de _miserere_; mais jusqu'à ce qu'on en crève, on en vit, c'est toujours ça de gagné, et j'aimais autant cet état-là que celui de voleur; pour voler je ne suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis la chose dont je te parlerai tout à l'heure.

--Tu aurais été brave et fort, que par idée tu n'aurais pas volé davantage.

--Ah! tu crois cela, toi?

--Oui, au fond tu n'es pas méchant; car dans cette malheureuse affaire de fausse monnaie tu as été entraîné malgré toi, presque forcé, tu le sais bien.

--Oui, ma fille; mais vois-tu, quinze ans dans une maison, ça vous culotte un homme comme mon brûle-gueule que voilà, quand même il serait entré à la geôle blanc comme une pipe neuve. En sortant de Melun, je me sentais donc trop poltron pour voler.

--Et tu avais le courage de prendre un métier mortel! Tiens, Fortuné, je te dis que tu veux te faire plus mauvais que tu ne l'es.

--Attends donc, tout gringalet que j'étais, j'avais dans l'idée, que le diable m'emporte si je sais pourquoi! que je ferais la nique à la colique de plomb, que la maladie aurait trop peu à ronger sur moi et qu'elle irait ailleurs; enfin que je deviendrais un des vieux blanc-de-cérusiens. En sortant de prison je commence par fricasser ma masse, bien entendu, augmentée de ce que j'avais gagné en contant des histoires le soir à la chambrée.

--Comme tu nous en contais autrefois, mon frère. Ça amusait tant notre pauvre mère, t'en souviens-tu?

--Pardieu! bonne femme! Et elle ne s'est jamais doutée, avant de mourir, que j'étais à Melun?

--Jamais, jusqu'à son dernier moment elle a cru que tu étais passé aux îles.

--Que veux-tu, ma fille, mes bêtises, c'est la faute de mon père, qui m'avait dressé pour être paillasse, pour l'assister dans ses tours de gobelet, manger de l'étoupe et cracher du feu; ce qui faisait que je n'avais pas le temps de frayer avec des fils de pairs de France, et j'ai fait de mauvaises connaissances. Mais, pour revenir à Beaugency, une fois sorti de Melun, je fricasse ma masse comme de juste. Après quinze ans de cage, il faut bien prendre un peu l'air et égayer son existence; d'autant plus que, sans être trop gourmand, le blanc de céruse pouvait me donner une dernière indigestion; alors à quoi m'aurait servi mon argent de prison, je te le demande? Finalement j'arrive à Beaugency à peu près sans le sou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de fabrique. Serviteur! pas plus de fabrique de blanc de céruse que dessus la main; il y était mort onze personnes dans l'année; l'ancien forçat avait fermé boutique. Me voilà au milieu de ce bourg, toujours avec mon talent pour les trompettes de bois pour tout potage, et ma cartouche de libéré pour toute recommandation. Je demande à m'employer selon ma force, et comme je n'avais pas de force, tu comprends comme on me reçoit: voleur par-ci, gueux par-là, échappé de prison! Enfin, dès que je paraissais quelque part, chacun mettait ses mains sur ses poches; je ne pouvais donc pas m'empêcher de crever de faim dans un trou pareil, que je ne devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant ça, je romps mon ban pour venir à Paris utiliser mes talents. Comme je n'avais pas de quoi venir en carrosse à quatre chevaux, je suis venu en gueusant et en mendiant tout le long de la route, évitant les gendarmes comme un chien les coups de bâton; j'avais eu du bonheur, j'étais arrivé sans encombre jusqu'auprès d'Auteuil. J'étais harassé, j'avais une faim d'enfer, j'étais vêtu comme tu vois, sans luxe.

Et Pique-Vinaigre jeta un coup d'oeil goguenard sur ses haillons.

--Je ne portais pas un sou sur moi, je pouvais être arrêté comme vagabond. Ma foi, une occasion s'est présentée, le diable m'a tenté, et malgré ma poltronnerie...

--Assez, mon frère, assez, dit sa soeur craignant que le gardien, quoique à ce moment assez éloigné de Pique-Vinaigre, n'entendît ce dangereux aveu.

--Tu as peur qu'on écoute? reprit-il; sois tranquille, je ne m'en cache pas, j'ai été pris sur le fait, il n'y avait pas moyen de nier; j'ai tout avoué, je sais ce qui m'attend; mon compte est bon.

--Mon Dieu! Mon Dieu! reprit la pauvre femme en pleurant, avec quel sang-froid tu parles de cela!

--Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu'est-ce que j'y gagnerais? Voyons, sois donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te console?

Jeanne essuya ses larmes, et soupira.

--Pour en revenir à mon affaire, reprit Pique-Vinaigre, j'étais arrivé tout près d'Auteuil, à la brune; je n'en pouvais plus; je ne voulais entrer dans Paris qu'à la nuit; je m'étais assis derrière une haie pour me reposer et réfléchir à mon plan de campagne. À force de réfléchir, j'ai fini par m'endormir; un bruit de voix m'a réveillé; il faisait tout à fait nuit; j'écoute... C'était un homme et une femme qui causaient sur la route, de l'autre côté de ma haie; l'homme disait à la femme: «--Qui veux-tu qui pense à venir nous voler? Est-ce que nous n'avons pas cent fois laissé la maison toute seule?--Oui, que reprend la femme, mais nous n'y avions pas cent francs dans notre commode.--Qu'est-ce qui le sait, bête? dit le mari.--T'as raison», reprend la femme, et ils filent. Ma foi, l'occasion me paraît trop belle pour la manquer, il n'y avait aucun danger. J'attends que l'homme et la femme soient un peu plus loin pour sortir de derrière ma haie; je regarde à vingt pas de là, je vois une petite maison de paysans, ça devait être la maison aux cent francs, il n'y avait que cette bicoque sur la route, Auteuil était à cinq cents pas de là. Je me dis: «Courage, mon vieux, il n'y a personne, il fait nuit; s'il n'y a pas de chien de garde (tu sais que j'ai toujours eu peur des chiens), l'affaire est faite.» Par bonheur il n'y avait pas de chien. Pour être plus sûr, je cogne à la porte, rien... ça m'encourage. Les volets du rez-de-chaussée étaient fermés, je passe mon bâton entre eux deux, je les force, j'entre par la fenêtre dans une chambre; il restait un peu de feu dans la cheminée; ça m'éclaire, je vois une commode dont la clef était ôtée: je prends la pincette, je force les tiroirs, et sous un tas de linge je trouve le magot enveloppé dans un vieux bas de laine; je ne m'amuse pas à prendre autre chose; je saute par la fenêtre et je tombe... devine où? Voilà une chance!

--Mon Dieu! Dis donc!

--Sur le dos du garde champêtre qui rentrait au village.

--Quel malheur!...

--La lune s'était levée; il me voit sortir par la fenêtre; il m'empoigne. C'était un camarade qui en aurait mangé dix comme moi... Trop poltron pour résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la main; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa gibecière et me force de le suivre à Auteuil. Nous arrivons chez le maire avec accompagnement de gamins et de gendarmes; on va attendre les propriétaires chez eux; à leur retour, ils font leur déclaration... Il n'y avait pas moyen de le nier; j'avoue tout, je signe le procès-verbal, on me met les menottes, et en route...

--Et te voilà en prison encore... pour longtemps peut-être?

--Écoute, Jeanne, je ne veux pas te tromper, ma fille; autant te dire cela tout de suite...

--Quoi donc encore, mon Dieu!...

--Voyons, du courage!...

--Mais parle donc!

--Eh bien! il ne s'agit plus de prison...

--Comment cela?

--À cause de la récidive, de l'effraction et de l'escalade de nuit dans une maison habitée... l'avocat me l'a dit: c'est un compte fait comme les petits pâtés... j'en aurai pour quinze ou vingt ans de bagne et l'exposition par-dessus le marché.

--Aux galères! Mais toi si faible, tu y mourras! s'écria la malheureuse femme en éclatant en sanglots.

--Et si je m'étais enrôlé dans les blanc-de-cérusiens?...

--Mais les galères, mon Dieu! Les galères!

--C'est la prison au grand air, avec une casaque rouge au lieu d'une brune; et puis j'ai toujours été curieux de voir la mer... Quel badaud de Parisien je fais... hein?

--Mais l'exposition... malheureux!... Être là exposé au mépris de tout le monde... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon pauvre frère!...

Et l'infortunée se reprit à pleurer.

--Voyons, voyons. Jeanne... sois donc raisonnable... c'est un mauvais quart d'heure à passer... et encore je crois qu'on est assis... Et puis, est-ce que je ne suis pas habitué à voir la foule? Quand je faisais mes tours de gobelets, j'avais toujours un tas de monde autour de moi; je me figurerai que j'escamote, et si ça me fait trop d'effet je fermerai les yeux; ce sera absolument comme si on ne me voyait pas.

En parlant avec autant de cynisme, ce malheureux voulait moins faire acte d'une criminelle insensibilité que consoler et rassurer sa soeur par cette apparence d'indifférence.

Pour un homme habitué aux moeurs des prisons, et chez lequel toute honte est nécessairement morte, le bagne n'est, en effet, qu'un changement de condition, un changement de casaque, comme Pique-Vinaigre le disait avec une effrayante vérité.

Beaucoup de détenus des prisons centrales, préférant même le bagne, à cause de la vie bruyante qu'on y mène, commettent souvent des tentatives de meurtre pour être envoyés à Brest ou à Toulon.

Cela se conçoit: avant d'entrer au bagne, ils avaient presque autant de labeur, selon leur professions.

La condition des plus honnêtes ouvriers des ports n'est pas moins rude que celle des forçats; ils entrent aux ateliers et en sortent aux mêmes heures, enfin les grabats où ils reposent leurs membres brisés de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de la chiourme.

Ils sont libres! dira-t-on.

Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce jour est aussi un jour de repos pour les forçats.

Mais ils n'ont pas la honte, la flétrissure?

Eh! qu'est-ce que la honte et la flétrissure pour ces misérables, qui, chaque jour, se bronzent l'âme dans cette fournaise infernale, qui prennent tous les grades d'infamie dans cette école mutuelle de perdition, où les plus criminels sont les plus considérés?

Telles sont donc les conséquences du système de pénalité actuelle.

L'incarcération est très-recherchée.

Le bagne... souvent demandé...

--Vingt ans de galères, mon Dieu! Mon Dieu! répétait la pauvre soeur de Pique-Vinaigre.