Les mystères de Paris, Tome IV
Chapter 12
Cecily, avec la rapidité de la pensée, prit le portefeuille entre ses dents, ouvrit la croisée, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste que hardie, se servant d'une corde à noeuds fixée à l'avance au balcon, elle se laissa glisser du premier étage dans la cour, rapide et légère comme une flèche qui tombe à terre...
Puis, s'enveloppant à la hâte dans le manteau, elle courut à la loge du portier, l'ouvrit, tira le cordon, sortit dans la rue et sauta dans une voiture qui, depuis l'entrée de Cecily chez Jacques Ferrand, venait chaque soir, à tout événement, par ordre du baron de Graün, stationner à vingt pas de la maison du notaire...
Cette voiture partit au grand trot de deux vigoureux chevaux.
Elle atteignit le boulevard avant que Jacques Ferrand se fût aperçu de la fuite de Cecily.
Revenons à ce monstre.
Par l'entrebâillement de la porte, il ne pouvait apercevoir la fenêtre dont la créole s'était servie pour préparer et assurer sa fuite... D'un dernier coup furieux de ses larges épaules, Jacques Ferrand fit éclater la chaîne qui tenait la porte entr'ouverte...
Il se précipita dans la chambre...
Il ne trouva personne...
La corde à noeuds se balançait encore au balcon de la croisée, où il se pencha...
Alors, de l'autre côté de la cour, à la clarté de la lune, qui se dégageait des nuages amoncelés par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement de la voûte d'entrée, la porte cochère ouverte.
Jacques Ferrand devina tout.
Une dernière lueur d'espoir lui restait.
Vigoureux et déterminé, il enjamba le balcon, se laissa glisser à son tour dans la cour au moyen de la corde et sortit en hâte de sa maison.
La rue était déserte...
Il ne vit personne.
Il n'entendit d'autre bruit que le roulement lointain de la voiture qui emportait rapidement la créole.
Le notaire pensa que c'était quelque carrosse attardé et n'attacha aucune attention à cette circonstance.
Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Cecily, qui emportait avec elle la preuve de ses crimes!...
À cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé sur une borne placée à sa porte.
Il resta longtemps là, muet, immobile, pétrifié.
Les yeux fixes, hagards, les dents serrées, la bouche écumante, labourant machinalement de ses ongles sa poitrine qu'il ensanglantait, il sentait sa pensée s'égarer et se perdre dans un abîme sans fond.
Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pesamment et d'un pas mal assuré; les objets vacillaient à sa vue comme s'il sortait d'une ivresse profonde...
Il ferma violemment la porte de la rue et rentra dans sa cour...
La pluie avait cessé.
Le vent, continuant de souffler avec force, chassait de lourdes nuées grises qui voilaient, sans l'obscurcir, la clarté de la lune, dont la lumière blafarde éclairait la maison.
Un peu calmé par l'air vif et froid de la nuit, Jacques Ferrand, espérant combattre son agitation intérieure par l'agitation de sa marche, s'enfonça dans les allées boueuses de son jardin, marchant à pas rapides, saccadés, et de temps à autre portant à son front ses deux poings crispés...
Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une allée, près d'une serre en ruine.
Tout à coup il trébucha violemment contre un amas de terre fraîchement remuée.
Il se baissa, regarda machinalement et vit quelques linges ensanglantés.
Il se trouvait près de la fosse que Louise Morel avait creusée pour y cacher son enfant mort...
Son enfant... qui était aussi celui de Jacques Ferrand...
Malgré son endurcissement, malgré les effroyables craintes qui l'agitaient, Jacques Ferrand frissonna d'épouvante.
Il y avait quelque chose de fatal dans ce rapprochement.
Poursuivi par la punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait sur la fosse de son enfant... malheureux fruit de sa violence et de sa luxure!...
Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand eût foulé cette sépulture avec une indifférence atroce, mais, ayant épuisé son énergie sauvage dans la scène que nous avons racontée, il se sentit saisi d'une faiblesse et d'une terreur soudaines...
Son front s'inonda d'une sueur glacée, ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et il tomba sans mouvement à côté de cette tombe ouverte.
XV
La Force
...Erreur inexplicable! erreur injuste! erreur cruelle!
WOLFGANG, livre II
Peut-être nous accusera-t-on, à propos de l'extension donnée aux scènes suivantes, de porter atteinte à l'unité de notre fable par quelques tableaux épisodiques; il nous semble que dans ce moment surtout, où d'importantes questions pénitentiaires, questions qui touchent au vif de l'état social, sont à la veille d'être, sinon résolues (nos législateurs s'en garderont bien), du moins discutées, il nous semble que l'intérieur d'une prison, effrayant pandémonium, lugubre thermomètre de la civilisation, serait une étude opportune.
En un mot, les physionomies variées des détenus de toutes classes, les relations de famille ou d'affection qui les rattachent encore au monde dont les murs de la prison les séparent, nous ont paru dignes d'intérêt.
On nous excusera donc d'avoir groupé autour de plusieurs prisonniers, personnages connus de cette histoire, d'autres figures secondaires, destinées à mettre en action, en relief, certaines critiques, et à compléter cette initiation à la vie de prison.
Entrons à la Force.
Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de détention, située rue du Roi-de-Sicile, au Marais.
Au milieu de l'une des premières cours, on voit quelques massifs de terre, plantés d'arbustes, au pied desquels pointent déjà çà et là les pousses vertes et précoces des primevères et des perce-neige; un perron surmonté d'un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de la vigne, conduit à l'un des sept ou huit promenoirs destinés aux détenus.
Les vastes bâtiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup à ceux d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrême.
Ce sont de grandes façades de pierre blanche percées de hautes et larges fenêtres où circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pavé des préaux sont d'une scrupuleuse propreté. Au rez-de-chaussée, de vastes salles chauffées pendant l'hiver, fraîchement aérées pendant l'été, servent, durant le jour, de lieu de conversation, d'atelier ou de réfectoire aux détenus.
Les étages supérieurs sont consacrés à d'immenses dortoirs de dix ou douze pieds d'élévation, au carrelage net et luisant; deux rangées de lits de fer les garnissent, lits excellents composés d'une paillasse, d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien blanche et d'une chaude couverture de laine.
À la vue de ces établissements réunissant toutes les conditions du bien-être et de la salubrité, on reste malgré soi fort surpris, habitué que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides, malsains et ténébreux.
On se trompe.
Ce qui est triste, sordide et ténébreux, ce sont les bouges où, comme Morel le lapidaire, tant de pauvres et honnêtes ouvriers languissent épuisés, forcés d'abandonner leur grabat à leur femme infirme et de laisser avec un impuissant désespoir leurs enfants hâves, affamés, grelotter de froid dans leur paille infecte.
Même contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures.
Incessamment préoccupé des besoins de sa famille, auxquels il suffit à peine au jour le jour, voyant une folle concurrence amoindrir son salaire, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne sonnera pas pour lui, une sorte de lassitude somnolente interrompra son travail exagéré. Puis, au réveil de ce douloureux assoupissement, il se retrouvera face à face avec les mêmes pensées accablantes sur le présent, avec les mêmes inquiétudes pour le lendemain.
Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux de la vie qu'il mène, certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un délit ou par un crime), regrettant la liberté sans doute, mais trouvant de larges compensations dans le bien-être matériel dont il jouit, certain d'emporter à sa sortie de prison une bonne somme d'argent, gagnée par un labeur commode et modéré; estimé, c'est-à-dire redouté de ses compagnons en raison de son cynisme et de sa perversité, le condamné, au contraire, sera toujours insouciant et gai.
Encore une fois, que lui manque-t-il?
Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture, salaire élevé[9], travail facile, et surtout et avant tout société de son choix, société, répétons-le, qui mesure sa considération à la grandeur des forfaits?
Un condamné endurci ne connaît donc, ni la misère, ni la faim, ni le froid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honnêtes gens?
Il ne les voit pas, il n'en connaît pas.
Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprès des bandits au milieu desquels il passera désormais sa vie.
Comment craindrait-il la honte?
Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer à rougir et à se repentir du passé, il entend de farouches applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre.
À peine emprisonné, il médite de nouveaux forfaits.
Quoi de plus logique?
S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera le repos, le bien-être matériel de la prison, et ses joyeux et hardis compagnons de crime et de débauche...
Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres, manifeste-t-il, au contraire, le moindre remords; il est exposé à des railleries atroces, à des huées infernales, à des menaces terribles.
Enfin, chose si rare qu'elle est devenue l'exception de la règle, un condamné sort-il de cet épouvantable pandémonium avec la volonté ferme de revenir, au bien par des prodiges de travail, de courage, de patience et d'honnêteté, a-t-il pu cacher son infamant passé, la rencontre d'un de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet échafaudage de réhabilitation si péniblement élevé.
Voici comment.
Un libéré endurci propose une affaire à un libéré repentant; celui-ci, malgré de dangereuses menaces, refuse cette criminelle association; aussitôt une délation anonyme dévoile la vie de ce malheureux qui voulait à tout prix cacher et expier une première faute par une conduite honorable.
Alors, exposé aux dédains ou au moins à la défiance de ceux dont il avait conquis l'intérêt à force de labeur et de probité, réduit à la détresse, aigri par l'injustice, égaré par le besoin, cédant enfin à ses funestes obsessions, cet homme presque réhabilité retombera encore et pour toujours au fond de l'abîme d'où il était si difficilement sorti.
Dans les scènes suivantes, nous tâcherons donc de démontrer les monstrueuses et inévitables conséquences de la réclusion en commun.
Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésitations pernicieuses, on paraît comprendre qu'il est peu raisonnable de plonger dans une atmosphère abominablement viciée des gens qu'un air pur et salubre pourrait seul sauver.
Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomérant les êtres gangrenés, on redouble l'intensité de leur corruption, qui devient ainsi incurable!
Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en un mot, qu'un remède à cette lèpre envahissante qui menace le corps social...
L'isolement!...
Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait être, sinon comptée, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes, plus éloquentes que la nôtre, demandent avec une si juste et si impatiente insistance, l'application complète, absolue, du système cellulaire.
Un jour aussi, peut-être, la société saura que le mal est une maladie accidentelle et non pas organique; que les crimes sont presque toujours des faits de subversion d'instincts, de penchants toujours bons dans leur essence, mais faussés, mais maléficiés par l'ignorance, l'égoïsme ou l'incurie des gouvernants, et que la santé de l'âme, comme celle du corps, est invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène salubre et préservatrice.
Dieu donne à tous des organes impérieux, des appétits énergiques, le désir du bien-être; c'est à la société d'équilibrer et de satisfaire ces besoins.
L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et santé, a droit, souverainement droit, à un labeur justement rétribué, qui lui assure non le superflu, mais le nécessaire, mais le moyen de rester sain et robuste, actif et laborieux... partant, honnête et bon, parce que sa condition sera heureuse.
Les sinistres régions de la misère et de l'ignorance sont peuplées d'êtres morbides, aux coeurs flétris. Assainissez ces cloaques, répandez-y l'instruction, l'attrait du travail, d'équitables salaires, de justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la vie de l'âme.
Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de la Force.
C'est une salle obscure, séparée dans sa longueur en deux parties égales par un étroit couloir à claires-voies.
L'une des parties de ce parloir communique à l'intérieur de la prison: elle est destinée aux détenus.
L'autre communique au greffe: elle est destinée aux étrangers admis à visiter les prisonniers.
Ces entrevues et ces conversations ont lieu à travers le double grillage de fer du parloir, en présence d'un gardien qui se tient dans l'intérieur et à l'extrémité du couloir.
L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce jour-là offrait de nombreux contrastes: les uns étaient couverts de vêtements misérables, d'autres semblaient appartenir à la classe ouvrière, ceux-ci à la riche bourgeoisie.
Les mêmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes qui venaient voir les détenus: presque toutes sont des femmes.
Généralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs; car, chose étrange, funeste et prouvée par l'expérience, il est peu de chagrins, de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de prison passés en commun!
Ceux qui s'épouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y habituent promptement; la contagion les gagne: environnés d'êtres dégradés, n'entendant que des paroles infâmes, une sorte de farouche émulation les entraîne, et, soit pour imposer à leurs compagnons en luttant de cynisme avec eux, soit pour s'étourdir par cette ivresse morale, presque toujours les nouveaux venus affichent autant de dépravation et d'insolente gaieté que les habitués de la prison.
Revenons au parloir.
Malgré le bourdonnement sonore d'un grand nombre de conversations tenues à demi-voix d'un côté du couloir à l'autre, prisonniers et visiteurs finissaient, après quelque temps de pratique, par pouvoir causer entre eux, à la condition absolue de ne pas se laisser un moment distraire ou occuper par l'entretien de leurs voisins, ce qui créait une sorte de secret au milieu de ce bruyant échange de paroles, chacun étant forcé d'entendre son interlocuteur, mais de ne pas écouter un mot de ce qui se disait autour de lui.
Parmi les détenus appelés au parloir par des visiteurs, le plus éloigné de l'endroit où siégeait le gardien était Nicolas Martial.
Au morne abattement dont on l'a vu frappé lors de son arrestation avait succédé une assurance cynique.
Déjà la contagieuse et détestable influence de la prison en commun portait ses fruits.
Sans doute, s'il eût été aussitôt transféré dans une cellule solitaire, ce misérable, encore sous le coup de son premier accablement, face à face avec la pensée de ses crimes, épouvanté de la punition qui l'attendait, ce misérable eût éprouvé, sinon du repentir, au moins une frayeur salutaire dont rien ne l'eût distrait.
Et qui sait ce que peut produire chez un coupable une méditation incessante, forcée, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs châtiments?...
Loin de là, jeté au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le moindre signe de repentir est une lâcheté, ou plutôt une trahison qu'ils font chèrement expier--car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur stupide défiance, ils regardent comme capable de les espionner tout homme (s'il s'en trouve) qui, triste et morne, regrettant sa faute, ne partage pas leur audacieuse insouciance et frémit à leur contact.
Jeté, disons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial, connaissant dès longtemps et par tradition les moeurs des prisons, surmonta sa faiblesse et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre dans les annales du vol et du meurtre.
Quelques vieux repris de justice avaient connu son père le supplicié, d'autres son frère le galérien; il fut reçu et aussitôt patronné par ces vétérans du crime avec un intérêt farouche.
Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier exalta le fils de la veuve; ces louanges données à la perversité héréditaire de sa famille l'enivrèrent. Oubliant bientôt, dans ce hideux étourdissement, l'avenir qui le menaçait, il ne se souvint de ses forfaits passés que pour s'en glorifier et les exagérer encore aux yeux de ses compagnons.
L'expression de la physionomie de Martial était donc aussi insolente que celle de son visiteur était inquiète et consternée.
Ce visiteur était le père Micou, le receleur logeur du passage de la Brasserie, dans la maison duquel Mme de Fermont et sa fille, victimes de la cupidité de Jacques Ferrand, avaient été obligées de se retirer.
Le père Micou savait de quelles peines il était passible pour avoir maintes fois acquis à vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien d'autres.
Le fils de la veuve étant arrêté, le receleur se trouvait presque à la discrétion du bandit, qui pouvait le désigner comme son acheteur habituel. Quoique cette accusation ne pût être appuyée de preuves flagrantes, elle n'en était pas moins très-dangereuse, très-redoutable pour le père Micou; aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que Nicolas lui avait fait transmettre par un libéré sortant.
--Eh bien! comment ça va-t-il, père Micou? lui dit le brigand.
--Pour vous servir, mon brave garçon, répondit le receleur avec empressement. Dès que j'ai vu la personne que vous m'avez envoyée tout de suite, je me...
--Tiens! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, père Micou? dit Nicolas en l'interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me méprisez... parce que je suis dans la peine?...
--Non, mon garçon, je ne méprise personne..., dit le receleur qui ne se souciait pas d'afficher sa familiarité passée avec ce misérable.
--Eh bien! alors, dites-moi tu... comme d'habitude, ou je croirai que vous n'avez plus d'amitié pour moi, et ça me fendrait le coeur...
--À la bonne heure, dit le père Micou en soupirant. Je me suis donc occupé tout de suite de tes petites commissions.
--Voilà qui est parler, père Micou... je savais bien que vous n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac?
--J'en ai déposé deux livres au greffe, mon garçon.
--Il est bon?
--Tout ce qu'il y a de meilleur.
--Et le jambonneau?
--Aussi déposé avec un pain blanc de quatre livres; j'y ai ajouté une petite surprise à laquelle tu ne t'attendais pas... une demi-douzaine d'oeufs durs et une belle tête de Hollande...
--C'est ce qui s'appelle se conduire en ami! Et du vin?
--Il y a six bouteilles cachetées, mais tu sais qu'on ne t'en délivrera qu'une bouteille par jour.
--Que voulez-vous!... Faut bien en passer par là.
--J'espère que tu es content de moi, mon garçon?
--Certainement, et je le serai encore, et je le serai toujours, père Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces oeufs et ce vin ne dureront que le temps d'avaler... mais, comme dit l'autre, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore, grâce au papa Micou, qui me donnera encore du nanan si je suis gentil.
--Comment!... tu veux...?
--Que dans deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites provisions, père Micou.
--Que le diable me brûle si je le fais! C'est bon une fois.
--Bon une fois! Allons donc! Des jambons et du vin, c'est bon toujours, vous savez bien ça.
--C'est possible, mais je ne suis pas chargé de te nourrir de friandises.
--Ah! père Micou! c'est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, à moi qui vous ai si souvent porté du _gras-double_[10].
--Tais-toi donc, malheureux! dit le receleur effrayé.
--Non, j'en ferai juge le _curieux_[11]; je lui dirai: «Figurez-vous que le père Micou...»
--C'est bon, c'est bon, s'écria le receleur, voyant avec autant de crainte que de colère Nicolas très-disposé à abuser de l'empire que lui donnait leur complicité, j'y consens... je te renouvellerai ta provision, quand elle sera finie.
--C'est juste... rien que juste... Faudra pas non plus oublier d'envoyer du café à ma mère et à Calebasse, qui sont à Saint-Lazare; elles prenaient leur tasse tous les matins... ça leur manquerait.
--Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?
--Comme vous voudrez, père Micou... n'en parlons plus... je demanderai au curieux si...
--Va donc pour le café, dit le receleur en l'interrompant. Mais que le diable t'emporte!... Maudit soit le jour où je t'ai connu!
--Mon vieux... moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis ravi de vous connaître. Je vous vénère comme mon père nourricier.
--J'espère que tu n'as rien de plus à m'ordonner? reprit le père Micou avec amertume.
--Si... tu diras à ma mère et à ma soeur que, si j'ai tremblé quand on m'a arrêté, je ne tremble plus, et que je suis maintenant aussi déterminé qu'elles deux.
--Je leur dirai. Est-ce tout?
--Attendez donc. J'oubliais de vous demander deux paires de bas de laine bien chauds... vous ne voudriez pas que je m'enrhume, n'est-ce pas?
--Je voudrais que tu crèves!
--Merci, père Micou, ça sera pour plus tard; aujourd'hui j'aime autant autre chose... je veux la passer douce. Au moins si on me raccourcit comme mon père... j'aurai joui de la vie.
--Elle est propre, ta vie.
--Elle est superbe! Depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi. S'il y avait eu des lampions et des fusées, on aurait illuminé et tiré des fusées en mon honneur, quand on a su que j'étais le fils du fameux Martial, le guillotiné.
--C'est touchant. Belle parenté!
--Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une ironie farouche.
--Oui... c'est _Charlot_[12] qui vous les donne sur la place du Palais, vos lettres de noblesse.
--Bien sûr que ce n'est pas M. le curé; raison de plus; en prison faut être de la noblesse de la _haute pègre_[13] pour avoir de l'agrément, sans ça on vous regarde comme des riens du tout. Faut voir comme on les arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pègre; qui font leur tête... Tenez, il y a ici justement un nommé Germain, un petit jeune homme qui fait le dégoûté et qui a l'air de nous mépriser. Gare à sa peau! C'est un sournois; on le soupçonne d'être un mouton. Si ça est, on lui grignotera le nez... en manière d'avis.
--Germain? Ce jeune homme s'appelle Germain?
--Oui... vous le connaissez? Il est donc de la pègre? Alors, malgré son air colas...
--Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain dont j'ai entendu parler, son compte est bon.
--Comment?
--Il a déjà manqué de tomber dans un guet-apens que le Velu et le Gros-Boiteux lui ont tendu il y a quelque temps.
--Pourquoi donc ça?
--Je n'en sais rien. Ils disaient qu'en province il avait _coqué_[14] quelqu'un de leur bande.
--J'en étais sûr... Germain est un mouton. Eh bien! on en mangera, du mouton. Je vas dire ça aux amis... ça leur donnera de l'appétit. Ah çà! le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches à vos locataires?
--Dieu merci, j'en suis débarrassé, de ce vilain gueux-là! Tu le verras ici aujourd'hui ou demain.
--Vive la joie! nous allons rire! En voilà encore un qui ne boude pas!
--C'est parce qu'il va retrouver ici Germain... que je t'ai dit que le compte du jeune homme serait bon... si c'est le même...
--Et pourquoi l'a-t-on pincé, le Gros-Boiteux?
--Pour un vol commis avec un libéré qui voulait rester honnête et travailler. Ah! bien oui! le Gros-Boiteux l'a joliment enfoncé. Il a tant de vice, ce gueux-là! Je suis sûr que c'est lui qui a forcé la malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrième.