Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 21
--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!
--Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins... vois-tu!
--Bien vrai, tu ne souffres pas?
--Non, non, je t'assure... Et toi?
--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie, maman, quittons cette maison.
--Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons ménager le plus possible.
--Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.
--Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!
--Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa réponse.
--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...
--Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...
--Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.
--Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?
--Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à un refus ou à une humiliation?
--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...
--De M. d'Orbigny?
--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que vous avez tort de désespérer de lui.
--Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai, autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se retirer en Normandie avec sa jeune femme.
--C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans une grande maison il y a toujours de l'emploi...
--Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...
--Nous sommes si malheureuses!
--C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.
--Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...
--Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de Lucenay.
--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il vantait sans cesse le bon coeur et la générosité?
--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle pourrait peut-être trouver à nous placer.
--Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient un peu M. d'Orbigny.
--Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous, j'aurais recours à une dernière ressource.
--Laquelle, maman?
--C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...
--M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère avec étonnement.
--Oui, mon enfant, il a un fils...
--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...
--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils depuis cette époque.
--Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.
--Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy étant fort répandu dans le monde, et fort riche...
--Fort riche?... Et son père est pauvre?
--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...
--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?
--Son père n'aurait rien accepté de lui.
--Pourquoi cela?
--C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...
--Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père, n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela expliquerait alors son silence.
--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune relation. Enfin, c'est toujours à tenter...
--À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable... et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de l'espoir.
--Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir reçu sa réponse...
--Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra nous être utile avant de nous répondre.
--Dieu t'entende, mon enfant!
--Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous, il t'en aurait instruite tout de suite.
--À moins qu'il ne veuille rien faire...
--Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est malheureux on espère toujours...
--Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les maux que l'on ne connaît pas!
--Mais votre lettre...
--Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon Dieu... tu trembles... tu as froid...
--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle, soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu avais?...
--Tais-toi, malheureuse enfant...
--Mais enfin, maman, cela est donc possible?...
--Hélas!...
--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?
--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes... j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être... Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis que trop sujette au découragement... tu sais bien...
--Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me laisser seule ici en y allant vous-même.
--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici, pourtant!
--Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...
À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.
--Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table contre la porte.
Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.
--Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit sous de port et la commission... c'est vingt sous...
--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa douce et charmante figure.
--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.
--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si impatiemment désirée.
--Je vais vous payer, monsieur.
--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en passant.
Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut.
--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers... c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _À Madame_ _X. Z., poste restante, à Paris_[17].
--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat!
--Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une voix altérée, en montrant la lettre.
Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.
Elle n'en eut pas le courage.
Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le désespoir?
La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflammé, attend d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous parlons.
En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance envers le coeur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!
Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent.
--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...
--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment de bonheur perdu?
--Oui, mon enfant; mais si au contraire...
--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple, droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à s'offrir à ceux qui souffrent...
--Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais encore moins ouvrir cette lettre.
--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de la surveillance de ma maison...»
--De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à briser le cachet.
--Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi, je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez, voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...
--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce soit moi!
Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur.
Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance, respirait à peine.
--Lis tout haut, maman, dit-elle.
--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme de Fermont en regardant la signature.
--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune dame aura voulu te répondre elle-même.
--Nous allons voir.
Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:
«Madame,
«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous répondre pendant mon absence...»
--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.
--Écoute, écoute!
«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire, madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous secourir.
«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M. d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
«Comtesse d'ORBIGNY»
La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse, incapables de prononcer une parole.
Le père Micou frappa à la porte et dit:
--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission? C'est vingt sous.
--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.
--Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien, plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.
Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.
--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...
Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et, s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:
--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil étincelant, les joues colorées par l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve, entendez-vous? Vous en êtes responsable.
--On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me payer mon port de lettre et ma commission.
--Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, je vous en avertis.
--Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en défie, moi!
La malheureuse femme était atterrée.
Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après les menaces que lui adressait le revendeur.
Celui-ci reprit:
--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or; vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut toujours au moins vingt sous.
--Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce, ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...
--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a longtemps qu'il est frit, l'argent!
--Mon Dieu! Mon Dieu!
--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien! s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui, frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.
--Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.
Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:
--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne peut pas durer.
En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.
Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant brisé la serrure.
Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté.
En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule, presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le même palier.
VI
La rue de Chaillot
Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.
Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade la plus à la mode de Paris.
Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy, spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.
Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle fatale.
Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.
Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte, largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.
Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.
Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef de cette petite porte.
Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes, si cela se pouvait dire.
L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport, un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones très-distinctes:
Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;
Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...
Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes, servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait colligée pour le grand Frédéric.