Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 20

Chapter 203,906 wordsPublic domain

Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace, portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la veille d'un brillant vernis.

Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la sécurité du père Micou.

On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques, servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des personnages de cette histoire.

--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot au logeur.

--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.

--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention et fatuité sur cette adresse aristocratique.

--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?

--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des reproches à vous faire.

--À moi, monsieur?

--De très-graves reproches.

--Comment, monsieur?

--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier; ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.

--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un vrai hameau.

--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il y a...

--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de tels locataires votre maison ressemble à un hameau...

--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans quoi il serait déjà dehors.

--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.

--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille qui ne bougent pas plus que des marmottes.

--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.

--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.

--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.

--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.

--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade, ma nièce abandonne cette maison.

--Soyez tranquille, monsieur.

--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit... car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.

V

Les victimes d'un abus de confiance

Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende.

Art. 406 et 408 du Code pénal

Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la triste maison du passage de la Brasserie.

Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées, sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.

Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le mobilier de ce garni.

Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.

Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux victimes de Jacques Ferrand).

Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour, se partageant ainsi les heures de la nuit.

Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques instants de repos et d'oubli.

Dans ce moment elle dormait.

Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille honorable et honorée.

Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une affliction inexprimable.

Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.

Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou, des épaules et des bras de la jeune fille.

De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide, est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui couve et menace.

Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait sur sa fille un oeil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement, précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire, s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les premières atteintes de la maladie.

Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être encore frappées des mêmes maux.

Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de folles illusions.

Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont.

Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers, abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin... doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour ma fille!

--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!... Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!... Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...

«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers, on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...

Puis, s'interrompant avec un élan de colère:

--Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!

«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...

«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence, c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...

«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...

«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources, seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?... Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!... Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...

Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:

--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence, parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle... Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non, non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre, ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.

Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières, qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui laissèrent pas d'illusion.

Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:

--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété? son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle, lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie, apporte en dot plus de cent mille écus...

Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire:

--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui avait droit à tant de félicité...

«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car, enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme. Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les mères...

«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge... et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?

«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous, mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!

Et elle ajouta avec une sombre amertume:

--Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres, puisque le notaire l'aura voulu.

«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.

Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle reprit avec plus de calme:

--J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une telle place serait pour nous une position inespérée.

Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.

--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille en regardant la porte avec terreur.

--Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.

--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la poste restante...

À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de plusieurs vigoureux coups de poing.

--Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.

Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:

--Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines! Ohé!...

--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.

--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma pipe... allons, houp! et plus vite que ça!

--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas la mère à sa fille.

--Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un tonnerre!

--Monsieur... je n'ai pas de feu...

--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... ouvrez-vous... voyons?

--Monsieur... retirez-vous...

--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...

--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...

--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas? Alors je démolis tout!... Hue! donc.

Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.

Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.

Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.

--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée. Je vais crier au secours...

Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.

--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.

Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant sur ses jambes inégales:

--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie allumé ma pipe.

--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.

--C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis tout! Et vous avec!...

--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.

Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing à Mme de Fermont en lui disant:

--Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la langue et tu ne pourras pas crier...

Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit en proférant d'horribles menaces.

Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.

Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène, qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à une crise nerveuse.

Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de caresses, parvint à la ranimer.

Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:

--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en est allé.

Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de douleur indicible:

--C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos tortures!...

Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.

--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant tendrement sa fille, ce misérable est parti.

--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette maison... j'y mourrai de peur.

--Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.

--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien, c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui souffres, tu veux me le cacher.

--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...