Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 4
Tortillard, sceptique, effronté comme un enfant de Paris, corrompu pour ainsi dire à la mamelle, resta seul indifférent à l'effet moral de cette scène. Délivré de la crainte d'être mordu, cet avorton railleur se moqua de ce qui atterrait les habitants de la ferme et de ce qui faisait frissonner le Maître d'école.
La première stupeur passée, Jean-René sortit, et l'on entendit bientôt les claquements de son fouet, qui dissipèrent les lugubres pressentiments de Turc, de Sultan et de Médor. Peu à peu les visages contristés des laboureurs se rassérénèrent. Au bout de quelques moments l'épouvantable laideur du Maître d'école leur inspira plus de pitié que d'horreur; ils plaignirent le petit boiteux de son infirmité, lui trouvèrent une mine futée très-intéressante et le louèrent beaucoup des soins empressés qu'il prodiguait à son père.
L'appétit des laboureurs, un moment oublié, se réveilla avec une nouvelle énergie, et l'on n'entendit pendant quelques instants que le bruit des fourchettes.
Tout en s'escrimant de leur mieux sur leurs mets rustiques, métayers et métayères remarquaient avec attendrissement les prévenances de l'enfant pour l'aveugle, auprès duquel on l'avait placé. Tortillard lui préparait ses morceaux, lui coupait son pain, lui versait à boire avec une attention toute filiale.
Ceci était le beau côté de la médaille, voici le revers:
Autant par cruauté que par l'esprit d'imitation naturel à son âge, Tortillard trouvait une jouissance cruelle à tourmenter le Maître d'école, à l'exemple de la Chouette, qu'il était fier de copier ainsi, et qu'il aimait avec une sorte de dévouement. Comment cet enfant pervers sentait-il le besoin d'être aimé? Comment se trouvait-il heureux du semblant d'affection que lui témoignait la borgnesse? Comment pouvait-il, enfin, s'émouvoir au lointain souvenir des caresses de sa mère? C'était encore une de ces fréquentes et nombreuses anomalies qui, de temps à autre, protestent heureusement contre l'unité dans le vice.
Nous l'avons dit, éprouvant, ainsi que la Chouette, un charme extrême à avoir, lui chétif, pour bête de souffrance un tigre muselé... Tortillard, assis à la table des laboureurs, eut la méchanceté de vouloir raffiner son plaisir en forçant le Maître d'école à supporter ses mauvais traitements sans sourciller.
Il compensa donc chacune de ses attentions ostensibles pour son père supposé par un coup de pied souterrain particulièrement adressé à une plaie très-ancienne que le Maître d'école, comme beaucoup de forçats, avait à la jambe droite, à l'endroit où pesait l'anneau de sa chaîne pendant son séjour au bagne.
Il fallut à ce brigand un courage d'autant plus stoïque pour cacher sa souffrance à chaque atteinte de Tortillard que ce petit monstre, afin de mettre sa victime dans une position plus difficile encore, choisissait pour ses attaques tantôt le moment où le Maître d'école buvait, tantôt le moment où il parlait.
Néanmoins l'impassibilité de ce dernier ne se démentit pas; il contint merveilleusement sa colère et sa douleur, pensant (et le fils de Bras-Rouge y comptait bien) qu'il serait très-dangereux pour le succès de ses desseins de laisser deviner ce qui se passait sous la table.
--Tiens, pauvre papa, voilà une noix tout épluchée, dit Tortillard en mettant dans l'assiette du Maître d'école un de ces fruits soigneusement détaché de sa coque.
--Bien, mon enfant, dit le père Châtelain; puis, s'adressant au brigand: Vous êtes sans doute bien à plaindre, brave homme; mais vous avez un si bon fils... que cela doit vous consoler un peu!
--Oui, oui, mon malheur est grand; et sans la tendresse de mon cher enfant... je...
Le Maître d'école ne put retenir un cri aigu. Le fils de Bras-Rouge avait cette fois rencontré le vif de la plaie; la douleur fut intolérable.
--Mon Dieu!... Qu'as-tu donc, pauvre papa? s'écria Tortillard d'une voix larmoyante, et, se levant, il se jeta au cou du Maître d'école.
Dans son premier mouvement de colère et de rage, le brigand voulut étouffer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule et le pressa si violemment contre sa poitrine que l'enfant, perdant sa respiration, laissa entendre un sourd gémissement.
Mais, réfléchissant aussitôt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard, le Maître d'école se contraignit et le repoussa sur sa chaise.
Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un échange de tendresses paternelles et filiales: la pâleur et la suffocation de Tortillard leur parurent causées par l'émotion de ce bon fils.
--Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le père Châtelain. Votre cri de tout à l'heure a fait pâlir votre enfant... Pauvre petit... Tenez, il peut à peine respirer!
--Ce n'est rien, répondit le Maître d'école en reprenant son sang-froid. Je suis de mon état serrurier-mécanicien; il y a quelque temps, en travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai laissée tomber sur mes jambes, et je me suis fait une brûlure si profonde qu'elle n'est pas encore cicatrisée... Tout à l'heure je me suis heurté au pied de la table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.
--Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son émotion et jetant un regard diabolique sur le Maître d'école, pauvre papa! C'est pourtant vrai, mes bons messieurs, on n'a jamais pu le guérir de sa jambe... Hélas! non, jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait plus, ce pauvre papa...
Les femmes regardèrent Tortillard avec attendrissement.
--Eh bien! mon brave homme, reprit le père Châtelain, il est malheureux pour vous que vous ne soyez pas venu à la ferme il y a trois semaines, au lieu d'y venir ce soir.
--Pourquoi cela?
--Parce que nous avons eu ici, pendant quelques jours, un docteur de Paris qui a un remède souverain pour les maux de jambe. Une bonne vieille femme du village ne pouvait pas marcher depuis trois ans; le docteur lui a mis de son onguent sur ses blessures. À présent, elle court comme un Basque, et elle se promet, au premier jour, d'aller à pied remercier son sauveur, allée des Veuves, à Paris... Vous voyez que d'ici il y a un bon bout de chemin. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Encore cette maudite blessure?
Ces mots, «allée des Veuves», rappelaient de si terribles souvenirs au Maître d'école, qu'il n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de contracter ses traits hideux.
--Oui, répondit-il en se remettant, encore un élancement...
--Bon papa, sois tranquille, je te bassinerai bien soigneusement ta jambe ce soir, dit Tortillard.
--Pauvre petit! dit Claudine, aime-t-il son père!
--C'est vraiment dommage, reprit le père Châtelain en s'adressant au Maître d'école, que ce digne médecin ne soit pas ici; mais, j'y pense, il est aussi charitable que savant; en retournant à Paris, faites-vous conduire chez lui par votre petit garçon, il vous guérira, j'en suis sûr; son adresse n'est pas difficile à retenir: allée des Veuves, nº 17. Si vous oubliez le numéro... peu importe, ils ne sont pas beaucoup de médecins dans cet endroit-là, et surtout de médecins nègres... car figurez-vous qu'il est nègre, cet excellent docteur David.
Les traits du Maître d'école étaient tellement couturés de cicatrices que l'on ne put s'apercevoir de sa pâleur.
Il pâlit pourtant... pâlit affreusement en entendant d'abord citer le numéro de la maison de Rodolphe, et ensuite parler de David... le docteur noir...
De ce Noir qui, par ordre de Rodolphe, lui avait infligé un supplice épouvantable, dont à chaque instant il subissait des terribles conséquences.
La journée était funeste au Maître d'école.
Le matin, il avait enduré les tortures de la Chouette et du fils de Bras-Rouge; il arrive à la ferme, les chiens hurlent à la mort à son aspect homicide et veulent le dévorer; enfin le hasard le conduit dans une maison où quelques jours auparavant se trouvait son bourreau.
Séparément, ces circonstances auraient suffi pour exciter tour à tour la rage ou la crainte de ce brigand; mais, se précipitant dans l'espace de quelques heures, elles lui portèrent un coup violent.
Pour la première fois de sa vie, il éprouva une sorte de terreur superstitieuse... il se demanda si le hasard amenait seul des incidents si étranges.
Le père Châtelain, ne s'étant pas aperçu de la pâleur du Maître d'école, reprit:
--Du reste, mon brave homme, lorsque vous partirez, on donnera l'adresse du docteur à votre fils, et ce sera obliger M. David que le mettre à même de rendre service à quelqu'un: il est si bon, si bon! C'est dommage qu'il ait toujours l'air triste... Mais, tenez, buvons un coup à la santé de votre futur sauveur.
--Merci, je n'ai plus soif, dit le Maître d'école d'un air sombre.
--Bois donc, cher bon papa, bois donc, ça te fera du bien... à ton pauvre estomac, ajouta Tortillard en mettant le verre dans les mains de l'aveugle.
--Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.
--Ce n'est plus du cidre que je vous ai versé, mais du vieux vin, dit le laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil. Dame! ce n'est pas une ferme comme une autre que celle-ci. Qu'est-ce que vous dites de notre ordinaire?
--Il est très-bon, répondit machinalement le Maître d'école de plus en plus absorbé dans de sinistres pensées.
--Eh bien! c'est tous les jours comme ça: bon travail et bon repas, bonne conscience et bon lit; en quatre mots, voilà notre vie: nous sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant de besogne que quatorze, mais on nous paye comme quatorze. Aux simples laboureurs, cent cinquante écus par an; aux laitières et aux filles de ferme, soixante écus! Et à partager entre nous un cinquième des produits de la ferme. Dame! vous comprenez que nous ne laissons pas la terre un brin se reposer, car la pauvre vieille nourricière, tant plus elle produit, tant plus nous avons.
--Votre maître ne doit guère s'enrichir en vous avantageant de la sorte, dit le Maître d'école.
--Notre maître!... Oh! ça n'est pas un maître comme les autres. Il a une manière de s'enrichir qui n'est qu'à lui.
--Que voulez-vous dire? demanda l'aveugle, qui désirait engager la conversation pour échapper aux noires idées qui le poursuivaient; votre maître est donc bien extraordinaire?
--Extraordinaire en tout, mon brave homme; mais, tenez, le hasard vous a amené ici, puisque ce village est éloigné de tout grand chemin. Vous n'y reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitterez pas du moins sans savoir ce qu'est notre maître et ce qu'il fait de cette ferme; en deux mots, je vas vous dire ça, à condition que vous le répéterez à tout le monde. Vous verrez, c'est aussi bon à dire qu'à entendre.
--Je vous écoute, reprit le Maître d'école.
VI
Une ferme modèle
--Et vous ne serez pas fâché de m'avoir entendu, dit le père Châtelain au Maître d'école. Figurez-vous qu'un jour notre maître s'est dit: «Je suis très-riche, c'est bon; mais, comme ça ne me fait pas dîner deux fois, si je faisais dîner ceux qui ne dînent pas du tout, et dîner mieux de braves gens qui ne mangent pas à leur faim?... Ma foi, ça me va: vite à l'oeuvre!» Et notre maître s'est mis à l'oeuvre. Il a acheté cette ferme, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'employait guère plus de deux charrues: je sais cela, je suis né ici. Notre maître a augmenté les terres, vous saurez tout à l'heure pourquoi. À la tête de la ferme il a mis une digne femme aussi respectable que malheureuse, c'est toujours comme ça qu'il choisit, et il lui a dit: «Cette maison sera, comme la maison du bon Dieu, ouverte aux bons, fermée aux méchants; on en chassera les mendiants paresseux, mais on y donnera toujours l'aumône du travail à ceux qui ont bon courage: cette aumône-là n'humilie pas qui la reçoit et profite à qui la donne: le riche qui ne la fait pas est un mauvais riche.» C'est notre maître qui dit ça; par ma foi! il a raison, mais il fait mieux que de dire, il agit. Autrefois il y avait un chemin direct d'ici à Écouen qui raccourcissait d'une bonne lieue; mais, dame! il était si effondré, qu'on n'y pouvait plus passer, c'était la mort aux chevaux et aux voitures; quelques corvées et un peu d'argent fournis par un chacun des fermiers du pays auraient remis la route en état; mais, tant plus un chacun avait envie de voir cette route en état, tant plus un chacun renâclait à fournir argent et corvée. Notre maître, voyant ça, dit: «Le chemin sera fait; mais, comme ceux qui pourraient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un chemin de luxe, il profitera un jour à ceux qui ont chevaux et voitures; mais il profitera d'abord à ceux qui n'ont que leurs deux bras, du coeur et pas de travail.» Ainsi, par exemple, un gaillard robuste frappe-t-il à la ferme en disant: «J'ai faim et je manque d'ouvrage.--Mon garçon, voilà une bonne soupe, une pioche, une pelle: on va vous conduire au chemin d'Écouen, faites chaque jour deux toises de cailloutis, et chaque soir vous aurez quarante sous, une toise vingt sous, une demi-toise, dix sous, sinon rien.» Moi, à la brune, en revenant des champs, je vais inspecter le chemin et m'assurer de ce que chacun a fait.
--Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-coeur assez gredins pour manger la soupe et voler la pioche et la pelle! dit Jean-René avec indignation, ça dégoûterait de faire le bien.
--Ça, c'est vrai, dirent quelques laboureurs.
--Allons donc, mes enfants! reprit le père Châtelain. Voire... on ne ferait donc ni plantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles, des charançons, et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou grugeuses de grain? Non, non, on écrase les vermines; le bon Dieu, qui n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux épis, le dommage est réparé, et l'on ne s'aperçoit tant seulement pas que les bêtes malfaisantes ont passé par là. N'est-ce pas, mon brave homme? dit le vieux laboureur au Maître d'école.
--Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques moments réfléchir profondément.
--Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et pour leurs forces, ajouta le père Châtelain.
--Et malgré ça, dit Claudine la laitière, le chemin n'avance pas vite.
--Dame, ma fille, ça prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens ne manquent pas d'ouvrage.
--Mais à un infirme, à moi, par exemple, dit tout à coup le Maître d'école, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charité d'une place dans un coin de la ferme, un morceau de pain et un abri, pour le peu de temps qui me reste à vivre? Oh! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je passerais ma vie à remercier votre maître.
Le brigand parlait alors sincèrement. Il ne se repentait pas pour cela de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs excitait d'autant plus son envie qu'il songeait à l'avenir effrayant que lui réservait la Chouette; avenir qu'il avait été loin de prévoir et qui lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rappelant sa complice auprès de lui, perdu pour jamais la possibilité de vivre auprès des honnêtes gens chez lesquels le Chourineur l'avait placé.
Le père Châtelain regarda le Maître d'école avec étonnement.
--Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout à fait sans ressources.
--Hélas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon métier. Je vais à Louvres chercher des secours chez un parent éloigné; mais vous comprenez, quelquefois les gens sont si égoïstes, si durs..., dit le Maître d'école.
--Oh! il n'y a pas d'égoïsme qui tienne, reprit le père Châtelain; un bon et honnête ouvrier comme vous, malheureux comme vous avec un enfant si gentil, si bon, ça attendrirait des pierres. Mais le maître qui vous employait avant votre accident, comment ne fait-il rien pour vous?
--Il est mort, dit le Maître d'école après un moment d'hésitation; et c'était mon seul protecteur.
--Mais l'hospice des aveugles?
--Je n'ai pas l'âge d'y entrer.
--Pauvre homme! vous êtes bien à plaindre!
--Eh bien! vous croyez que si je ne trouve pas à Louvres les secours que j'espère, votre maître, que je respecte déjà sans le connaître, n'aura pas pitié de moi?
--Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice. Ordinairement, ici, on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un jour à la ferme, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les ait en aide!
--Ainsi je n'ai aucun espoir d'intéresser votre maître à mon triste sort? dit le brigand avec un soupir de regret.
--Je vous dis la règle, mon brave homme; mais notre maître est si compatissant, si généreux, qu'il est capable de tout.
--Vous croyez? s'écria le Maître d'école. Il serait possible qu'il consentit à me laisser vivre ici dans un coin? Je serais heureux de si peu!
--Je vous dis que notre maître est capable de tout. S'il consent à vous garder à la ferme, vous n'auriez pas à vous cacher dans un coin; vous seriez traité comme nous donc!... comme aujourd'hui. On trouverait de quoi occuper votre enfant selon ses forces; bons conseils et bons exemples ne lui manqueraient point; notre vénérable curé l'instruirait avec les autres enfants du village, et il grandirait dans le bien, comme on dit. Mais pour ça, tenez, il faudrait demain matin parler tout franchement à Notre-Dame-de-Bon-Secours.
--Comment? dit le Maître d'école.
--Nous appelons ainsi notre maîtresse. Si elle s'intéresse à vous, votre affaire est sûre. En fait de charité, notre maître ne sait rien refuser à notre dame.
--Oh! alors je lui parlerai, je lui parlerai! s'écria joyeusement le Maître d'école, se voyant déjà délivré de la tyrannie de la Chouette.
Cette espérance trouva peu d'écho chez Tortillard, qui ne se sentait nullement disposé à profiter des offres du vieux laboureur et à grandir dans le bien sous les auspices d'un vénérable curé. Le fils de Bras-Rouge avait des penchants très-peu rustiques et l'esprit très-peu tourné à la bucolique; d'ailleurs, fidèle aux traditions de la Chouette, il aurait vu avec un vif déplaisir le Maître d'école se soustraire à leur commun despotisme: il voulait donc rappeler à la réalité le brigand, qui s'égarait déjà parmi de champêtres et riantes illusions.
--Oh! oui, répéta le Maître d'école, je lui parlerai, à Notre-Dame-de-Bon-Secours... elle aura pitié de moi, et...
Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied au Maître d'école et l'atteignit au bon endroit.
La souffrance interrompit et abrégea la phrase du brigand, qui répéta, après un tressaillement douloureux:
--Oui, j'espère que cette bonne dame aura pitié de moi.
--Pauvre bon papa, reprit Tortillard; mais tu comptes pour rien ma bonne tante, Mme la Chouette, qui t'aime si fort. Pauvre tante la Chouette!... Oh! elle ne t'abandonnera pas comme ça, vois-tu! Elle serait plutôt capable de venir te réclamer ici avec notre cousin M. Barbillon.
--Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit tout bas Jean-René d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un coup de coude à Claudine, sa voisine.
--Grand sans-coeur, allez! de rire de ces malheureux, répondit tout bas la fille de ferme, en donnant à son tour à Jean-René un coup de coude à lui briser trois côtes.
--Mme la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au Maître d'école.
--Oui, c'est une de nos parentes, répondit-il avec un morne et sombre accablement.
Dans le cas où il trouverait à la ferme un refuge inespéré, il craignait que la borgnesse ne vînt par méchanceté le dénoncer; il craignait aussi que les noms étranges de ses prétendus parents, Mme la Chouette et M. Barbillon, cités par Tortillard, n'éveillassent les soupçons; mais à cet endroit ses craintes furent vaines; Jean-René seul y vit le texte d'une plaisanterie faite à voix basse et très-mal accueillie par Claudine.
--C'est une parente que vous allez trouver à Louvres? demanda le père Châtelain.
--Oui, dit le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comptant trop sur elle.
--Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle est si bonne, ma tante la Chouette!... Tu sais bien, c'est elle qui t'a envoyé l'eau avec laquelle je bassine ta jambe... et la manière de s'en servir... C'est elle qui m'a dit: «Fais pour ton pauvre papa ce que je ferais moi-même, et le bon Dieu te bénira...» Oh! ma tante la Chouette... elle t'aime, mais elle t'aime si fort que...
--C'est bien, c'est bien, dit le Maître d'école en interrompant Tortillard, ça ne m'empêchera pas, en tout cas, de parler demain matin à la bonne dame d'ici... et d'implorer son appui auprès du respectable propriétaire de cette ferme; mais, ajouta-t-il pour changer de conversation et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard, mais, à propos du propriétaire de cette ferme, on m'avait promis de me dire ce qu'il y a de particulier dans l'organisation de la métairie où nous sommes.
--C'est moi qui vous ai promis cela, dit le père Châtelain, et je vais remplir ma promesse. Notre maître, après avoir ainsi imaginé ce qu'il appelle l'aumône du travail, s'est dit: «Il y a des établissements et des prix pour encourager l'amélioration des chevaux, des bestiaux, des charrues et de bien d'autres choses encore... Ma foi!... m'est avis qu'il serait un brin temps de moyenner aussi de quoi améliorer les hommes... Bonnes bêtes, c'est bien; bonnes gens, ça serait mieux, mais plus difficile. Lourde avoine et pré dru, eau vive et air pur, soins constants et sûr abri, chevaux et bestiaux viendront comme à souhait et vous donneront contentement; mais, pour les hommes, voire! c'est autre chose: on ne met pas un homme en grand-vertu comme un boeuf en grand-chair. L'herbage profite au boeuf, parce que l'herbage, savoureux au goût, lui plaît en l'engraissant; eh bien! m'est avis que, pour que les bons conseils profitent bien à l'homme, faudrait faire qu'il trouve son compte à les suivre...»
--Comme le boeuf trouve son compte à manger de bonne herbe, n'est-ce pas, père Châtelain?
--Justement, mon garçon.
--Mais, père Châtelain, dit un autre laboureur, on a parlé dans les temps d'une manière de ferme où des jeunes voleurs, qui avaient eu, malgré ça, une très-bonne conduite tout de même, apprenaient l'agriculture, et étaient soignés, choyés comme de petits princes?
--C'est vrai, mes enfants; il y a du bon là-dedans; c'est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais faudrait faire aussi espérer les bons. Un honnête jeune homme, robuste et laborieux, ayant envie de bien faire et de bien apprendre, se présenterait à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a pas de place ici pour toi.
--C'est pourtant vrai ce que vous dites là, père Châtelain, dit Jean-René. On fait pour des coquins ce qu'on ne fait pas pour les honnêtes gens; on améliore les bêtes et non pas les hommes.