Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 3

Chapter 33,892 wordsPublic domain

--Mais parle donc, Fourline, dit la Chouette au Maître d'école; qu'est-ce que tu conseilles, gros têtard?... Est-ce que tu deviens muet?

--Il n'y a rien à faire aujourd'hui, répondit le brigand.

--Et les mille francs du monsieur en deuil, s'écria la Chouette, ils seront donc flambés? Plus souvent!... Ton couteau! ton couteau, Fourline! Je tuerai la camarade pour qu'elle ne nous gêne pas; quant à la petite, nous deux, Tortillard et moi, nous viendrons bien à bout de la bâillonner.

--Mais l'homme en deuil ne s'attend pas à ce que l'on tue quelqu'un...

--Eh bien! nous mettrons ce sang-là en _extra_ sur son mémoire; faudra bien qu'il nous paye, puisqu'il sera notre complice.

--Les voilà!... Elles descendent, dit Tortillard à voix basse.

--Ton couteau, mon homme! s'écria la Chouette aussi à voix basse.

--Oh! la Chouette..., s'écria Tortillard avec effroi en étendant ses mains vers la borgnesse, c'est trop fort... la tuer... Oh! non, non!

--Ton couteau! je te dis..., répéta tout bas la Chouette, sans faire attention aux supplications de Tortillard et en se déchaussant à la hâte. Je vas ôter mes souliers, ajouta-t-elle, pour les surprendre en marchant à pas de loup derrière elles; il fait déjà sombre; mais je reconnaîtrai bien la petite à sa mante, et je _refroidirai_[23] l'autre.

--Non! dit le brigand, aujourd'hui c'est inutile; il sera toujours temps demain.

--Tu as peur, frileux! dit la Chouette avec un mépris farouche...

--Je n'ai pas peur, répondit le Maître d'école; mais tu peux manquer ton coup et tout perdre.

Le chien qui accompagnait la paysanne, éventant sans doute les gens embusqués dans le chemin creux, s'arrêta court, aboya avec furie et ne répondit pas aux appels réitérés de Fleur-de-Marie.

--Entends-tu leur chien? Les voilà... vite, ton couteau... ou sinon!... s'écria la Chouette d'un air menaçant.

--Viens donc me le prendre... de force! dit le Maître d'école.

--C'est fini! il est trop tard! s'écria la Chouette après avoir écouté un moment avec attention, les voilà passées... Tu me payeras ça! va, potence! ajouta-t-elle furieuse, en montrant le poing à son complice, mille francs de perdus par ta faute!

--Mille, deux mille, peut-être trois mille de gagnés, au contraire, reprit le Maître d'école d'un ton d'autorité. Écoute-moi, la Chouette, ajouta-t-il, et tu verras si j'ai eu tort de te refuser mon couteau... Tu vas retourner auprès de Barbillon... vous vous en irez tous les deux avec sa voiture au rendez-vous où vous attend le monsieur en deuil... vous lui direz qu'il n'y a rien à faire aujourd'hui, mais que demain ce sera enlevé...

--Et toi? murmura la Chouette toujours courroucée.

--Écoute encore: la petite va seule tous les soirs reconduire le prêtre; c'est un hasard si aujourd'hui elle a rencontré quelqu'un; il est probable que demain nous aurons meilleure chance: demain donc tu reviendras à cette heure, au carrefour, avec Barbillon et sa voiture.

--Mais toi? mais toi?

--Tortillard va me conduire à la ferme où demeure cette fille; il dira que nous sommes égarés, que je suis son père, un pauvre ouvrier mécanicien, aveuglé par accident; que nous allions à Louvres, chez un de nos parents qui pouvait nous donner quelques secours, et que nous nous sommes perdus dans les champs en voulant couper au court. Nous demanderons à passer la nuit à la ferme, dans un coin de l'étable. Jamais ça ne se refuse. Ces paysans nous croiront et nous donneront à coucher. Tortillard examinera bien les portes, les fenêtres, les issues de la maison: il y a toujours de l'argent chez ces gens-là à l'approche des fermages. Moi qui ai eu des terres, ajouta-t-il avec amertume, je sais ça. Nous sommes dans la première quinzaine de janvier... c'est le bon moment, c'est le temps où on paye les termes échus... La ferme est située, dites-vous, dans un endroit désert; une fois que nous en connaîtrons les entrées et les sorties, on pourra y revenir avec les amis: c'est une affaire à mitonner...

--Toujours têtard, et quelle sorbonne! dit la Chouette en se radoucissant; continue, Fourline.

--Demain matin, au lieu de quitter la ferme, je me plaindrai d'une douleur qui m'empêchera de marcher. Si on ne me croit pas, je montrerai la plaie que j'ai gardée depuis que j'ai brisé ma manille[24], et dont je souffre toujours. Je dirai que c'est une brûlure que je me suis faite avec une barre de fer rouge dans mon état de mécanicien; on me croira. Ainsi je resterai à la ferme une partie de la journée, pour que Tortillard ait encore le temps de tout bien examiner. Quand le soir arrivera, au moment où la petite sortira, comme d'habitude, avec le prêtre, je dirai que je suis mieux, et que je me trouve en état de partir. Moi et Tortillard nous suivrons la jeune fille de loin, nous reviendrons l'attendre ici en dehors du ravin. Nous connaissant déjà, elle n'aura pas de défiance en nous revoyant; nous l'aborderons... nous deux Tortillard... et une fois qu'elle sera à portée de mon bras, j'en réponds; elle est enflanquée, et les mille francs sont à nous. Ce n'est pas tout... dans deux ou trois jours nous pourrons donner l'_affaire de la ferme_ au Barbillon ou à d'autres, et partager ensuite avec eux s'il y a quelque chose, puisque c'est nous qui auront _nourri le poupart_[25].

--Tiens, _sans mirettes_[26], t'as pas ton pareil, dit la Chouette en embrassant le Maître d'école. Mais si par hasard la petite ne reconduit pas le prêtre demain soir?

--Nous recommencerons après-demain, c'est un de ces morceaux qui se mangent froids et lentement; d'ailleurs ça fera des frais qui augmenteront la mémoire du monsieur en deuil; et puis, une fois dans la ferme, je saurai bien juger, d'après ce que j'entendrai dire, si nous avons chance d'enlever la petite par le moyen que nous tentons; sinon nous en chercherons un autre.

--Ça va, mon homme! Il est fameux, ton plan! Dis donc, Fourline, quand tu seras tout à fait infirme, faudra te faire _grinche consultant_; tu gagneras autant d'argent qu'un _rat de prison_[27]. Allons, embrasse ta Chouette, et dépêche-toi... ces paysans, ça se couche comme les poules. Je me sauve retrouver Barbillon; demain à quatre heures nous serons à la croix du carrefour avec lui et sa roulante à moins que d'ici là on ne l'arrête pour avoir escarpé le mari de la laitière... de la rue de la Vieille-Draperie. Mais, si ça n'est pas lui, ça sera un autre, puisque le faux fiacre appartient au monsieur en deuil, qui s'en est déjà servi. Un quart d'heure après notre arrivée au carrefour, je serai ici à t'attendre.

--C'est dit... À demain, la Chouette.

--Et moi, qui oubliais de donner de la cire à Tortillard, s'il y a quelque empreinte à prendre à la ferme! Tiens, sauras-tu bien t'en servir, fifi? dit la borgnesse en donnant un morceau de cire à Tortillard.

--Oui, oui, allez; papa m'a montré. J'ai pris pour lui l'empreinte de la serrure d'une petite cassette de fer que mon maître le charlatan garde dans son cabinet noir.

--À la bonne heure, et pour qu'elle ne colle pas, n'oublie pas de mouiller la cire après l'avoir bien échauffée dans ta main.

--Connu, connu! répondit Tortillard. Mais vous voyez, je fais tout ce que vous me dites, et ça... parce que vous m'aimez un petit peu? n'est-ce pas, la Chouette?

--Si je t'aime!... Je t'aime comme si je t'avais eu de feu le grand Napoléon! dit la Chouette en embrassant Tortillard, qui fut immodérément flatté de cette comparaison impériale. À demain, Fourline.

--À demain, reprit le Maître d'école.

La Chouette alla rejoindre le fiacre.

Le Maître d'école et Tortillard sortirent du chemin creux et se dirigèrent du côté de la ferme; la lumière qui brillait à travers les fenêtres leur servait de guide.

Étrange fatalité qui rapprochait ainsi Anselme Duresnel de sa femme, qu'il n'avait pas vue depuis sa condamnation aux travaux forcés.

IV

La veillée

Est-il quelque chose de plus réjouissant à voir que la cuisine d'une grande métairie à l'heure du repas du soir, dans l'hiver surtout? Est-il quelque chose qui rappelle davantage le calme et le bien-être de la vie rustique!

On aurait pu trouver une preuve de ce que nous avançons dans l'aspect de la cuisine de la ferme de Bouqueval.

Son immense cheminée, haute de six pieds, large de huit, ressemblait à une grande baie de pierre ouverte sur une fournaise: dans l'âtre noir flamboyait un véritable bûcher de hêtre et de chêne. Ce brasier énorme envoyait autant de clarté que de chaleur dans toutes les parties de la cuisine et rendait inutile la lumière d'une lampe suspendue à la maîtresse poutre qui traversait le plafond.

De grandes marmites et des casseroles de cuivre rouge rangées sur des tablettes étincelaient de propreté; une antique fontaine du même métal brillait comme un miroir ardent non loin d'une huche de noyer, soigneusement cirée, d'où s'exhalait une appétissante odeur de pain tout chaud. Une table longue, massive, recouverte d'une nappe de grosse toile d'une extrême propreté, occupait le milieu de la salle; la place de chaque convive était marquée par une de ces assiettes de faïence, brunes au dehors, blanches au dedans, et par un couvert de fer luisant comme de l'argent.

Au milieu de la table, une grande soupière remplie de potage aux légumes fumait comme un cratère et couvrait de sa vapeur savoureuse un plat formidable de choucroute au jambon et un autre plat non moins formidable de ragoût de mouton aux pommes de terre; enfin un quartier de veau rôti, flanqué de deux salades d'hiver accostées de deux corbeilles de pommes et de deux fromages, complétait l'abondante symétrie de ce repas. Trois ou quatre cruches de cidre pétillant, autant de miches de pain bis, grandes comme des meules de moulin, étaient à la discrétion des laboureurs.

Un vieux chien de berger, griffon noir, presque édenté, doyen émérite de la gent canine de la métairie, devait à son grand âge et à ses anciens services la permission de rester au coin du feu. Usant modestement et discrètement de ce privilège, le museau allongé sur ses deux pattes de devant, il suivait d'un oeil attentif les différentes évolutions culinaires qui précédaient le souper.

Ce chien vénérable répondait au nom quelque peu bucolique de _Lysandre_.

Peut-être l'_ordinaire_ des gens de cette ferme, quoique fort simple, semblera-t-il un peu somptueux; mais Mme Georges (en cela fidèle aux vues de Rodolphe) améliorait autant que possible le sort de ses serviteurs, exclusivement choisis parmi les gens les plus honnêtes et les plus laborieux du pays. On les payait largement, on rendait leur sort très-heureux, très-enviable; aussi, entrer comme métayer à la ferme de Bouqueval était le but de tous les bons laboureurs de la contrée: innocente ambition qui entretenait parmi eux une émulation d'autant plus louable qu'elle tournait au profit des maîtres qu'ils servaient, car on ne pouvait se présenter pour obtenir une des places vacantes à la métairie qu'avec l'appui des plus excellents antécédents.

Rodolphe créait ainsi sur une très-petite échelle une sorte de ferme modèle, non-seulement destinée à l'amélioration des bestiaux et des procédés aratoires, mais surtout à l'amélioration des hommes, et il atteignait ce but en intéressant les hommes à être probes, actifs, intelligents.

Après avoir terminé les apprêts du souper, et posé sur la table un broc de vin vieux destiné à accompagner le dessert, la cuisinière de la ferme alla sonner la cloche.

À ce joyeux appel, laboureurs, valets de ferme, laitières, filles de basse-cour, au nombre de douze ou quinze, entrèrent gaiement dans la cuisine. Les hommes avaient l'air mâle et ouvert; les femmes étaient avenantes et robustes, les jeunes filles alertes et gaies; toutes ces physionomies placides respiraient la bonne humeur, la quiétude et le contentement de soi; ils s'apprêtaient avec une sensibilité naïve à faire honneur à ce repas bien gagné par les rudes labeurs de la journée.

Le haut de la table fut occupé par un vieux laboureur à cheveux blancs, au visage loyal, au regard franc et hardi, à la bouche un peu moqueuse; véritable type du paysan de bon sens, de ces esprits fermes et droits, nets et lucides, rustiques et malins, qui sentent leur vieux Gaulois d'une lieue.

Le père Châtelain (ainsi se nommait ce Nestor), n'ayant pas quitté la ferme depuis son enfance, était alors employé comme maître laboureur. Lorsque Rodolphe acheta la métairie, le vieux serviteur lui fut justement recommandé; il le garda et l'investit, sous les ordres de Mme Georges, d'une sorte de surintendance des travaux de culture. Le père Châtelain exerçait sur ce personnel de la ferme une haute influence due à son âge, à son savoir, à son expérience.

Tous les paysans se placèrent.

Après avoir dit le _Benedicite_ à haute voix, le père Châtelain, suivant un vieil et saint usage, traça une croix sur un des pains avec la pointe de son couteau et en coupa un morceau représentant _la part de la Vierge_ ou la part du pauvre: il versa ensuite un verre de vin sous la même invocation, et plaça le tout sur une assiette qui fut pieusement placée au milieu de la table.

À ce moment les chiens de garde aboyèrent avec force; le vieux Lysandre leur répondit par un grognement sourd, retroussa sa lèvre et laissa voir deux ou trois crocs encore respectables.

--Il y a quelqu'un le long des murs de la cour, dit le père Châtelain.

À peine avait-il dit ces paroles que la cloche de la grande porte tinta.

--Qui peut venir si tard? dit le vieux laboureur, tout le monde est rentré... Va toujours voir, Jean-René.

Jean-René, jeune garçon de ferme, remit avec regret dans son assiette une énorme cuillerée de soupe brûlante sur laquelle il soufflait d'une force à désespérer Éole, et sortit de la cuisine.

--Voilà depuis bien longtemps la première fois que Mme Georges et Mlle Marie ne viennent pas s'asseoir au coin du feu pour assister à notre souper, dit le père Châtelain; j'ai une rude faim, mais je mangerai de moins bon appétit.

--Mme Georges est montée dans la chambre de Mlle Marie, car, en revenant de reconduire M. le curé, mademoiselle s'est trouvée un peu souffrante et s'est couchée, répondit Claudine, la robuste fille qui avait ramené la Goualeuse du presbytère, et ainsi renversé sans le savoir les sinistres desseins de la Chouette.

--Notre bonne Mlle Marie est seulement indisposée... mais elle n'est pas malade, n'est-ce pas? demanda le vieux laboureur avec inquiétude.

--Non, non, Dieu merci! père Châtelain; Mme Georges a dit que ça ne serait rien, reprit Claudine; sans cela elle aurait envoyé chercher à Paris M. David, ce médecin nègre... qui a déjà soigné Mlle Marie lorsqu'elle a été malade. C'est égal, c'est tout de même bien étonnant, un médecin noir! Si c'était pour moi, je n'aurais pas du tout de confiance. Un médecin blanc, à la bonne heure... c'est chrétien.

--Est-ce que M. David n'a pas guéri Mlle Marie qui était languissante dans les premiers temps?

--Si, père Châtelain.

--Eh bien?

--C'est égal, un médecin noir, ça a comme quelque chose d'effrayant.

--Est-ce qu'il n'a pas remis sur pied la vieille Anique, qui, à la suite d'une plaie aux jambes, ne pouvait tant seulement bouger de son lit depuis trois ans?

--Si, si, père Châtelain.

--Eh bien! ma fille?

--Oui, père Châtelain; mais un médecin noir... pensez donc... tout noir, tout noir...

--Écoute, ma fille: de quelle couleur est ta génisse Musette?

--Blanche, père Châtelain, blanche comme un cygne et fameuse laitière; on peut dire cela sans l'exposer à rougir.

--Et ta génisse Rosette?

--Noire comme un corbeau, père Châtelain; fameuse laitière aussi, faut être juste pour tout le monde.

--Et le lait de cette génisse noire, de quelle couleur est-il?

--Mais... blanc, père Châtelain... C'est tout simple, blanc comme neige.

--Aussi blanc et aussi bon que celui de Musette?

--Mais, oui, père Châtelain.

--Quoique Rosette soit noire?

--Quoique Rosette soit noire... Qu'est-ce que ça fait au lait que la vache soit noire, rousse ou blanche?

--Ça ne fait rien?

--Rien de rien, père Châtelain.

--Eh bien! alors, ma fille, pourquoi ne veux-tu pas qu'un médecin noir soit aussi bon qu'un médecin blanc?

--Dame... père Châtelain, c'était par rapport à la peau, dit la jeune fille après un moment de cogitation profonde. Mais au fait, puisque Rosette la noire a d'aussi bon lait que Musette la blanche, la peau n'y fait rien.

Ces réflexions physiognomoniques de Claudine sur la différence des races blanche et noire furent interrompues par le retour de Jean-René, qui soufflait dans ses doigts avec autant de vigueur qu'il avait soufflé sur sa soupe.

--Oh! quel froid! quel froid il fait cette nuit... il gèle à pierre fendre, dit-il en entrant; vaut mieux être dedans que dehors par un temps pareil. Quel froid!

--Gelée commencée par un vent d'est sera rude et longue; tu dois savoir ça, garçon. Mais qui a sonné? demanda le doyen des laboureurs.

--Un pauvre aveugle et un enfant qui le conduit, père Châtelain.

V

L'hospitalité

--Et qu'est-ce qu'il veut, cet aveugle? demanda le père Châtelain à Jean-René.

--Ce pauvre homme et son fils se sont égarés en voulant aller à Louvres par la traverse; comme il fait un froid de loup et que la nuit est noire, car le ciel se couvre, l'aveugle et son enfant demandent à passer la nuit à la ferme, dans un coin de l'étable.

--Mme Georges est si bonne qu'elle ne refuse jamais l'hospitalité à un malheureux; elle consentira, bien sûr, à ce qu'on donne à coucher à ces pauvres gens... mais il faut la prévenir. Vas-y, Claudine.

Claudine disparut.

--Et où attend-il ce brave homme? demanda le père Châtelain.

--Dans la petite grange.

--Pourquoi l'as-tu mis dans la grange?

--S'il était resté dans la cour, les chiens l'auraient mangé tout cru, lui et son petit. Oui, père Châtelain, j'avais beau dire: «Tout beau, Médor... ici, Turc... à bas, Sultan!...» J'ai jamais vu des déchaînés pareils. Et pourtant, à la ferme, on ne les dresse pas à mordre sur le pauvre, comme dans bien des endroits...

--Ma foi, mes enfants, la part du pauvre aura été ce soir réservée pour tout de bon... Serrez-vous un peu... Bien! Mettons deux couverts de plus, l'un pour l'aveugle, l'autre pour son fils; car sûrement Mme Georges leur laissera passer la nuit ici.

--C'est tout de même étonnant que les chiens soient furieux comme ça, dit Jean-René; il y avait surtout Turc, que Claudine a emmené en allant ce soir au presbytère... il était comme un possédé... En le flattant pour l'apaiser, j'ai senti les poils de son dos tout hérissés... on aurait dit d'un porc-épic. Qu'est-ce que vous dites de cela, hein! père Châtelain, vous qui savez tout?

--Je dis, mon garçon, moi qui sais tout, que les bêtes en savent encore plus long que moi... Lors de l'ouragan de cet automne, qui avait changé la petite rivière en torrent, quand je m'en revenais à nuit noire, avec mes chevaux de labour, assis sur le vieux cheval rouan, que le diable m'emporte si j'aurais su où passer à gué, car on n'y voyait pas plus que dans un four!... Eh bien! j'ai laissé la bride sur le cou du vieux rouan, et il a trouvé tout seul ce que nous n'aurions trouvé ni les uns ni les autres... Qui est-ce qui lui a appris cela?

--Oui, père Châtelain, qui est-ce qui lui a appris cela, au vieux cheval rouan?

--Celui qui apprend aux hirondelles à faire leur nid sur les toits, et aux bergeronnettes à faire leur nid au milieu des roseaux, mon garçon... Eh bien! Claudine, dit le vieil oracle à la laitière qui rentrait portant sous ses deux bras deux paires de draps bien blancs qui jetaient une suave odeur de sauge et de verveine, eh bien! Mme Georges a ordonné de faire souper et coucher ici ce pauvre aveugle et son fils, n'est-ce pas?

--Voilà des draps pour faire leurs lits dans la petite chambre au bout du corridor, dit Claudine.

--Allons, va les chercher, Jean-René... Toi, ma fille, approche deux chaises du feu, ils se réchaufferont un moment avant de se mettre à table... car le froid est dur cette nuit.

On entendit de nouveau les aboiements furieux des chiens et la voix de Jean-René qui tâchait de les apaiser.

La porte de la cuisine s'ouvrit brusquement: le Maître d'école et Tortillard entrèrent avec précipitation, comme s'ils eussent été poursuivis.

--Prenez donc garde à vos chiens! s'écria le Maître d'école avec frayeur; ils ont manqué nous mordre.

--Ils m'ont arraché un morceau de ma blouse, dit Tortillard encore pâle d'effroi.

--Excusez, mon brave homme, dit Jean-René en fermant la porte; mais je n'ai jamais vu nos chiens si méchants... C'est, bien sûr, le froid qui les agace... Ces bêtes n'ont pas de raison; elles veulent peut-être mordre pour se réchauffer!

--Allons, à l'autre maintenant! dit le laboureur en arrêtant le vieux Lysandre au moment où, grondant d'un air menaçant, il allait s'élancer sur les nouveaux venus. Il a entendu les autres chiens aboyer de furie, il veut faire comme eux. Veux-tu aller te coucher tout de suite, vieux sauvage!... Veux-tu...

À ces mots du père Châtelain, accompagnés d'un coup de pied significatif, Lysandre regagna, toujours grondant, sa place de prédilection au coin du foyer.

Le Maître d'école et Tortillard restaient à la porte de la cuisine, n'osant pas avancer.

Enveloppé d'un manteau bleu à collet de fourrure, son chapeau enfoncé sur le bonnet noir qui lui cachait presque entièrement le front, le brigand tenait la main de Tortillard, qui se pressait contre lui en regardant les paysans avec défiance; l'honnêteté de ces physionomies déroutait et effrayait presque le fils de Bras-Rouge.

Les natures mauvaises ont aussi leurs répulsions et leurs sympathies.

Les traits du Maître d'école étaient si hideux que les habitants de la ferme restèrent un instant frappés, les uns de dégoût, les autres d'effroi. Cette impression n'échappa pas à Tortillard; la frayeur des paysans le rassura, et il fut fier de l'épouvante qu'inspirait son compagnon. Ce premier mouvement passé, le père Châtelain, ne songeant qu'à remplir les devoirs de l'hospitalité, dit au Maître d'école:

--Mon brave homme, avancez près du feu, vous vous réchaufferez d'abord. Vous souperez ensuite avec nous, car vous arrivez au moment où nous allions nous mettre à table. Tenez, asseyez-vous là. Mais à quoi ai-je la tête! ajouta le père Châtelain; ce n'est pas à vous, mais à votre fils que je dois m'adresser, puisque, malheureusement, vous êtes aveugle. Voyons, mon enfant, conduis ton père auprès de la cheminée.

--Oui, mon bon monsieur, répondit Tortillard d'un ton nasillard, patelin et hypocrite; que le bon Dieu vous rende votre bonne charité!... Suis-moi, pauvre papa, suis-moi... prends bien garde. Et l'enfant guida les pas du brigand.

Tous deux arrivèrent près de la cheminée.

D'abord Lysandre gronda sourdement; mais, ayant flairé un instant le Maître d'école, il poussa tout à coup cette sorte d'aboiement lugubre qui fait dire communément que les chiens hurlent à la mort.

«Enfer! se dit le Maître d'école. Est-ce donc le sang qu'ils flairent, ces maudits animaux? J'avais ce pantalon-là pendant la nuit de l'assassinat du marchand de boeufs...»

--Tiens, c'est étonnant, dit tout bas Jean-René, le vieux Lysandre qui hurle à la mort en sentant le bonhomme!

Alors il arriva une chose étrange.

Les cris de Lysandre étaient si perçants, si plaintifs que les autres chiens l'entendirent (la cour de la ferme n'étant séparée de la cuisine que par une fenêtre vitrée), et, selon l'habitude de la race canine, ils répétèrent à l'envi ces gémissements lamentables.

Quoique peu superstitieux, les métayers s'entre-regardèrent presque avec effroi.

En effet, ce qui se passait était singulier.

Un homme qu'ils n'avaient pu envisager sans horreur entrait dans la ferme. Les animaux jusqu'alors paisibles devenaient furieux et jetaient ces clameurs sinistres qui, selon les croyances populaires, prédisent les approches de la mort.

Le brigand lui-même, malgré son endurcissement, malgré son audace infernale, tressaillit un moment en entendant ces hurlements funèbres, mortuaires... qui éclataient à son arrivée, à lui... assassin.