Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 22
--Je le savais bien! s'écria-t-il. Vous voyez, monsieur le commissaire... Elle le nie... et de sa vie, elle n'a menti, je vous le jure... Demandez à tous ceux qui la connaissent, ils vous l'affirmeront comme moi. Elle, mentir! Ah! bien oui... elle est trop fière pour ça; d'ailleurs, la lettre de change a été payée par notre bienfaiteur... Cet or, elle ne veut pas le garder; elle allait le rendre à la personne qui le lui a prêté en lui défendant de la nommer... n'est-ce pas, Louise?
--On n'accuse pas votre fille d'avoir volé, dit le magistrat.
--Mais, mon Dieu! de quoi l'accuse-t-on alors? Moi, son père, je vous jure que, de quoi qu'on puisse l'accuser, elle est innocente; et de ma vie non plus je n'ai menti.
--À quoi bon connaître cette accusation? lui dit Rodolphe, ému de ses douleurs; l'innocence de Louise sera prouvée; la personne qui s'intéresse vivement à vous protégera votre fille... Allons, du courage... cette fois encore la Providence ne vous faillira pas. Embrassez votre fille, vous la reverrez bientôt...
--Monsieur le commissaire, s'écria Morel sans écouter Rodolphe, on n'enlève pas une fille à son père sans lui dire au moins de quoi on l'accuse! Je veux tout savoir... Louise, parleras-tu?
--Votre fille est accusée d'infanticide, dit le magistrat.
--Je... je... ne comprends pas... je vous...
Et Morel, atterré, balbutia quelques mots sans suite.
--Votre fille est accusée d'avoir tué son enfant, reprit le commissaire profondément ému de cette scène, mais il n'est pas encore prouvé qu'elle ait commis ce crime.
--Oh! non, cela n'est pas, monsieur, cela n'est pas! s'écria Louise avec force en se relevant. Je vous jure qu'il était mort! Il ne respirait plus... il était glacé... j'ai perdu la tête... voilà mon crime... Mais tuer mon enfant, oh! jamais!...
--Ton enfant, misérable! s'écria Morel en levant ses deux mains sur Louise, comme s'il eût voulu l'anéantir sous ce geste et sous cette imprécation terrible.
--Grâce, mon père! Grâce!... s'écria-t-elle.
Après un moment de silence effrayant, Morel reprit avec un calme plus effrayant encore:
--Monsieur le commissaire, emmenez cette créature... ce n'est pas là ma fille...
Le lapidaire voulut sortir; Louise se jeta à ses genoux, qu'elle embrassa de ses deux bras, et la tête renversée en arrière, éperdue et suppliante, elle s'écria:
--Mon père! écoutez-moi seulement... écoutez-moi!
--Monsieur le commissaire, emmenez-la donc, je vous l'abandonne, disait le lapidaire en faisant tous ses efforts pour se dégager des étreintes de Louise.
--Écoutez-la, lui dit Rodolphe en l'arrêtant, ne soyez pas maintenant impitoyable.
--Elle!!! mon Dieu! mon Dieu!... Elle!!! répétait Morel en portant ses deux mains à son front, elle déshonorée!... Oh! l'infâme!... l'infâme!
--Et si elle s'est déshonorée pour vous sauver?... lui dit tout bas Rodolphe.
Ces mots firent sur Morel une impression foudroyante; il regarda sa fille éplorée, toujours agenouillée à ses pieds; puis, l'interrogeant d'un coup d'oeil impossible à peindre, il s'écria d'une voix sourde, les dents serrées par la rage:
--Le notaire?
Une réponse vint sur les lèvres de Louise... Elle allait parler, mais, la réflexion l'arrêtant sans doute, elle baissa la tête en silence et resta muette.
--Mais non, il voulait me faire emprisonner ce matin! reprit Morel en éclatant, ce n'est donc pas lui?... Oh! tant mieux!... tant mieux!... Elle n'a pas même d'excuse à sa faute, je ne serai pour rien dans son déshonneur... Je pourrai sans remords la maudire!...
--Non! non!... ne me maudissez pas, mon père!... À vous, je dirai tout... à vous seul; et vous verrez... vous verrez si je ne mérite pas votre pardon...
--Écoutez-la, par pitié! lui dit Rodolphe.
--Que m'apprendra-t-elle? Son infamie?... Elle va être publique; j'attendrai...
--Monsieur!... s'écria Louise en s'adressant au magistrat, par pitié! laissez-moi dire quelques mots à mon père... avant de le quitter pour jamais, peut-être... Et devant vous aussi, notre sauveur, je parlerai... mais seulement devant vous et devant mon père...
--J'y consens, dit le magistrat.
--Serez-vous donc insensible? Refuserez-vous cette dernière consolation à votre enfant? demanda Rodolphe à Morel. Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour les bontés que j'ai attirées sur vous, rendez-vous à la prière de votre fille.
Après un moment de farouche et morne silence, Morel répondit: «Allons!...»
--Mais... où irons-nous?... demanda Rodolphe, votre famille est à côté...
--Où nous irons? s'écria le lapidaire avec une ironie amère; où nous irons? là-haut... dans la mansarde... à côté du corps de ma fille... le lieu est bien choisi pour cette confession... n'est-ce pas? Allons... nous verrons si Louise osera mentir en face du cadavre de sa soeur. Allons!
Et Morel sortit précipitamment, d'un air égaré, sans regarder Louise.
--Monsieur, dit tout bas le commissaire à Rodolphe, de grâce, dans l'intérêt de ce pauvre père, ne prolongez pas cet entretien. Vous disiez vrai, sa raison n'y résisterait pas; tout à l'heure son regard était presque celui d'un fou...
--Hélas! monsieur, je crains comme vous un terrible et nouveau malheur; je vais abréger autant que possible ces adieux déchirants.
Et Rodolphe rejoignit le lapidaire et sa fille.
Si étrange, si lugubre que fût la détermination de Morel, elle était d'ailleurs, pour ainsi dire, commandée par les localités; le magistrat consentait à attendre l'issue de cet entretien dans la chambre de Rigolette, la famille Morel occupait le logement de Rodolphe, il ne restait que la mansarde.
Ce fut dans ce funèbre réduit que se rendirent Louise, son père et Rodolphe.
IX
Confession
Sombre et cruel spectacle!
Au milieu de la mansarde, telle que nous l'avons dépeinte, reposait, sur la couche de l'idiote, le corps de la petite fille morte le matin; un lambeau de drap la recouvrait.
La rare et vive clarté filtrée par l'étroite lucarne jetait sur les figures des trois acteurs de cette scène des lumières et des ombres durement tranchées.
Rodolphe, debout et adossé au mur, était péniblement ému.
Morel, assis sur le bord de son établi, la tête baissée, les mains pendantes, le regard fixe, farouche, ne quittait pas des yeux le matelas où étaient déposés les restes de la petite Adèle.
À cette vue, le courroux, l'indignation du lapidaire s'affaiblirent et se changèrent en une tristesse d'une amertume inexprimable; son énergie l'abandonnait, il s'affaissait sous ce nouveau coup.
Louise, d'une pâleur mortelle, se sentait défaillir; la révélation qu'elle devait faire l'épouvantait. Pourtant elle se hasarda à prendre en tremblant la main de son père, cette pauvre main amaigrie, déformée par l'excès du travail.
Il ne la retira pas; alors sa fille, éclatant en sanglots, la couvrit de baisers et la sentit bientôt se presser légèrement contre ses lèvres. La colère de Morel avait cessé; ses larmes, longtemps contenues, coulèrent enfin.
--Mon père! si vous saviez? s'écria Louise, si vous saviez comme je suis à plaindre!
--Oh! tiens, vois-tu, ce sera le chagrin de toute ma vie, Louise, de toute ma vie, répondit le lapidaire en pleurant. Toi, mon Dieu!... toi en prison... sur le banc des criminels... toi, si fière... quand tu avais le droit d'être fière... Non! reprit-il dans un nouvel accès de douleur désespérée, non! je préférerais te voir sous le drap de mort à côté de ta pauvre petite soeur...
--Et moi aussi, je voudrais y être! répondit Louise.
--Tais-toi, malheureuse enfant, tu me fais mal... J'ai eu tort de te dire cela; j'ai été trop loin... Allons, parle; mais, au nom de Dieu, ne mens pas... Si affreuse que soit la vérité, dis-la-moi... que je l'apprenne de toi... elle me paraîtra moins cruelle... Parle, hélas! les moments nous sont comptés; en bas... on _t'attend_. Oh! les tristes... tristes adieux, juste ciel!
--Mon père, je vous dirai tout..., reprit Louise, s'armant de résolution; mais promettez-moi, et que notre sauveur me promette aussi de ne répéter ceci à personne... à personne... S'il savait que j'ai parlé, voyez-vous... Oh! ajouta-t-elle en frissonnant de terreur, vous seriez perdus... perdus comme moi... car vous ne savez pas la puissance et la férocité de cet homme!
--De quel homme?
--De mon maître...
--Le notaire?
--Oui..., dit Louise à voix basse et en regardant autour d'elle, comme si elle eût craint d'être entendue.
--Rassurez-vous, reprit Rodolphe; cet homme est cruel et puissant, peu importe, nous le combattrons! Du reste, si je révélais ce que vous allez nous dire, ce serait seulement dans votre intérêt ou dans celui de votre père.
--Et moi aussi, Louise, si je parlais, ce serait pour tâcher de te sauver. Mais qu'a-t-il encore fait, ce méchant homme?
--Ce n'est pas tout, dit Louise, après un moment de réflexion, dans ce récit il sera question de quelqu'un qui m'a rendu un grand service... qui a été pour mon père et pour notre famille plein de bonté; cette personne était employée chez M. Ferrand lorsque j'y suis entrée, elle m'a fait jurer de ne pas la nommer.
Rodolphe, pensant qu'il s'agissait peut-être de Germain, dit à Louise:
--Si vous voulez parler de François Germain... soyez tranquille, son secret sera bien gardé par votre père et par moi.
Louise regarda Rodolphe avec surprise.
--Vous le connaissez? dit-elle.
--Comment! ce bon, cet excellent jeune homme qui a demeuré ici pendant trois mois était employé chez le notaire quand tu y es entrée? dit Morel. La première fois que tu l'as vu ici, tu as eu l'air de ne pas le connaître?...
--Cela était convenu entre nous, mon père; il avait de graves raisons pour cacher qu'il travaillait chez M. Ferrand. C'est moi qui lui avais indiqué la chambre du quatrième qui était à louer ici, sachant qu'il serait pour vous un bon voisin...
--Mais, reprit Rodolphe, qui a donc placé votre fille chez le notaire?
--Lors de la maladie de ma femme, j'avais dit à Mme Burette, la prêteuse sur gages, qui loge ici, que Louise voulait entrer en maison pour nous aider. Mme Burette connaissait la femme de charge du notaire; elle m'a donné pour elle une lettre où elle lui recommandait Louise comme un excellent sujet. Maudite... maudite soit cette lettre!... elle est la cause de tous nos malheurs... Enfin, monsieur, voilà comment ma fille est entrée chez le notaire.
--Quoique je sois instruit de quelques-uns des faits qui ont causé la haine de M. Ferrand contre votre père, dit Rodolphe à Louise, je vous prie, racontez-moi en peu de mots ce qui s'est passé entre vous et le notaire depuis votre entrée à son service... cela pourra servir à vous défendre.
--Pendant les premiers temps de mon séjour chez M. Ferrand, reprit Louise, je n'ai pas eu à me plaindre de lui. J'avais beaucoup de travail, la femme de charge me rudoyait souvent, la maison était triste, mais j'endurais avec patience; le service est le service; ailleurs j'aurais eu d'autres désagréments. M. Ferrand avait une figure sévère, il allait à la messe, il recevait souvent des prêtres; je ne me défiais pas de lui. Dans les commencements, il me regardait à peine; il me parlait très-durement, surtout en présence des étrangers.
«Excepté le portier, qui logeait sur la rue, dans le corps de logis où est l'étude, j'étais seule de domestique avec Mme Séraphin, la femme de charge. Le pavillon que nous occupions était une grande masure isolée, entre la cour et le jardin. Ma chambre était tout en haut. Bien souvent j'avais peur, restant le soir toujours seule, ou dans la cuisine, qui est souterraine, ou dans ma chambre. La nuit, il me semblait quelquefois entendre des bruits sourds et extraordinaires à l'étage au-dessous de moi, que personne n'habitait, et où seulement M. Germain venait souvent travailler dans le jour; deux des fenêtres de cet étage étaient murées, et une des portes, très-épaisse, était renforcée de lames de fer. La femme de charge m'a dit depuis que dans cet endroit se trouvait la caisse de M. Ferrand.
«Un jour j'avais veillé très-tard pour finir des raccommodages pressés; j'allais pour me coucher, lorsque j'entendis marcher doucement dans le petit corridor au bout duquel était ma chambre; on s'arrêta à ma porte; d'abord je supposai que c'était la femme de charge; mais, comme on n'entrait pas, cela me fit peur; je n'osais bouger, j'écoutais, on ne remuait pas, j'étais pourtant sûre qu'il y avait quelqu'un derrière ma porte: je demandai par deux fois qui était là... on ne me répondit rien. De plus en plus effrayée, je poussai ma commode contre la porte, qui n'avait ni verrou, ni serrure. J'écoutai toujours, rien ne bougea; au bout d'une demi-heure, qui me parut bien longue, je me jetai sur mon lit; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, je demandai à la femme de charge la permission de faire mettre un verrou à ma chambre, qui n'avait pas de serrure, lui racontant ma peur de la nuit; elle me répondit que j'avais rêvé, qu'il fallait d'ailleurs m'adresser à M. Ferrand pour ce verrou. À ma demande, il haussa les épaules, me dit que j'étais folle; je n'osai plus en parler.
«À quelque temps de là, arriva le malheur du diamant. Mon père, désespéré, ne savait comment faire. Je contai son chagrin à Mme Séraphin, elle me répondit: «Monsieur est si charitable qu'il fera peut-être quelque chose pour votre père.» Le soir même, je servais à table, M. Ferrand me dit brusquement: «Ton père a besoin de treize cents francs; va ce soir lui dire de passer demain à mon étude, il aura son argent. C'est un honnête homme, il mérite qu'on s'intéresse à lui.» À cette marque de bonté, je fondis en larmes: je ne savais comment remercier mon maître; il me dit avec sa brusquerie ordinaire: «C'est bon, c'est bon; ce que je fais est tout simple...» Le soir, après mon ouvrage, je vins annoncer cette bonne nouvelle à mon père, et le lendemain...
--J'avais les treize cents francs contre une lettre de change à trois mois de date, acceptée en blanc par moi, dit Morel; je fis comme Louise, je pleurai de reconnaissance; j'appelai cet homme mon bienfaiteur... mon sauveur. Oh! il a fallu qu'il fût bien méchant pour détruire la reconnaissance et la vénération que je lui avais vouées...
--Cette précaution de vous faire souscrire une lettre de change en blanc, à une échéance tellement rapprochée que vous ne pouviez la payer, n'éveilla pas vos soupçons? lui demanda Rodolphe.
--Non, monsieur; j'ai cru que le notaire prenait ses sûretés, voilà tout; d'ailleurs, il me dit que je n'avais pas besoin de songer à rembourser cette somme avant deux ans; tous les trois mois je lui renouvellerais seulement la lettre de change pour plus de régularité; cependant, à la première échéance, on l'a présentée ici, elle n'a pas été payée, il a obtenu jugement contre moi, sous le nom d'un tiers; mais il m'a fait dire que ça ne devait pas m'inquiéter... que c'était une erreur de son huissier.
--Il voulait ainsi vous tenir en sa puissance, dit Rodolphe.
--Hélas! oui, monsieur; car ce fut à dater de ce jugement qu'il commença de... Mais continue, Louise... continue... Je ne sais plus où j'en suis... la tête me tourne... j'ai comme des absences... j'en deviendrai fou!... C'est par trop aussi... c'est par trop!...
Rodolphe calma le lapidaire... Louise reprit:
--Je redoublais de zèle, afin de reconnaître, comme je le pouvais, les bontés de M. Ferrand pour nous. La femme de charge me prit dès lors en grande aversion; elle trouvait du plaisir à me tourmenter, à me mettre dans mon tort en ne me répétant pas les ordres que M. Ferrand lui donnait pour moi; je souffrais de ces désagréments, j'aurais préféré une autre place; mais l'obligation que mon père avait à mon maître m'empêchait de m'en aller. Depuis trois mois M. Ferrand avait prêté cet argent; il continuait de me brusquer devant Mme Séraphin; cependant il me regardait quelquefois à la dérobée d'une manière qui m'embarrassait, et il souriait en me voyant rougir.
--Vous comprenez, monsieur? Il était alors en train d'obtenir contre moi une contrainte par corps.
--Un jour, reprit Louise, la femme de charge sort après le dîner, contre son habitude; les clercs quittent l'étude; ils logeaient dehors. M. Ferrand envoie le portier en commission, je reste à la maison seule avec mon maître; je travaillais dans l'antichambre, il me sonne. J'entre dans sa chambre à coucher, il était debout devant la cheminée; je m'approche de lui, il se retourne brusquement, me prend dans ses bras... Sa figure était rouge comme du sang, ses yeux brillaient. J'eus une peur affreuse, la frayeur m'empêcha d'abord de faire un mouvement; mais, quoiqu'il soit très-fort, je me débattis si vivement que je lui échappai; je me sauvai dans l'antichambre, dont je poussai la porte, la tenant de toutes mes forces; la clef était de son côté.
--Vous l'entendez, monsieur, vous l'entendez, dit Morel à Rodolphe, voilà la conduite de ce digne bienfaiteur.
--Au bout de quelques moments la porte céda sous ses efforts, reprit Louise, heureusement la lampe était à ma portée, j'eus le temps de l'éteindre. L'antichambre était éloignée de la pièce où il se tenait; il se trouva tout à coup dans l'obscurité, il m'appela, je ne répondis pas; il me dit alors d'une voix tremblante de colère: «Si tu essaies de m'échapper, ton père ira en prison pour les treize cents francs qu'il me doit et qu'il ne peut payer.» Je le suppliai d'avoir pitié de moi, je lui promis de faire tout au monde pour le bien servir, pour reconnaître ses bontés, mais je lui déclarai que rien ne me forcerait à m'avilir.
--C'est pourtant bien là le langage de Louise, dit Morel, de ma Louise quand elle avait le droit d'être fière. Mais comment?... Enfin, continue, continue...
--Je me trouvais toujours dans l'obscurité; j'entends, au bout d'un moment, fermer la porte de sortie de l'antichambre, que mon maître avait trouvée, à tâtons. Il me tenait ainsi en son pouvoir; il court chez lui et revient bientôt avec une lumière. Je n'ose vous dire, mon père, la lutte nouvelle qu'il me fallut soutenir, ses menaces, ses poursuites de chambre en chambre: heureusement le désespoir, la peur, la colère me donnèrent des forces: ma résistance le rendait furieux, il ne se possédait plus. Il me maltraita, me frappa; j'avais la figure en sang...
--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria le lapidaire en levant les mains au ciel, ce sont là des crimes pourtant... et il n'y a pas de punition pour un tel monstre... il n'y en a pas...
--Peut-être, dit Rodolphe, qui semblait réfléchir profondément; puis, s'adressant à Louise: Courage! Dites tout.
--Cette lutte durait depuis longtemps; mes forces m'abandonnaient, lorsque le portier, qui était rentré, sonna deux coups: c'était une lettre qu'on annonçait. Craignant, si je n'allais pas la chercher, que le portier ne l'apportât lui-même, M. Ferrand me dit: «--Va-t'en!... Dis un mot, et ton père est perdu; si tu cherches à sortir de chez moi, il est encore perdu; si on vient aux renseignements sur toi, je t'empêcherai de te placer, en laissant entendre, sans l'affirmer, que tu m'as volé. Je dirai de plus que tu es une détestable servante...» Le lendemain de cette scène, malgré les menaces de mon maître, j'accourus ici tout dire à mon père. Il voulait me faire à l'instant quitter cette maison... mais la prison était là... Le peu que je gagnais devenait indispensable à notre famille depuis la maladie de ma mère... Et les mauvais renseignements que M. Ferrand me menaçait de donner sur moi m'auraient empêchée de me placer ailleurs pendant bien longtemps peut-être.
--Oui, dit Morel avec une sombre amertume, nous avons eu la lâcheté, l'égoïsme de laisser notre enfant retourner là... Oh! je vous le disais bien, la misère... la misère... que d'infamies elle fait commettre!...
--Hélas! mon père, n'avez-vous pas essayé de toutes manières de vous procurer ces treize cents francs? Cela étant impossible, il a bien fallu nous résigner.
--Va, va, continue... Les tiens ont été tes bourreaux; nous sommes plus coupables que toi du malheur qui t'arrive, dit le lapidaire en cachant sa figure dans ses mains.
--Lorsque je revis mon maître, reprit Louise, il fut pour moi, comme il avait été avant la scène dont je vous ai parlé, brusque et dur; il ne me dit pas un mot du passé; la femme de charge continua de me tourmenter; elle me donnait à peine ce qui m'était nécessaire pour me nourrir, enfermait le pain sous clef; quelquefois, par méchanceté, elle souillait devant moi les restes du repas qu'on me laissait, car presque toujours elle mangeait avec M. Ferrand. La nuit, je dormais à peine, je craignais à chaque instant de voir le notaire entrer dans ma chambre, qui ne fermait pas; il m'avait fait ôter la commode que je mettais devant ma porte pour me garder; il ne me restait qu'une chaise, une petite table et ma malle. Je tâchais de me barricader avec cela comme je pouvais, et je me couchais tout habillée. Pendant quelque temps il me laissa tranquille; il ne me regardait même pas. Je commençais à me rassurer un peu, pensant qu'il ne songeait plus à moi. Un dimanche, il m'avait permis de sortir; je vins annoncer cette bonne nouvelle à mon père et à ma mère: nous étions tous bien heureux!... C'est jusqu'à ce moment que vous avez tout su, mon père... Ce qui me reste à vous dire--et la voix de Louise trembla--est affreux... je vous l'ai toujours caché.
--Oh! j'en étais bien sûr... bien sûr... que tu me cachais un secret, s'écria Morel avec une sorte d'égarement et une singulière volubilité d'expression qui étonna Rodolphe. Ta pâleur, tes traits... auraient dû m'éclairer. Cent fois je l'ai dit à ta mère... mais bah! bah! bah! elle me rassurait... La voilà bien! La voilà bien! Pour échapper au mauvais sort, laisser notre fille chez ce monstre!... Et notre fille, où va-t-elle? sur le banc des criminels... La voilà bien! Ah! mais aussi... enfin... qui sait?... Au fait... parce qu'on est pauvre... oui... mais les autres?... Bah... bah... les autres... Puis, s'arrêtant comme pour rassembler ses pensées qui lui échappaient, Morel se frappa le front et s'écria: Tiens! je ne sais plus ce que je dis... la tête me fait un mal horrible... il me semble que je suis gris...
Et il cacha sa tête dans ses deux mains.
Rodolphe ne voulut pas laisser voir à Louise combien il était effrayé de l'incohérence du langage du lapidaire; il reprit gravement:
--Vous n'êtes pas juste, Morel; ce n'est pas pour elle seule, mais pour sa mère, pour ses enfants, pour vous-même, que votre pauvre femme redoutait les funestes conséquences de la sortie de Louise de chez le notaire... N'accusez personne... Que toutes les malédictions, que toutes les haines retombent sur un seul homme... sur ce monstre d'hypocrisie, qui plaçait une fille entre le déshonneur et la ruine... la mort peut-être de son père et de sa famille; sur ce maître qui abusait d'une manière infâme de son pouvoir de maître... Mais patience, je vous l'ai dit, la Providence réserve souvent au crime des vengeances surprenantes et épouvantables.
Les paroles de Rodolphe étaient, pour ainsi dire, empreintes d'un tel caractère de certitude et de conviction en parlant de cette vengeance providentielle, que Louise regarda son sauveur avec surprise, presque avec crainte.
--Continuez, mon enfant, reprit Rodolphe en s'adressant à Louise, ne nous cachez rien... cela est plus important que vous ne le pensez.