Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 21
--Voilà... Ce jeune homme est venu me proposer d'acheter en bloc son petit mobilier. Cette fois-là encore, quoique ce ne soit pas ma partie, j'ai fait affaire du tout, et j'ai ensuite détaillé ici; puisque ça l'arrangeait, ce jeune homme, je ne voulais pas le désobliger. Je lui achète donc son mobilier de garçon... bon...; je le lui paie... bon... Il avait sans doute été content de moi, car au bout de quinze jours il revient pour m'acheter une garniture de lit. Une petite charrette et un commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voilà qu'au moment de payer il s'aperçoit qu'il a oublié sa bourse. Il avait l'air d'un si honnête jeune homme que je lui dis: «Emportez tout de même les effets, je passerai chez vous pour le paiement.--Très-bien, me dit-il, mais je ne suis jamais chez moi: venez demain, rue du Sentier, chez M. Jacques Ferrand, notaire, où je suis employé, je vous payerai.» J'y suis allée le lendemain, il m'a payée; seulement ce que je trouve de drôle, c'est qu'il ait vendu son mobilier pour en acheter un autre quinze jours après.
Rodolphe crut deviner et devina la raison de cette singularité: Germain voulait faire perdre ses traces aux misérables qui le poursuivaient. Craignant sans doute que son déménagement ne les mît sur la voie de sa nouvelle demeure, il avait préféré, pour éviter ce danger, vendre ses meubles et en racheter ensuite.
Rodolphe tressaillit de joie en songeant au bonheur de Mme Georges, qui allait enfin revoir ce fils si longtemps, si vainement cherché.
Rigolette rentra bientôt, l'oeil joyeux, la bouche souriante.
--Eh bien! quand je vous le disais! s'écria-t-elle, je ne me suis point trompée... nous aurons dépensé en tout six cent quarante francs, et les Morel seront établis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les marchands qui arrivent... sont-ils chargés! Rien ne manquera au ménage de la famille, il y a tout ce qu'il faut, jusqu'à un gril, deux belles casseroles étamées à neuf, et une cafetière... Je me suis dit: «Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en grand!...» et avec tout ça, c'est au plus si j'aurais perdu trois heures... mais payez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voilà bientôt midi; il va falloir que mon aiguille aille un fameux train pour rattraper cette matinée-là.
Rodolphe paya et quitta le Temple avec Rigolette.
VII
Apparition
Au moment où la grisette et son compagnon entraient dans l'allée de leur maison, ils furent presque renversés par Mme Pipelet, qui courait, troublée, éperdue, effarée...
--Ah! mon Dieu! dit Rigolette, qu'est-ce que vous avez donc, madame Pipelet? Où courez-vous comme cela?
--C'est vous! Mademoiselle Rigolette... s'écria Anastasie; c'est le bon Dieu qui vous envoie... aidez-moi à sauver la vie d'Alfred...
--Que dites-vous?
--Ce pauvre vieux chéri est évanoui, ayez pitié de nous!... courez-moi chercher pour deux sous d'absinthe chez le rogomiste, de la plus forte... c'est son remède quand il est indisposé... du pylore... ça le remettra peut-être; soyez charitable, ne me refusez pas, je pourrai retourner auprès d'Alfred. Je suis tout ahurie.
Rigolette abandonna le bras de Rodolphe et courut chez le rogomiste.
--Mais qu'est-il arrivé, madame Pipelet? demanda Rodolphe en suivant la portière, qui retournait à la loge.
--Est-ce que je sais, mon digne monsieur! J'étais sortie pour aller à la mairie, à l'église et chez le traiteur, pour éviter ces trottes-là à Alfred... Je rentre... qu'est-ce que je vois... ce vieux chéri les quatre fers en l'air! Tenez, monsieur Rodolphe, dit Anastasie en ouvrant la porte de sa tanière, voyez si ça ne fend pas le coeur!
Lamentable spectacle!... Toujours coiffé de son chapeau tromblon, plus coiffé même que d'habitude, car le _castor_ douteux, enfoncé violemment sans doute (à en juger par une cassure transversale), cachait ses yeux, M. Pipelet était assis par terre et adossé au pied de son lit.
L'évanouissement avait cessé; Alfred commençait à faire quelques légers mouvements de mains, comme s'il eût voulu repousser quelqu'un ou quelque chose; puis il essaya de se débarrasser de sa visière improvisée.
--Il gigote!... c'est bon signe!... il revient!... s'écria la portière. Et, se baissant, elle lui cria aux oreilles:--Qu'est-ce que tu as, mon Alfred?... C'est ta Stasie qui est là... Comment vas-tu?... On va t'apporter de l'absinthe, ça te remettra. Puis, prenant une voix de fausset des plus caressantes, elle ajouta:--On l'a donc écharpé, assassiné, ce pauvre vieux chéri à sa maman, hein?
Alfred poussa un profond soupir et laissa échapper comme un gémissement ce mot fatidique:
--CABRION!!!
Et ses mains frémissantes semblèrent vouloir de nouveau repousser une vision effrayante.
--Cabrion! encore ce gueux de peintre! s'écria Mme Pipelet. Alfred en a tant rêvé toute la nuit qu'il m'a abîmée de coups de pied. Ce monstre-là est son cauchemar! Non-seulement il a empoisonné ses jours, mais il empoisonne ses nuits; il le poursuit jusque dans son sommeil; oui, monsieur, comme si Alfred serait un malfaiteur, et que ce Cabrion, que Dieu confonde! serait son remords acharné.
Rodolphe sourit discrètement, prévoyant quelque nouveau tour de l'ancien voisin de Rigolette.
--Alfred... réponds-moi, ne fais pas le muet, tu me fais peur, dit Mme Pipelet; voyons, remets-toi... Aussi, pourquoi vas-tu penser à ce gredin-là!... tu sais bien que quand tu y songes, ça te fait le même effet que les choux... ça te porte au pylore et ça t'étouffe.
--Cabrion! répéta M. Pipelet en relevant avec effort son chapeau démesurément enfoncé sur ses yeux, qu'il roula autour de lui d'un air égaré.
Rigolette entra, portant une petite bouteille d'absinthe.
--Merci, mam'zelle; êtes-vous complaisante! dit la vieille; puis elle ajouta: Tiens, vieux chéri, _siffle-moi_ ça, ça va te remettre.
Et Anastasie, approchant vivement la fiole des lèvres de M. Pipelet, entreprit de lui faire avaler l'absinthe.
Alfred eut beau se débattre courageusement, sa femme, profitant de la faiblesse de sa victime, lui maintint la tête d'une main ferme et, de l'autre, lui introduisit le goulot de la petite bouteille entre les dents, et le força de boire l'absinthe; après quoi elle s'écria triomphalement:
--Et alllllez donc! Te voilà sur tes pattes, vieux chéri!
En effet, Alfred, après s'être essuyé la bouche du revers de la main, ouvrit ses yeux, se leva debout et demanda d'un ton encore effarouché:
--L'avez-vous vu?
--Qui?
--Est-il parti?
--Mais qui, Alfred?
--Cabrion!
--Il a osé! s'écria la portière.
M. Pipelet, aussi muet que la statue du commandeur, baissa, comme le spectre, deux fois la tête d'un air affirmatif.
--M. Cabrion est venu ici? demanda Rigolette en retenant une violente envie de rire.
--Ce monstre-là est-il déchaîné après Alfred! s'écria Mme Pipelet. Oh! si j'avais été là avec mon balai... Il l'aurait mangé jusqu'au manche. Mais parle donc, Alfred, raconte-nous donc ton malheur!
M. Pipelet fit signe de la main qu'il allait parler.
On écouta l'homme au chapeau tromblon dans un religieux silence.
Il s'exprima en ces termes d'une voix profondément émue:
--Mon épouse venait de me quitter pour m'éviter la peine d'aller, selon le commandement de monsieur (il s'inclina devant Rodolphe), à la mairie, à l'église et chez le traiteur...
--Ce vieux chéri avait eu le cauchemar toute la nuit; j'ai préféré lui éviter ça, dit Anastasie.
--Ce cauchemar m'était envoyé comme un avertissement d'en haut, reprit religieusement le portier. J'avais rêvé Cabrion... je devais souffrir de Cabrion; la journée avait commencé par un attentat sur la taille de mon épouse...
--Alfred... Alfred... tais-toi donc! Ça me gêne devant le monde..., dit Mme Pipelet en minaudant, roucoulant et baissant les yeux d'un air pudique.
--Je croyais avoir payé ma dette de malheur à cette journée de malheur après le départ de ces luxurieux malfaiteurs, reprit M. Pipelet, lorsque... Dieu! mon Dieu!
--Voyons, Alfred, du courage!
--J'en aurai, répondit héroïquement M. Pipelet; il m'en faut... J'en aurai... J'étais donc là, assis tranquillement devant ma table, réfléchissant à un changement que je voulais opérer dans l'empeigne de cette botte, confiée à mon industrie... lorsque j'entends un bruit... un frôlement au carreau de ma loge... Fut-ce un pressentiment... un avis d'en haut? Mon coeur se serra; je levai la tête... et, à travers la vitre, je vis... je vis...
--Cabrion! s'écria Anastasie en joignant les mains.
--Cabrion! répondit sourdement M. Pipelet. Sa figure hideuse était là, collée à la fenêtre, me regardant avec ses yeux de chat... qu'est-ce que je dis?... de tigre!... juste comme dans un rêve... Je voulus parler, ma langue était collée à mon palais; je voulus me lever, j'étais collé à mon siège... ma botte me tomba des mains, et, comme dans tous les événements critiques et importants de ma vie... je restai complètement immobile... Alors la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, Cabrion entra!
--Il entra!... Quel front! reprit Mme Pipelet, aussi atterrée que son mari de cette audace.
--Il entra lentement, reprit Alfred, s'arrêta un moment à la porte, comme pour me fasciner de son regard atroce... puis il s'avança vers moi, s'arrêtant à chaque pas, me transperçant de l'oeil, sans dire un mot, droit, muet, menaçant comme un fantôme!...
--C'est-à-dire que j'en ai le dos qui m'en hérisse, dit Anastasie.
--Je restais de plus en plus immobile et assis sur ma chaise... Cabrion s'avançait toujours lentement... me tenant sous son regard comme le serpent l'oiseau... car il me faisait horreur, et malgré moi je le fixais. Il arrive tout près de moi... Je ne puis davantage supporter son aspect révoltant... c'était trop fort... je n'y tiens plus... je ferme les yeux... Alors, je le sens qui ose porter ses mains sur mon chapeau; il le prend par le haut, l'ôte lentement de dessus ma tête... et me met le chef à nu! Je commençais à être saisi d'un vertige... ma respiration était suspendue... les oreilles me bourdonnaient... j'étais de plus en plus collé à mon siège, je fermais les yeux de plus en plus fort. Alors, Cabrion se baisse, me prend ma tête chauve; que j'ai le droit de dire, ou plutôt que j'avais le droit de dire vénérable avant son attentat... il me prend donc la tête entre ses mains froides comme des mains de mort... et sur mon front glacé de sueur il dépose... un baiser effronté! impudique!!!
Anastasie leva les bras au ciel.
--Mon ennemi le plus acharné venir me baiser au front!... me forcer à subir ses dégoûtantes caresses, après m'avoir odieusement persécuté pour posséder de mes cheveux!... une pareille monstruosité me donna beaucoup à penser et me paralysa... Cabrion profita de ma stupeur pour me remettre mon chapeau sur la tête, puis, d'un coup de poing, il me l'enfonça jusque sur les yeux, comme vous l'avez vu. Ce dernier outrage me bouleversa, la mesure fut comblée, tout tourna autour de moi, et je m'évanouis au moment où je le voyais, par-dessous les bords de mon chapeau, sortir de la loge aussi tranquillement, aussi lentement qu'il y était entré.
Puis, comme si ce récit eût épuisé ses forces, M. Pipelet retomba sur sa chaise en levant ses mains au ciel en manière de muette imprécation.
Rigolette sortit brusquement, son courage était à bout, son envie de rire l'étouffait; elle ne put se contraindre plus longtemps. Rodolphe avait lui-même difficilement gardé son sérieux.
Tout à coup, cette rumeur confuse qui annonce l'arrivée d'un rassemblement populaire retentit dans la rue; on entendit un grand tumulte en dehors de la porte de l'allée, et bientôt des crosses de fusil résonnèrent sur la dalle de la porte.
VIII
L'arrestation
--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, s'écria Rigolette en accourant pâle et tremblante, il y a là un commissaire de police et la garde!
--La justice divine veille sur moi! dit M. Pipelet dans un élan de religieuse reconnaissance; on vient arrêter Cabrion... Malheureusement il est trop tard!
Un commissaire de police, reconnaissable à l'écharpe que l'on apercevait sous son habit noir, entra dans la loge; sa physionomie était grave, digne et sévère.
--Monsieur le commissaire, il est trop tard, le malfaiteur s'est évadé! dit tristement M. Pipelet; mais je puis vous donner son signalement... Sourire atroce, regards effrontés... manières...
--De qui parlez-vous? demanda le magistrat.
--De Cabrion! monsieur le commissaire... Mais, en se hâtant, il serait peut-être encore temps de l'atteindre, répondit M. Pipelet.
--Je ne sais pas ce que c'est que Cabrion, dit impatiemment le magistrat; le nommé Jérôme Morel, ouvrier lapidaire, demeure dans cette maison?
--Oui, mon commissaire, dit Mme Pipelet, se mettant au port d'arme.
--Conduisez-moi à son logement.
--Morel le lapidaire! reprit la portière au comble de la surprise; mais c'est la brebis du bon Dieu! Il est incapable de...
--Jérôme Morel demeure-t-il ici, oui ou non?
--Il y demeure, mon commissaire... avec sa famille, dans une mansarde.
--Conduisez-moi donc à cette mansarde.
Puis s'adressant à un homme qui l'accompagnait, le magistrat lui dit:
--Que les deux gardes municipaux attendent en bas et ne quittent pas l'allée. Envoyez Justin chercher un fiacre.
L'homme s'éloigna pour exécuter ces ordres.
--Maintenant, reprit le magistrat en s'adressant à M. Pipelet, conduisez-moi chez Morel.
--Si ça vous est égal, mon commissaire, je remplacerai Alfred; il est indisposé des suites de Cabrion... qui, comme les choux, lui reste sur le pylore.
--Vous ou votre mari, peu importe, allons!
Et, précédé de Mme Pipelet, il commença de monter l'escalier; mais bientôt il s'arrêta, se voyant suivi par Rodolphe et par Rigolette.
--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? leur demanda-t-il.
--C'est les deux locataires du quatrième, dit Mme Pipelet.
--Pardon! monsieur, j'ignorais que vous fussiez de la maison, dit-il à Rodolphe.
Celui-ci, augurant bien des manières polies du magistrat, lui dit:
--Vous allez trouver une famille désespérée, monsieur; je ne sais quel nouveau coup menace ce malheureux artisan, mais il a été cruellement éprouvé cette nuit... Une de ses filles, déjà épuisée par la maladie, est morte... sous ses yeux... morte de froid et de misère...
--Serait-il possible?
--C'est la vérité, mon commissaire, dit Mme Pipelet. Sans monsieur, qui vous parle, et qui est le roi des locataires, puisqu'il a sauvé par ses bienfaits le pauvre Morel de la prison, toute la famille du lapidaire serait morte de faim.
Le commissaire regardait Rodolphe avec autant d'intérêt que de surprise.
--Rien de plus simple, monsieur, reprit celui-ci; une personne très-charitable, sachant que Morel, dont je vous garantis l'honneur et la probité, était dans une position aussi déplorable que peu méritée, m'a chargé de payer une lettre de change pour laquelle les recors allaient traîner en prison ce pauvre ouvrier, seul soutien d'une famille nombreuse.
À son tour, frappé de la noble physionomie de Rodolphe et de la dignité de ses manières, le magistrat lui répondit:
--Je ne doute pas de la probité de Morel; je regrette seulement d'avoir à remplir une pénible mission devant vous, monsieur, qui vous intéressez si vivement à cette famille.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--D'après les services que vous avez rendus aux Morel, d'après votre langage, je vois, monsieur, que vous êtes un galant homme. N'ayant d'ailleurs aucune raison de cacher l'objet du mandat que j'ai à exercer, je vous avouerai qu'il s'agit de l'arrestation de Louise Morel, la fille du lapidaire.
Le souvenir du rouleau d'or offert aux gardes du commerce par la jeune fille revint à la pensée de Rodolphe.
--De quoi est-elle donc accusée, mon Dieu?
--Elle est sous le coup d'une prévention d'infanticide.
--Elle! Elle!... Oh! son pauvre père!
--D'après ce que vous m'apprenez, monsieur, je conçois que, dans les tristes circonstances où se trouve cet artisan, ce nouveau coup lui sera terrible... Malheureusement je dois obéir aux ordres que j'ai reçus.
--Mais il s'agit seulement d'une simple prévention? s'écria Rodolphe. Les preuves manquent, sans doute?
--Je ne puis m'expliquer davantage à ce sujet... La justice a été mise sur la voie de ce crime, ou plutôt de cette présomption, par la déclaration d'un homme respectable à tous égards... le maître de Louise Morel.
--Jacques Ferrand le notaire? dit Rodolphe indigné.
--Oui, monsieur... Mais pourquoi cette vivacité?
--M. Jacques Ferrand est un misérable, monsieur!
--Je vois avec peine que vous ne connaissez pas celui dont vous parlez, monsieur; M. Jacques Ferrand est l'homme le plus honorable du monde; il est d'une probité reconnue de tous.
--Je vous répète, monsieur, que ce notaire est un misérable... Il a voulu faire emprisonner Morel parce que sa fille a repoussé ses propositions infâmes. Si Louise n'est accusée que sur la dénonciation d'un pareil homme... avouez, monsieur, que cette présomption mérite peu de créance.
--Il ne m'appartient pas, monsieur, et il ne me convient pas de discuter la valeur des déclarations de M. Ferrand, dit froidement le magistrat; la justice est saisie de cette affaire, les tribunaux décideront; quant à moi, j'ai l'ordre de m'assurer de la personne de Louise Morel, et j'exécute mon mandat.
--Vous avez raison, monsieur, je regrette qu'un mouvement d'indignation peut-être légitime m'ait fait oublier que ce n'était en effet ni le lieu ni le moment d'élever une discussion pareille. Un mot seulement: le corps de l'enfant que Morel a perdu est resté dans sa mansarde, j'ai offert ma chambre à cette famille pour lui épargner le triste spectacle de ce cadavre; c'est donc chez moi que vous trouverez le lapidaire et probablement sa fille. Je vous en conjure, monsieur, au nom de l'humanité, n'arrêtez pas brusquement Louise au milieu de ces infortunés, à peine arrachés à un sort épouvantable. Morel a éprouvé tant de secousses cette nuit que sa raison n'y résisterait pas; sa femme est aussi dangereusement malade, un tel coup la tuerait.
--J'ai toujours, monsieur, exécuté mes ordres avec tous les ménagements possibles, j'agirai de même dans cette circonstance.
--Si vous me permettiez, monsieur, de vous demander une grâce? Voici ce que je vous proposerais: la jeune fille qui nous suit avec la portière occupe une chambre voisine de la mienne, je ne doute pas qu'elle ne la mette à votre disposition; vous pourriez d'abord y mander Louise, puis, s'il le faut, Morel, pour que sa fille lui fasse ses adieux... Au moins vous éviterez à une pauvre mère malade et infirme une scène déchirante.
--Si cela peut s'arranger ainsi, monsieur... volontiers.
La conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu à demi-voix, pendant que Rigolette et Mme Pipelet se tenaient discrètement à plusieurs marches de distance du commissaire et de Rodolphe; celui-ci descendit auprès de la grisette, que la présence du commissaire rendait toute tremblante, et lui dit:
--Ma pauvre voisine, j'attends de vous un nouveau service; il faudrait me laisser libre de disposer de votre chambre pendant une heure.
--Tant que vous voudrez, monsieur Rodolphe... Vous avez ma clef. Mais, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc?
--Je vous l'apprendrai tantôt; ce n'est pas tout, il faudrait être assez bonne pour retourner au Temple dire qu'on n'apporte que dans une heure ce que nous avons acheté.
--Bien volontiers, monsieur Rodolphe; mais est-ce qu'il arrive encore malheur aux Morel?
--Hélas! oui, il leur arrive quelque chose de bien triste, vous ne le saurez que trop tôt.
--Allons, mon voisin, je cours au Temple... Mon Dieu! moi qui, grâce à vous, croyais ces braves gens hors de peine... dit la grisette; et elle descendit rapidement l'escalier.
Rodolphe avait voulu surtout épargner à Rigolette le triste tableau de l'arrestation de Louise.
--Mon commissaire, dit Mme Pipelet, puisque mon roi des locataires vous conduit, je peux aller retrouver Alfred? Il m'inquiète; c'est à peine si tout à l'heure il était remis de son indisposition de Cabrion.
--Allez... allez, dit le magistrat; et il resta seul avec Rodolphe. Tous deux arrivèrent sur le palier du quatrième, en face de la chambre où étaient alors provisoirement établis le lapidaire et sa famille.
Tout à coup la porte s'ouvrit.
Louise, pâle, éplorée, sortit brusquement.
--Adieu! Adieu! mon père, s'écria-t-elle, je reviendrai, il faut que je parte.
--Louise, mon enfant, écoute-moi donc, reprit Morel en suivant sa fille et en tâchant de la retenir.
À la vue de Rodolphe, du magistrat, Louise et le lapidaire restèrent immobiles.
--Ah! monsieur, vous notre sauveur, dit l'artisan en reconnaissant Rodolphe, aidez-moi donc à empêcher Louise de partir. Je ne sais ce qu'elle a, elle me fait peur; elle veut s'en aller. N'est-ce pas, monsieur, qu'il ne faut plus qu'elle retourne chez son maître? N'est-ce pas que vous m'avez dit: «Louise ne vous quittera plus, ce sera votre récompense.» Oh! à cette bienheureuse promesse, je l'avoue, un moment j'ai oublié la mort de ma pauvre petite Adèle; mais aussi je veux n'être plus séparé de toi, Louise, jamais! jamais!
Le coeur de Rodolphe se brisa, il n'eut pas la force de répondre une parole.
Le commissaire dit sévèrement à Louise:
--Vous vous appelez Louise Morel?
--Oui, monsieur, répondit la jeune fille interdite.
Rodolphe avait ouvert la chambre de Rigolette.
--Vous êtes Jérôme Morel, son père? ajouta le magistrat en s'adressant au lapidaire.
--Oui... monsieur... mais...
--Entrez là avec votre fille.
Et le magistrat montra la chambre de Rigolette, où se trouvait déjà Rodolphe.
Rassurés par la présence de ce dernier, le lapidaire et Louise, étonnés, troublés, obéirent au commissaire; celui-ci ferma la porte et dit à Morel avec émotion:
--Je sais combien vous êtes honnête et malheureux; c'est donc à regret que je vous apprends qu'au nom de la loi... je viens arrêter votre fille.
--Tout est découvert... je suis perdue!... s'écria Louise épouvantée, en se jetant dans les bras de son père.
--Qu'est-ce que tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?... reprit Morel stupéfait. Tu es folle... pourquoi perdue?... T'arrêter!... Pourquoi t'arrêter?... Qui viendrait t'arrêter?...
--Moi... au nom de la loi! et le commissaire montra son écharpe.
--Oh! malheureuse!... Malheureuse!... s'écria Louise en tombant agenouillée.
--Comment! Au nom de la loi? dit l'artisan, dont la raison, fortement ébranlée par ce nouveau coup, commençait à s'affaiblir; pourquoi arrêter ma fille au nom de la loi?... Je réponds de Louise, moi; c'est ma fille, ma digne fille... pas vrai, Louise? Comment? t'arrêter, quand notre bon ange te rend à nous pour nous consoler de la mort de ma petite Adèle? Allons donc! Ça ne se peut pas!... Et puis, monsieur le commissaire, parlant par respect, on n'arrête que les misérables, entendez-vous?... Et Louise, ma fille, n'est pas une misérable. Bien sûr, vois-tu, mon enfant, ce monsieur se trompe... Je m'appelle Morel; il y a plus d'un Morel... tu t'appelles Louise; il y a plus d'une Louise... c'est ça; voyez-vous, monsieur le commissaire, il y a erreur, certainement il y a erreur!
--Il n'y a malheureusement pas erreur!... Louise Morel, faites vos adieux à votre père.
--Vous m'enlevez ma fille, vous!... s'écria l'ouvrier furieux de douleur, en s'avançant vers le magistrat d'un air menaçant.
Rodolphe saisit le lapidaire par le bras et lui dit:
--Calmez-vous, espérez; votre fille vous sera rendue... son innocence sera prouvée; elle n'est sans doute pas coupable.
--Coupable de quoi?... Elle ne peut être coupable de rien... Je mettrai ma main au feu que... Puis, se souvenant de l'or que Louise avait apporté pour payer la lettre de change, Morel s'écria: Mais cet argent!... cet argent de ce matin, Louise?
Et il jeta sur sa fille un regard terrible.
Louise comprit.
--Moi, voler! s'écria-t-elle, et les joues colorées d'une généreuse indignation, son accent, son geste rassurèrent son père.