Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 20

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--Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais là-dessus, ça ne sera pas long... Il y a environ six semaines, un tapissier est venu ici, a examiné le premier, qui était à louer, a demandé le prix, et le lendemain il est revenu avec un beau jeune homme blond, petites moustaches, croix d'honneur, beau linge. Le tapissier l'appelait... commandant.

--C'est donc un militaire?

--Militaire! reprit Mme Pipelet en haussant les épaules, allons donc! c'est comme si Alfred s'intitulait concierge.

--Comment?

--Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l'état-major; le tapissier l'appelait commandant pour le flatter... de même que ça flatte Alfred quand on l'appelle concierge. Enfin, quand le commandant (nous ne le connaissons que sous ce nom-là) a eu tout vu, il a dit au tapissier: «C'est bon, ça me convient, arrangez ça, voyez le propriétaire.--Oui, commandant, qu'a dit l'autre...»--Et le lendemain le tapissier a signé le bail en son nom, à lui, tapissier, avec M. Bras-Rouge, lui a payé six mois d'avance, parce qu'il paraît que le jeune homme ne veut pas être connu. Tout de suite après, les ouvriers sont venus tout démolir au premier; ils ont apporté des essophas, des rideaux en soie, des glaces dorées, des meubles superbes; aussi c'est beau comme dans un café des boulevards! Sans compter des tapis partout, et si épais et si doux qu'on dirait qu'on marche sur des bêtes... Quand ç'a été fini, le commandant est revenu pour voir tout ça; il a dit à Alfred: «Pouvez-vous vous charger d'entretenir cet appartement, où je ne viendrai pas souvent, d'y faire du feu de temps en temps, et de tout préparer pour me recevoir quand je vous l'écrirai par la petite poste?--Oui, commandant, lui dit ce flatteur d'Alfred.--Et combien me prendrez-vous pour ça?--Vingt francs par moi, commandant.--Vingt francs! Allons donc! vous plaisantez, portier.»--Et voilà ce beau fils à marchander comme un ladre, à carotter le pauvre monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pièces de cent sous, quand il a fait des dépenses abominables pour un appartement qu'il n'habite pas! Enfin, à force de batailler, nous avons obtenu douze francs. Douze francs! Dites donc, si ça ne fait pas suer!... Commandant de deux liards, va! Quelle différence avec vous, monsieur! ajouta la portière en s'adressant à Rodolphe d'un air agréable, vous ne vous faites pas appeler commandant, vous n'avez l'air de rien du tout, et vous êtes convenu avec moi de six francs du premier mot.

--Et depuis, ce jeune homme est-il revenu?

--Vous allez voir, c'est ça qui est le plus drôle; il paraît qu'on le fait joliment droguer, le commandant. Il a déjà écrit trois fois, comme aujourd'hui, d'allumer le feu, d'arranger tout, qu'il viendrait une dame. Ah! bien oui! Va-t'en voir s'ils viennent!

--Personne n'a paru?

--Écoutez donc. La première des trois fois, le commandant est arrivé tout flambant, chantonnant entre ses dents et faisant le gros dos; il a attendu deux bonnes heures... personne; quand il a repassé devant la loge, nous le guettions, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le vexer en lui parlant. «Commandant, il n'est pas venu du tout, du tout de petite dame vous demander, que je lui dis.--C'est bon, c'est bon!» qu'il me répond, l'air tout honteux et tout furieux, et il part dare-dare, en se rongeant les ongles de colère. La seconde fois, avant qu'il n'arrive, un commissionnaire apporte une petite lettre adressée à M. Charles; je me doute bien que c'est encore flambé pour cette fois-là; nous en faisions des gorges chaudes avec Pipelet, quand le commandant arrive: «Commandant, que je dis en mettant le revers de ma main gauche à ma perruque, comme une vraie troupière, voilà une lettre; il paraît qu'il y a encore une contremarche aujourd'hui!» Il me regarde, fier comme Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge comme une écrevisse; puis il nous dit, en faisant semblant de ne pas être contrarié: «Je savais bien qu'on ne viendrait pas; je suis venu pour vous recommander de tout bien surveiller.» C'était pas vrai; c'était pour nous cacher qu'on le faisait aller qu'il nous disait cela; et là-dessus il s'en va en tortillant et en chantant du bout des dents; mais il était joliment vexé, allez... C'est bien fait, c'est bien fait, commandant de deux liards! Ça t'apprendra à ne donner que douze francs par mois pour ton ménage.

--Et la troisième fois?

--Ah! la troisième fois j'ai bien cru que c'était pour de bon. Le commandant arrive sur son trente-six; les yeux lui sortaient de la tête, tant il paraissait content et sûr de son affaire. Bien beau jeune homme tout de même... et bien mis, et flairant comme une civette... Il ne posait pas à terre, tant il était gonflé... Il prend la clef et nous dit, en montant chez lui, d'un air goguenard et rengorgé, comme pour se revenger des autres fois: «Vous préviendrez cette dame que la porte est tout contre...» Bon! nous deux Pipelet, nous étions si curieux de voir la petite dame, quoique nous n'y comptions pas beaucoup, que nous sortons de notre loge pour nous mettre à l'affût sur le pas de la porte de l'allée. Cette fois-là, un petit fiacre bleu, à stores baissés, s'arrête devant chez nous. «Bon! c'est elle, que je dis à Alfred... Retirons-nous un peu pour ne pas l'effaroucher.» Le cocher ouvre la portière. Alors nous voyons une petite dame avec un manchon sur les genoux et un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son mouchoir qu'elle tenait sur sa bouche, car elle avait l'air de pleurer; mais voilà-t-il pas qu'une fois le marchepied baissé, au lieu de descendre, la dame dit quelques mots au cocher, qui, tout étonné, referme la portière.

--Cette femme n'est pas descendue?

--Non, monsieur; elle s'est rejetée dans le fond de la voiture en mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me précipite, et, avant que le cocher ait remonté sur son siège, je lui dis: «Eh bien mon brave, vous vous en retournez donc?--Oui, qu'il me dit.--Et où ça? que je lui demande.--D'où je viens.--Et d'où venez-vous?--De la rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.»

À ces mots, Rodolphe tressaillit.

Le marquis d'Harville, un de ses meilleurs amis, qu'une vive mélancolie accablait depuis quelques temps, ainsi que nous l'avons dit, demeurait rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.

Était-ce la marquise d'Harville qui courait ainsi à sa perte? Son mari avait-il des soupçons sur son inconduite? son inconduite... seule cause peut-être du chagrin dont il semblait dévoré.

Ces doutes se pressaient en foule à la pensée de Rodolphe. Cependant il connaissait la société intime de la marquise, et il ne se rappelait pas y avoir jamais vu quelqu'un qui ressemblât au commandant. La jeune femme dont il s'agissait pouvait, après tout, avoir pris un fiacre en cet endroit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait à Rodolphe que ce fût la marquise. Néanmoins il conserva de vagues et pénibles soupçons.

Son air inquiet et absorbé n'avait pas échappé à la portière.

--Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.

--Je cherche pour quelle raison cette femme qui était venue jusqu'à cette porte... a changé tout à coup d'avis...

--Que voulez-vous, monsieur, une idée, une frayeur, une superstition. Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si faibles, si poltronnes, dit l'horrible portière d'un air timide et effarouché. Il me semble que si j'avais été comme ça en catimini faire des traits à Alfred, j'aurais été obligée de reprendre mon élan je ne sais pas combien de fois. Mais jamais, au grand jamais! Pauvre chéri! Il n'y a pas un habitant de la terre qui puisse se vanter...

--Je vous crois, madame Pipelet... Mais cette jeune femme...

--Je ne sais pas si elle était jeune; on ne voyait pas le bout de son nez. Toujours est-il qu'elle repart comme elle était venue, sans tambour ni trompette. On nous aurait donné dix francs à nous deux Alfred, que nous n'aurions pas été plus contents.

--Pourquoi cela?

--En songeant à la mine qu'allait faire le commandant, il devait y avoir de quoi crever de rire, bien sûr. D'abord, au lieu d'aller lui dire tout de suite que la dame était repartie, nous le laissons droguer et marronner une bonne heure. Alors je monte: je n'avais que mes chaussons de lisière à mes pauvres pieds; j'arrive à la porte qui était tout contre. Je la pousse, elle crie; l'escalier est noir comme un four, l'entrée de l'appartement aussi. Voilà qu'au moment où j'entre, le commandant me prend dans ses bras en me disant d'un ton câlin: «Mon Dieu, mon ange, comme tu viens tard!...»

Malgré la gravité des pensées qui le dominaient, Rodolphe ne put s'empêcher de rire, surtout en voyant la grotesque perruque et l'abominable figure ridée, bourgeonnée, de l'héroïne de ce quiproquo ridicule.

Mme Pipelet reprit, avec une hilarité grimaçante qui la rendait plus hideuse encore:

--Eh, eh, eh! en voilà une bonne! Mais vous allez voir. Moi je ne réponds rien, je retiens mon haleine, je m'abandonne au commandant; mais tout à coup le voilà qui s'écrie, en me repoussant, le grossier, d'un air aussi dégoûté que s'il avait touché une araignée: «Mais qui diable est donc là?--C'est moi, commandant, Mme Pipelet, la portière, c'est pour cela que vous devriez bien taire vos mains, ne pas me prendre la taille, ni m'appeler votre ange, ni me dire que je viens trop tard. Si Alfred avait été là pourtant?--Que voulez-vous? me dit-il furieux.--Commandant, la petite dame vient de venir en fiacre.--Eh bien! faites-la donc monter; vous êtes stupide; ne vous ai-je pas dit de la faire monter?»--Je le laisse aller, je le laisse aller. «Oui, commandant, c'est vrai, vous m'avez dit de la faire monter.--Eh bien?--C'est que la petite dame...--Mais parlez donc!--C'est que la petite dame est repartie.--Allons, vous aurez dit ou fait quelque bêtise! s'écria-t-il encore plus furieux.--Non, commandant, la petite dame n'a pas descendu du fiacre: quand le cocher a ouvert la portière, elle lui a dit de la remmener d'où elle était venue.--La voiture ne doit pas être loin! s'écrie le commandant en se précipitant vers la porte.--Ah bien! oui! il y a plus d'une heure qu'elle est partie, que je lui réponds.--Une heure! une heure! Et pourquoi avez-vous autant tardé à me prévenir? s'écrie-t-il avec un redoublement de colère.--Dame... parce que nous craignions que ça vous contrarie trop de n'avoir pas encore fait vos frais cette fois-ci.»--Attrape! que je me dis, mirliflor, ça t'apprendra à avoir eu mal au coeur quand tu m'as touchée. «Sortez d'ici, vous ne faites et ne dites que des sottises!» s'écrie-t-il avec rage, en défaisant sa robe de chambre à la tartare et en jetant par terre son bonnet grec de velours brodé d'or... Beau bonnet tout de même... Et la robe de chambre donc! ça crevait les yeux; le commandant avait l'air d'un ver luisant...

--Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus?

--Non; mais attendez donc la fin de l'histoire, dit Mme Pipelet.

IX

Les trois étages

--La fin de l'histoire, la voilà, reprit Mme Pipelet. Je dégringole retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la portière du n° 19 et l'écaillère qui perche à la porte du rogomiste; je leur raconte, comme quoi le commandant m'avait appelée son ange et m'avait pris la taille. En voilà des rires! et Alfred, quoiqu'il soit bien mélan... oui, mélancolique, comme il appelle ça, quoiqu'il soit bien mélancolique depuis les traits de ce monstre de Cabrion.

Rodolphe regarda la portière avec étonnement.

--Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez cela. Enfin tant il y a qu'Alfred, malgré sa mélancolie, se met à m'appeler son ange. À ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour s'en aller; mais comme il nous entendait rire, il n'ose plus descendre, de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'empêcher de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voilà l'écaillère qui, de sa grosse voix, se met à crier: «Pipelet, tu viens bien tard, mon ange!» Là-dessus le commandant rentre chez lui et ferme sa porte avec un bruit affreux, en vrai rageur qu'il est, car cet homme-là doit être rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il a ouvert plus de dix fois sa porte pour écouter s'il y avait toujours du monde à la loge. Il y en avait toujours, nous ne bougions pas. À la fin, voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris son parti, est descendu quatre à quatre, m'a jeté sa clef sans rien dire, et s'est ensauvé tout furieux au milieu de nos éclats de rire, et pendant que l'écaillère disait encore: «Tu viens bien tard, mon ange!»

--Mais vous vous exposiez à ce que le commandant ne vous employât plus.

--Ah bien! oui! Il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons où demeure sa _margot_; et s'il nous disait quelque chose nous le menacerions d'éventer la mèche. Et puis, pour ses mauvais douze francs, qui est-ce qui se chargerait de son ménage! Une femme du dehors? Nous lui rendrions la vie trop dure, à celle-là. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur, croiriez-vous qu'il a eu la petitesse de regarder à son bois, et d'éplucher le nombre de bûches qu'on a dû brûler en l'attendant? C'est quelque parvenu, bien sûr, quelque rien du tout enrichi. Ça vous a une tête de seigneur et un corps de gueux; ça dépense par ci, ça lésine par là. Je ne lui veux pas d'autre mal; mais ça m'amuse drôlement que sa particulière le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la même chose. Je vas prévenir l'écaillère qui était ici l'autre fois; ça nous amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une brunette ou une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieur, quand on songe qu'il y a un benêt de mari là-dessous! C'est joliment farce, n'est-ce pas? Mais ça le regarde, ce pauvre cher homme. Enfin demain nous verrons la petite dame; et, malgré son voile, il faudra bien qu'elle baisse joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle couleur sont ses yeux. En voilà encore une _double de pas honteuse_! comme on dit dans mon pays; ça vient chez un homme, et ça fait la frime d'avoir peur. Mais pardon, excuse, que je retire ma marmite de dessus le feu; elle a fini de chanter: C'est que le fricot demande à être mangé. C'est du gras-double, ça va égayer tant soit peu Alfred, car, comme il le dit lui-même: pour du gras-double il trahirait la France... sa belle France!... ce vieux chéri.

Pendant que Mme Pipelet s'occupait de ce détail ménager, Rodolphe se livrait à de tristes réflexions.

La femme dont il s'agissait (que ce fût ou non la marquise d'Harville) avait sans doute hésité, longtemps combattu avant d'accorder un premier et un second rendez-vous; puis, effrayée des suites de son imprudence, un remords salutaire l'avait probablement empêchée d'accomplir cette dangereuse promesse.

Enfin, cédant à un irrésistible entraînement, elle arrive éplorée, agitée de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au moment de se perdre à jamais, la voix du devoir se fait entendre: elle échappe encore une fois au déshonneur.

Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger!

Rodolphe connaissait le monde et le coeur humain; il préjugea presque sûrement le caractère du commandant d'après quelques traits ébauchés par la portière avec une naïveté grossière.

N'était-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanité de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue militaire; un homme assez dénué de tact pour ne pas s'envelopper du plus profond incognito, afin d'entourer d'un mystère impénétrable les coupables démarches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme enfin si sot et si ladre qu'il ne comprenait pas que, pour ménager quelques louis, il exposait sa maîtresse aux insolentes et ignobles railleries des gens de cette maison!

Ainsi, le lendemain, poussée par une fatale influence, mais sentant l'immensité de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discrétion, dans l'honneur de l'homme à qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse jeune femme viendrait à ce rendez-vous, palpitante, éperdue; et il lui faudrait supporter les regards curieux et effrontés de quelques misérables, peut-être entendre leurs plaisanteries immondes.

Quelle honte! Quelle leçon! Quel réveil pour une femme égarée, qui jusqu'alors n'aurait vécu que des plus charmantes, des plus poétiques illusions de l'amour!

Et l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de périls, sera-t-il au moins touché des déchirantes anxiétés qu'il cause?

Non...

Pauvre femme! La passion l'aveugle et la jette une dernière fois au bord de l'abîme. Un courageux effort de vertu la sauve encore. Que ressentira cet homme à la pensée de cette lutte douloureuse et sainte?

Il ressentira du dépit, de la colère, de la rage, en songeant qu'il s'est dérangé trois fois pour rien, et que sa sotte fatuité est gravement compromise... aux yeux de son portier...

Enfin, dernier trait d'insigne et grossière maladresse: cet homme parle de telle sorte, s'habille de telle sorte pour cette première entrevue, qu'il doit faire mourir de confusion et de honte une femme déjà écrasée sous le poids de la confusion et de la honte!

«Oh! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui m'est inconnue, je l'espère) avait pu entendre dans quels termes hideux on parlait d'une démarche coupable sans doute, mais qui lui coûtait tant d'amour, tant de larmes, tant de terreurs, tant de remords!»

Et puis, en songeant que la marquise d'Harville pouvait être la triste héroïne de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration, par quelle fatalité M. d'Harville, jeune, spirituel, dévoué, généreux et surtout tendrement épris de sa femme, pouvait être sacrifié à un autre nécessairement niais, avare, égoïste et ridicule. La marquise s'était-elle donc seulement éprise de la figure de cet homme, que l'on disait très-beau?

Rodolphe connaissait cependant Mme d'Harville pour une femme de coeur, d'esprit et de goût, d'un caractère plein d'élévation; jamais le moindre propos n'avait effleuré sa réputation. Où avait-elle connu cet homme? Rodolphe la voyait assez fréquemment, et il ne se souvenait pas d'avoir rencontré personne à l'hôtel d'Harville qui lui rappelât le commandant. Après de mûres réflexions, il finit presque par se persuader qu'il ne s'agissait pas de la marquise.

Mme Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien avec Rodolphe.

--Qui habite le second? demanda-t-il à la portière.

--C'est la mère Burette, une fière femme pour les cartes. Elle lit dans votre main comme dans un livre. Il y a des personnes très-comme il faut qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure... et elle gagne plus d'argent qu'elle n'est grosse. Et pourtant ce n'est qu'un de ses métiers, d'être devineresse.

--Que fait-elle donc encore?

--Elle tient comme qui dirait un petit _mont_[87] bourgeois.

--Comment!

--Je vous dis ça parce que vous êtes jeune homme, et que ça ne peut que vous fortifier dans l'idée de devenir notre locataire.

--Pourquoi donc?

--Une supposition: nous voilà bientôt dans les jours gras, la saison où poussent les pierrettes et les débardeurs, les turcs et les sauvages; dans cette saison-là les plus calés sont quelquefois gênés... Eh bien! c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu d'être obligé de courir chez _ma tante_, où c'est bien plus humiliant, car on y va au vu et au su de tout le gouvernement.

--Chez votre tante? Elle prête donc sur gages?

--Comment, vous ne savez pas?... Allez donc, allez donc, farceur... Vous faites l'innocent à votre âge!

--Je fais l'innocent! En quoi, madame Pipelet?

--En me demandant si c'est ma tante qui prête sur gages.

--Parce que...

--Parce que tous les jeunes gens en âge de raison savent qu'aller mettre quelque chose au mont de piété ça se dit _aller chez ma tante_.

--Ah! je comprends... la locataire du second prête aussi sur gages?

--Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu'elle prête sur gages, et moins cher qu'au grand mont... Et puis, c'est pas embrouillé du tout; on n'est pas embarrassé d'un tas de paperasses, de reconnaissances, de chiffres... du tout, du tout. Une supposition: on apporte à la mère Burette une chemise qui vaut trois francs: elle vous prête dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vingt, sinon elle garde la chemise. Comme c'est simple, hein? Toujours des comptes ronds! Un enfant comprendrait ça.

--C'est fort clair, en effet; mais je croyais qu'il était défendu de prêter ainsi sur gages.

--Ah! ah! ah! s'écria Mme Pipelet en riant aux éclats, vous sortez donc de votre village, jeune homme?... Pardon, je vous parle comme si je serais votre mère et que vous seriez mon enfant.

--Vous êtes bien bonne.

--Sans doute que c'est défendu de prêter sur gages; mais, si on ne faisait que ce qui est permis, dites donc, on resterait joliment souvent les bras croisés. La mère Burette n'écrit pas, ne donne pas de reçu, il n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque de la police. C'est joliment drôle, allez, les _bazards_ qu'on voit porter chez elle. Vous ne croiriez pas sur quoi elle prête quelquefois? Je l'ai vue prêter sur un perroquet gris qui jurait bien comme un possédé, le gredin.

--Sur un perroquet? Mais quelle valeur?...

--Attendez donc... il était connu: c'était le perroquet de la veuve d'un facteur qui demeure ici près, rue Sainte-Avoye, Mme d'Herbelot; on savait qu'elle tenait autant à son perroquet qu'à sa peau; la mère Burette lui a dit: «Je vous prête dix francs sur votre bête; mais si dans huit jours, à midi, je n'ai pas mes vingt francs...»

--Ses dix francs.

--Avec les intérêts ça faisait juste vingt francs; toujours des comptes ronds. «Si je n'ai pas mes vingt francs et les frais de nourriture, je donne à Jacquot une petite salade de persil, assaisonnée de l'arsenic.» Elle connaissait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-là, la mère Burette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et Mme d'Herbelot a remporté sa vilaine bête, qui perforait toute la journée des F., des S. et des B., que ça en faisait rougir Alfred, qui est très-bégueule. C'est tout simple, son père était curé... dans la Révolution, vous savez... il y a des curés qui ont épousé des religieuses.

--Et la mère Burette n'a pas d'autre métier, je suppose?

--Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez. Pourtant, je ne sais pas trop ce que c'est qu'une espèce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans une petite chambre où personne n'entre, excepté M. Bras-Rouge et une vieille borgnesse qu'on appelle la Chouette.

Rodolphe regarda la portière avec étonnement.

Celle-ci, en interprétant la surprise de son futur locataire, lui dit:

--C'est un drôle de nom, n'est-ce pas, la Chouette?

--Oui... et cette femme vient souvent ici?

--Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avant-hier nous l'avons vue; elle boitait un peu.

--Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne aventure?

--Voilà ce que je ne sais pas; du moins, quant à la manigance de la petite chambre dont je vous parle, où la Chouette entre seule avec M. Bras-Rouge et la mère Burette, j'ai seulement remarqué que ces jours-là la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge un paquet sous son manteau, et qu'ils ne remportent jamais rien.

--Et ces paquets, que contiennent-ils?