Chapter 19
--Oui, je défie Dieu de m'enlever mes esclaves avant leur mort!... S'il ne le fait pas, je nie son existence!...
--C'était un fou stupide!
--Cela nous souleva le coeur de dégoût... monseigneur ne dit mot. Nous sortons du cachot... Cet antre était situé, ainsi que l'habitation, sur le bord de la mer. Nous retournons à bord de notre brick, mouillé à une très-petite distance. À une heure du matin, au moment où toute l'habitation était plongée dans le plus profond sommeil, monseigneur descend à terre avec huit hommes bien armés, va droit au cachot, le force, enlève David ainsi que Cecily. Les deux victimes sont transportées à bord sans qu'on se soit aperçu de notre expédition; puis monseigneur et moi nous nous rendons à la maison du planteur.
«Bizarrerie étrange! Ces hommes torturent leurs esclaves et ne prennent contre eux aucune précaution: ils dorment fenêtres et portes ouvertes. Nous arrivons très-facilement à la chambre à coucher du planteur, intérieurement éclairée par une verrine. Celui-ci se dresse sur son séant, le cerveau encore alourdi par les fumées de l'ivresse.
«Vous avez ce soir défié Dieu de vous enlever vos deux victimes avant leur mort? Il vous les enlève», dit monseigneur. Puis, prenant un sac que je portais et qui renfermait vingt-cinq mille francs en or, il le jeta sur le lit de cet homme et ajouta: «Voici qui vous indemnisera de la perte de vos deux esclaves. À votre violence qui tue j'oppose une violence qui sauve, Dieu jugera!...» Et nous disparaissons, laissant M. Willis stupéfait, immobile, se croyant sous l'impression d'un songe. Quelques minutes après, nous avions rejoint le brick et mis à la voile.
--Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisait bien largement ce misérable de la perte de ses esclaves; car à la rigueur, David ne lui appartenait plus.
--Nous avions à peu près calculé la dépense faite pour les études de ce dernier pendant huit ans, puis au moins triplé sa valeur et celle de Cecily comme simples esclaves. Notre conduite blessait le droit des gens, je le sais; mais si vous aviez vu dans quel horrible état se trouvaient ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entendu ce défi sacrilège jeté à la face de Dieu par cet homme ivre de vin et de férocité, vous comprendriez que monseigneur ait voulu, comme il le dit dans cette occasion, «jouer un peu le rôle de la Providence».
--Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que la punition du Maître d'école, mon digne squire. Et cette aventure n'eut d'ailleurs pas de suite?
--Elle n'en pouvait avoir aucune. Le brick était sous pavillon danois, l'incognito de Son Altesse sévèrement gardé; nous passions pour de riches Anglais. À qui M. Willis, s'il eût osé se plaindre, eût-il adressé ses réclamations? En fait, il nous avait dit lui-même, et le médecin de monseigneur le constata dans un procès-verbal, que les deux esclaves n'auraient pas vécu huit jours de plus dans cet affreux cachot. Il fallut les plus grands soins pour arracher Cecily à une mort presque certaine. Enfin ils revinrent à la vie. Depuis ce temps, David est resté attaché à monseigneur comme médecin, et il a pour lui le dévouement le plus profond.
--David épousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe?
--Ce mariage, qui paraissait devoir être si heureux, se fit dans le temple du palais de monseigneur; mais, par un revirement extraordinaire, une fois en jouissance d'une position inespérée, oubliant tout ce que David avait souffert pour elle et ce qu'elle-même avait souffert pour lui, rougissant, dans ce monde nouveau, d'être mariée à un nègre, Cecily, séduite par un homme d'ailleurs horriblement dépravé, commit une première faute. On eût dit que la perversité naturelle de cette malheureuse, jusqu'alors endormie, n'attendait que ce dangereux ferment pour se développer avec une effroyable énergie. Vous savez le reste, le scandale de ses aventures. Après deux années de mariage, David, qui avait autant de confiance que d'amour, apprit toutes ces infamies: un coup de foudre l'arracha de sa profonde et aveugle sécurité.
--Il voulut, dit-on, tuer sa femme?
--Oui; mais, grâce aux instances de monseigneur, il consentit à ce qu'elle fût renfermée pour sa vie dans une forteresse. Et c'est cette prison que monseigneur vient d'ouvrir... à votre grand étonnement et au mien, je ne vous le cache pas, mon cher baron.
--Franchement, la résolution de monseigneur m'étonne d'autant plus que le gouverneur de la forteresse a maintes fois prévenu Son Altesse que cette femme était indomptable; rien n'avait pu rompre ce caractère audacieux et endurci dans le vice, et, malgré cela, monseigneur persiste à la mander ici. Dans quel but? Pour quel motif?
--Voilà, mon cher baron, ce que j'ignore comme vous. Mais il se fait tard. Son Altesse désire que votre courrier parte le plus tôt possible pour Gerolstein.
--Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Murph... à ce soir!
--À ce soir?
--Avez-vous donc oublié qu'il y a grand bal à l'ambassade de ***, et que Son Altesse doit y aller?
--C'est juste; depuis l'absence du colonel Warner et du comte d'Harneim, j'oublie toujours que je remplis les fonctions de chambellan et d'aide de camp.
--Mais à propos du comte et du colonel, quand nous reviennent-ils? Leurs missions sont-elles bientôt achevées?
--Monseigneur, vous le savez, les tient éloignés le plus longtemps possible, pour avoir plus de solitude et de liberté. Quant à la mission que Son Altesse leur a donnée pour s'en débarrasser honnêtement, en les envoyant, l'un à Avignon, l'autre à Strasbourg, je vous la confierai un jour que nous serons tous deux d'humeur sombre; car je défierais le plus noir hypocondriaque de ne pas éclater de rire, non-seulement à cette confidence, mais à certains passages des dépêches de ces dignes gentilshommes, qui prennent leurs prétendues missions avec un incroyable sérieux.
--Franchement, je n'ai jamais bien compris pourquoi Son Altesse avait placé le colonel et le comte dans son service particulier.
--Comment! le colonel Warner n'est-il pas le type admirable du militaire? Y a-t-il, dans toute la Confédération germanique, une plus belle taille, de plus belles moustaches, une tournure plus martiale? Et lorsqu'il est sanglé, caparaçonné, bridé, empanaché, peut-on voir un plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel... animal?
--C'est vrai; mais cette beauté-là l'empêche justement d'avoir l'air excessivement spirituel.
--Eh bien! Monseigneur dit que, grâce au colonel, il s'est habitué à trouver tolérables les gens les plus pesants du monde. Avant certaines audiences mortelles, il s'enferme une petite demi-heure avec le colonel, et il sort de là tout crâne, tout gaillard, et prêt à défier l'ennui en personne.
--De même que le soldat romain, avant une marche forcée, se chaussait de sandales de plomb, afin de trouver toute fatigue légère en les quittant. J'apprécie maintenant l'utilité du colonel. Mais le comte d'Harneim?
--Est aussi d'une grande utilité pour monseigneur: en entendant sans cesse bruire à ses côtés ce vieux hochet creux, brillant et sonore, en voyant cette bulle de savon si gonflée... de néant, si magnifiquement diaprée, qui représente le côté théâtral et puéril du pouvoir souverain, monseigneur sent plus vivement encore la vanité de ces pompes stériles, et, par contraste, il a souvent dû à la contemplation de l'inutile et miroitant chambellan les idées les plus sérieuses et les plus fécondes.
--Du reste, il faut être juste, mon cher Murph, dans quelle cour trouverait-on, je vous prie, un plus parfait modèle du chambellan? Qui connaît mieux que cet excellent d'Harneim les innombrables règles et traditions de l'étiquette? Qui sait porter plus gravement une croix d'émail au cou et plus majestueusement une clef d'or au dos?
--À propos, baron, monseigneur prétend que le dos d'un chambellan a une physionomie toute particulière: c'est, dit-il, une expression à la fois contrainte et révoltée, qui fait peine à voir; car, ô douleur! c'est au dos du chambellan que brille le signe symbolique de sa charge; et, selon monseigneur, ce digne d'Harneim semble toujours tenté de se présenter à reculons, pour que l'on juge tout de suite de son importance.
--Le fait est que le sujet incessant des méditations du comte est la question de savoir par quelle fatale imagination on a placé la clef de chambellan derrière le dos; car, ainsi qu'il le dit très-sensément, avec une sorte de douleur courroucée: «Que diable! On n'ouvre pas une porte avec le dos, pourtant!»
--Baron! le courrier, le courrier! dit Murph en montrant la pendule au baron.
--Maudit homme, qui me fait causer! C'est votre faute. Présentez mes respects à Son Altesse, dit M. de Graün, en courant prendre son chapeau; et à ce soir, mon cher Murph.
--À ce soir, mon cher baron; un peu tard, car je suis sûr que monseigneur voudra visiter aujourd'hui même la mystérieuse maison de la rue du Temple.
VIII
Une maison de la rue du Temple
Afin d'utiliser les renseignements que le baron de Graün avait recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du Maître d'école, Rodolphe devait se rendre rue du Temple, et chez le notaire Jacques Ferrand:
Chez celui-ci, pour tâcher d'obtenir de Mme Séraphin quelques indices sur la famille de Fleur-de-Marie.
À la maison de la rue du Temple, récemment habitée par Germain, afin de tenter de découvrir la retraite de ce jeune homme par l'intermédiaire de Mlle Rigolette; tâche assez difficile, cette grisette sachant peut-être que le fils du Maître d'école avait le plus grand intérêt à laisser complètement ignorer sa nouvelle demeure.
En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre naguère occupée par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses recherches et se mettait à même d'observer de près les différentes classes de gens qui occupaient cette demeure.
Le jour même de l'entretien du baron de Graün et de Murph, Rodolphe se rendit, vers les trois heures, à la rue du Temple, par une triste journée d'hiver.
Située au centre d'un quartier marchand et populeux, cette maison n'offrait rien de particulier dans son aspect; elle se composait d'un rez-de-chaussée occupé par un rogomiste, et de quatre étages surmontés de mansardes.
Une allée sombre, étroite, conduisait à une petite cour ou plutôt à une espèce de puits carré de cinq ou six pieds de large, complètement privé d'air, de lumière, réceptacle infect de toutes les immondices de la maison, qui y pleuvaient des étages supérieurs, car des lucarnes sans vitres s'ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.
Au pied d'un escalier humide et noir, une lueur rougeâtre annonçait la loge du portier; loge enfumée par la combustion d'une lampe, nécessaire même en plein midi pour éclairer cet antre obscur où nous suivrons Rodolphe, à peu près vêtu en commis marchand non endimanché.
Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau quelque peu déformé, une cravate rouge, un parapluie et d'immenses socques articulés. Pour compléter l'illusion de son rôle, Rodolphe tenait sous le bras un grand rouleau d'étoffes soigneusement enveloppé.
Il rentra chez le portier pour lui demander à visiter la chambre alors vacante.
Un quinquet, placé derrière un globe de verre rempli d'eau qui lui sert de réflecteur, éclaire la loge. Au fond, on aperçoit un lit recouvert d'une courtepointe arlequin, formée d'une multitude de morceaux d'étoffes de toute espèce et de toute couleur; à gauche, une commode de noyer, dont le marbre supporte pour ornement:
Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa perruque blonde, le tout placé sous une cage de verre étoilée, dont les fêlures sont ingénieusement consolidées par des bandes de papier bleu;
Deux flambeaux de vieux plaqué rougi par le temps, et portant, au lieu de bougies, des oranges pailletées, sans doute récemment offertes à la portière comme cadeau du jour de l'an;
Deux boîtes, l'une en paille de couleurs variées, l'autre recouverte de petits coquillages; ces deux objets d'art sentent leur maison de détention ou leur bagne d'une lieue[85]. (Espérons, pour la moralité du portier de la rue du Temple, que ce présent n'est pas un hommage de l'auteur.)
Enfin, entre les deux boîtes, et sous un globe de pendule, on admire une petite paire de bottes à coeur, en maroquin rouge, véritables bottes de poupée, mais soigneusement et savamment travaillées, ouvrées et piquées.
Ce chef-d'oeuvre, comme disaient les anciens artisans, joint à une abominable odeur de cire rance et à de fantastiques arabesques dessinées le long des murs avec une innombrable quantité de vieilles chaussures, annonce suffisamment que le portier de cette maison a travaillé dans le neuf avant de descendre jusqu'à la restauration des vieilles chaussures.
Lorsque Rodolphe s'aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le portier, momentanément absent, était représenté par Mme Pipelet. Celle-ci, placée près d'un poêle de fonte situé au milieu de la loge, semblait écouter gravement _chanter_ sa marmite (c'est l'expression consacrée).
L'Hogarth français, Henri Monnier, a si admirablement stéréotypé la portière que nous nous contenterons de prier le lecteur, s'il veut se figurer Mme Pipelet, d'évoquer dans son souvenir la plus laide, la plus ridée, la plus bourgeonnée, la plus sordide, la plus dépenaillée, la plus hargneuse, la plus venimeuse des portières immortalisées par cet éminent artiste.
Le seul trait que nous nous permettrons d'ajouter à cet idéal, qui ne peut manquer d'être une merveilleuse réalité, sera une bizarre coiffure composée d'une perruque à la Titus; perruque originairement blonde, mais nuancée par le temps d'une foule de tons roux et jaunâtres, bruns et fauves, qui émaillaient pour ainsi dire une confusion inextricable de mèches dures, roides, hérissées, emmêlées. Mme Pipelet n'abandonnait jamais cet unique et éternel ornement de son crâne sexagénaire.
À la vue de Rodolphe, la portière prononça d'un ton rogue ces mots sacramentels:
--Où allez-vous?
--Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet à louer dans cette maison? demanda Rodolphe en appuyant sur le mot madame, ce qui ne flatta pas médiocrement Mme Pipelet. Elle répondit moins aigrement:
--Il y a une chambre à louer au quatrième, mais on ne peut pas la voir... Alfred est sorti...
--Votre fils, sans doute, madame? Rentrera-t-il bientôt?
--Non, monsieur, ce n'est pas mon fils, c'est mon mari!... Pourquoi donc Pipelet ne s'appellerait-il pas Alfred?
--Il en a parfaitement le droit, madame; mais, si vous le permettez, j'attendrai un moment son retour. Je tiendrais à louer cette chambre, le quartier et la rue me conviennent; la maison me plaît, car elle me semble admirablement bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement que je désire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame, vous charger de mon ménage? J'ai l'habitude de ne jamais employer que les concierges, toutefois quand ils y consentent.
Cette proposition, exprimée en termes si flatteurs: concierge!... gagna complètement Mme Pipelet; elle répondit:
--Mais certainement, monsieur... Je ferai votre ménage... Je m'en honore, et pour six francs par mois vous serez servi comme un prince.
--Va pour les six francs. Madame... votre nom?
--Pomone-Fortunée-Anastasie Pipelet.
--Eh bien! Madame Pipelet, je consens aux six francs par mois pour vos gages. Et si la chambre me convient... quel est son prix?
--Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur; pas un liard à rabattre... Le principal locataire est un chien... un chien qui tondrait sur un oeuf.
--Et vous le nommez?
--M. Bras-Rouge.
Ce nom et les souvenirs qu'il éveillait firent tressaillir Rodolphe.
--Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire se nomme?...
--Eh bien... M. Bras-Rouge.
--Et il demeure?
--Rue aux Fèves; n° 13; il tient aussi un estaminet dans les fossés des Champs-Élysées.
Il n'y avait plus à en douter, c'était le même homme... Cette rencontre semblait étrange à Rodolphe.
--Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, quel est le propriétaire de la maison?
--M. Bourdon; mais je n'ai jamais eu affaire qu'à M. Bras-Rouge.
Voulant mettre la portière en confiance, Rodolphe reprit:
--Tenez, ma chère madame Pipelet, je suis un peu fatigué; le froid m'a gelé... rendez-moi le service d'aller chez le rogomiste qui demeure dans la maison, vous me rapporterez un flacon de cassis et deux verres... ou plutôt trois verres, puisque votre mari va rentrer.
Et il donna cent sous à cette femme.
--Ah çà! monsieur, vous voulez donc que du premier mot on vous adore? s'écria la portière dont le nez bourgeonné sembla s'illuminer de tous les feux d'une bachique convoitise.
--Oui, madame Pipelet, je veux être adoré.
--Ça me chausse, ça me chausse; mais je n'apporterai que deux verres, moi et Alfred nous buvons toujours dans le même. Pauvre chéri, il est si friand pour ce qui est des femmes!!!
--Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.
--Ah çà, si quelqu'un vient... vous garderez la loge?
--Soyez tranquille. La vieille sortit.
Resté seul, Rodolphe réfléchit à cette bizarre circonstance qui le rapprochait de Bras-Rouge; il s'étonna seulement de ce que François Germain eût pu rester pendant trois mois dans cette maison avant d'être découvert par les complices du Maître d'école qui étaient en rapport avec Bras-Rouge.
À ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y passa le bras, tendit deux lettres en disant:--Trois sous!
--Six sous, puisqu'il y a deux lettres, dit Rodolphe.
--Une d'affranchie, répondit le facteur.
Après avoir payé, Rodolphe regarda d'abord machinalement les deux lettres qu'on venait de lui remettre; mais bientôt elles lui semblèrent dignes d'un curieux examen.
L'une, adressée à Mme Pipelet, exhalait à travers son enveloppe de papier satiné une forte odeur de sachet de peau d'Espagne. Sur son cachet de cire rouge, on voyait ces deux lettres: C. R., surmontées d'un casque et appuyées sur un support étoilé de la croix de la Légion d'honneur; l'adresse était tracée d'une main ferme. La prétention héraldique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe et le confirma dans l'idée que cette lettre n'était pas écrite par une femme.
Mais quel était le correspondant musqué, blasonné... de Mme Pipelet?
L'autre lettre, d'un papier gris commun, fermée avec un pain à cacheter picoté de coups d'épingle, était pour M. César Bradamanti, dentiste opérateur.
Évidemment contrefaite, l'écriture de cette suscription se composait de lettres toutes majuscules.
Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou réalité, cette lettre parut à Rodolphe d'une triste apparence. Il remarqua quelques lettres de l'adresse à demi effacées dans un endroit où le papier fripait légèrement.
Une larme était tombée là.
Mme Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux verres.
--J'ai lambiné, n'est-ce pas, monsieur? Mais une fois qu'on est dans la boutique du père Joseph, il n'y a pas moyen d'en sortir. Ah! le vieux possédé!... Croiriez-vous qu'avec une femme d'âge comme moi, il conte encore la gaudriole?
--Diable!... si Alfred savait cela?
--Ne m'en parlez pas, le sang me tourne rien que d'y songer. Alfred est jaloux comme un Bédouin; et pourtant, de la part du père Joseph, c'est l'histoire de rire, en tout bien, tout honneur.
--Voici deux lettres que le facteur a apportées, dit Rodolphe.
--Ah! mon Dieu... faites excuse, monsieur... Et vous avez payé?
--Oui.
--Vous êtes bien bon. Alors je vas vous retenir ça sur la monnaie que je vous rapporte... Combien est-ce?
--Trois sous, répondit Rodolphe en souriant du singulier mode de remboursement adopté par Mme Pipelet.
--Comment! Trois sous?... C'est six sous, il y a deux lettres.
--Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant retenir sur ma monnaie six sous au lieu de trois; mais j'en suis incapable, madame Pipelet... Une des deux lettres, qui vous est adressée, est affranchie. Et, sans être indiscret, je vous ferai observer que vous avez là un correspondant dont les billets doux sentent furieusement bon.
--Voyons donc, dit la portière en prenant la lettre satinée. C'est, ma foi, vrai... ça a l'air d'un billet doux! Dites donc, monsieur, un billet doux! Ah! bien! par exemple... Quel est donc le polisson qui oserait?...
--Et si Alfred s'était trouvé là, madame Pipelet?
--Ne dites pas ça, ou je m'évanouis dans vos bras!
--Je ne le dis plus, madame Pipelet!
--Mais que je suis bête!... M'y voilà, dit la portière en haussant les épaules, je sais... je sais... c'est du commandant... Ah! quelle souleur[86] j'ai eue! Mais ça n'empêche pas de compter: voyons, c'est trois sous pour l'autre lettre, n'est-ce pas? Ainsi nous disions, quinze sous de cassis et trois sous de port de lettre que je retiens, ça fait dix-huit; dix-huit et deux que voilà font vingt, et quatre francs font cent sous; les bons comptes font les bons amis.
--Et voilà vingt sous pour vous, madame Pipelet; vous avez une si miraculeuse manière de rembourser les avances qu'on a faites pour vous, que je tiens à l'encourager.
--Vingt sous! Vous me donnez vingt sous!... Et pourquoi donc ça? s'écria Mme Pipelet d'un air à la fois alarmé et étonné de cette générosité fabuleuse.
--Ce sera un à-compte sur le denier à Dieu, si je prends la chambre.
--Comme ça, j'accepte; mais j'en préviendrai Alfred.
--Certainement; mais voici l'autre lettre: elle est adressée à M. César Bradamanti.
--Ah! oui... Le dentiste du troisième... Je vas la mettre dans la _botte_ aux lettres.
Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit Mme Pipelet jeter gravement la lettre dans une vieille botte à revers accrochée au mur. Rodolphe la regardait avec surprise.
--Comment? lui dit-il, vous mettez cette lettre...
--Eh bien! monsieur, je la mets dans la _botte_ aux lettres... Comme ça, rien ne s'égare; quand les locataires rentrent, Alfred ou moi nous secouons la botte, on fait le triage, et chacun a son poulet.
--Votre maison est si parfaitement ordonnée, que cela me donne de plus en plus l'envie d'y demeurer; cette botte aux lettres surtout me ravit.
--Mon Dieu, c'est bien simple, reprit modestement Mme Pipelet: Alfred avait cette vieille botte dépareillée; autant l'utiliser au service des locataires.
Ce disant, la portière avait décacheté la lettre qui lui était adressée, elle la tournait en tout sens; après quelques moments d'embarras, elle dit à Rodolphe:
--C'est toujours Alfred qui est chargé de lire, parce que je ne le sais pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieur... être pour moi comme est Alfred?
--Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, très-curieux de connaître le correspondant de Mme Pipelet.
Il lut ce qui suit sur un papier satiné, dans l'angle duquel on retrouvait le casque, les lettres C. R., le support héraldique et la croix d'honneur.
«Demain vendredi, à onze heures, on fera grand feu dans les deux pièces, et on nettoiera bien les glaces et on ôtera les housses partout, en prenant bien garde d'écailler la dorure des meubles en époussetant.
«Si par hasard je n'étais pas arrivé lorsqu'une dame viendra en fiacre, sur les une heure, me demander sous le nom de M. Charles, on la fera monter à l'appartement, dont on descendra la clef, qu'on me remettra lorsque j'arriverai moi-même.»
Malgré la rédaction peu académique de ce billet, Rodolphe comprit parfaitement ce dont il s'agissait et dit à la portière:
--Qui habite donc le premier étage?
La vieille approcha son doigt jaune et ridé de sa lèvre pendante et répondit avec un malicieux ricanement.
--_Motus_... c'est des intrigues de femme.
--Je vous demande cela, ma chère madame Pipelet... parce qu'avant de loger dans une maison... on désire savoir...
--C'est tout simple... dis-moi qui tu plantes... je te dirai qui tu plais, n'est-ce pas?
--J'allais vous le dire.