Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 2

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Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son défenseur inconnu. En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si irrésistible, que la tourbe de scélérats et de femmes perdues au milieu desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter, l'écoutaient avec ravissement et l'avaient surnommée la _Goualeuse_ (la chanteuse).

La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dû sans doute à la candeur virginale de ses traits...

On l'appelait encore _Fleur-de-Marie_, mots qui en argot signifient la _Vierge_.

Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression, lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infâme, où les mots qui signifient le vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons, disons-nous, surpris cette métaphore d'une poésie si douce, si tendrement pieuse: _Fleur-de-Marie_?

Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice immaculé au milieu d'un champ de carnage?

Bizarre contraste, étrange hasard! Les inventeurs de cette épouvantable langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie! Ils ont prêté un charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer!

Ces réflexions n'amènent-elles pas à croire, en songeant ainsi à d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des existences les plus criminelles, que certains principes de moralité, de piété, pour ainsi dire innés, jettent encore quelquefois çà et là de vives lueurs dans les âmes les plus ténébreuses? Les scélérats _tout d'une pièce_ sont des phénomènes assez rares.

Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe) paraissait âgé de trente à trente-six ans; sa taille moyenne, svelte, parfaitement proportionnée, ne semblait pas annoncer la vigueur surprenante que cet homme venait de déployer dans sa lutte avec l'athlétique Chourineur.

Il eût été très-difficile d'assigner un caractère certain à la physionomie de Rodolphe; elle réunissait les contrastes les plus bizarres.

Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-être pour un homme.

Son teint d'une pâleur délicate, ses grands yeux d'un brun orangé, presque toujours à demi fermés et entourés d'une légère auréole d'azur, sa démarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique, semblaient annoncer un homme blasé, dont la constitution était sinon délabrée, du moins affaiblie par les aristocratiques excès d'une vie opulente.

Et pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe venait de terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redoutés de ce quartier de bandits.

Nous disons _aristocratiques excès_, parce que l'ivresse d'un vin généreux diffère complètement de l'ivresse d'un affreux breuvage frelaté; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les excès diffèrent de symptômes comme ils diffèrent de nature et d'espèce.

Certains plis du front de Rodolphe révélaient le penseur profond, l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermeté des contours de sa bouche, son port de tête quelquefois impérieux et hardi, décelaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace, exercent toujours sur la foule un irrésistible ascendant.

Souvent son regard se chargeait d'une triste mélancolie, et tout ce que la commisération a de plus secourable, tout ce que la pitié a de plus touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le regard de Rodolphe devenait dur, méchant; ses traits exprimaient tant de dédain et de cruauté qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir aucune émotion douce.

La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou d'idées excitait chez lui des passions si contraires.

Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans son adresse, dans son agilité, il n'avait eu qu'un mépris railleur pour l'espèce de bête brute qu'il venait de terrasser.

Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux étaient châtain clair, de la même nuance que ses sourcils noblement arqués et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu saillant était soigneusement rasé.

Du reste, les manières et le langage qu'il affectait avec une incroyable aisance donnaient à Rodolphe une complète ressemblance avec les hôtes de l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Bacchus indien, était entouré d'une cravate noire nouée négligemment, et dont les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rangée de clous armait ses gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le distinguait matériellement des hôtes du tapis-franc; tandis que son air de résolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse sérénité, mettait entre eux et lui une distance énorme.

En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges mains velues sur l'épaule de Rodolphe, s'écria:

--Salut au maître du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-là vient de me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se faire casser les reins ou crever la _sorbonne_[22], en comptant le Maître d'école qui, cette fois-ci, trouvera son maître... J'en réponds et je le parie!

À ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect craintif.

Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place à Rodolphe, dans le cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet inconnu qui débutait si victorieusement dans le _monde_.

L'ogresse, enfin, avait adressé à Rodolphe l'un de ses plus gracieux sourires. Chose inouïe, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du Lapin-Blanc, elle s'était levée de son comptoir pour venir prendre les ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir à sa _société_, attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Maître d'école, terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-même.

Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui, très-pâle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée:

--Le Maître d'école n'est pas venu aujourd'hui?

--Non, dit la mère Ponisse.

--Et hier?

--Il est venu.

--Avec sa nouvelle _largue_[23]?

--Ah ça! est-ce que tu me prends pour un _raille_[24], avec des drogueries? Est-ce que tu crois que je vais _manger_ mes pratiques sur _l'orgue_[25]? dit l'ogresse d'une voix brutale.

--J'ai rendez-vous ce soir avec le Maître d'école, répéta le brigand, nous avons des affaires ensemble.

--Ça doit être du propre, vos affaires, tas _d'escarpes_[26] que vous êtes!

--Escarpes! répéta le bandit d'un air irrité, c'est les escarpes qui te font vivre!

--Ah çà! vas-tu me donner la paix! s'écria l'ogresse d'un air menaçant, en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.

L'homme se remit à sa place en grommelant.

Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du Chourineur, avait échangé un signe de tête amical avec l'adolescent à figure flétrie.

Le Chourineur dit à ce dernier:

--Eh! Barbillon, tu _pitanches_ donc toujours de l'_eau d'aff_[27]?

--Toujours! j'aime mieux faire la _tortue_ et avoir des _philosophes_ aux _arpions_ que d'être sans _eau d'aff_ dans l'_avaloir_ et sans _tréfoin_ dans ma _chiffarde_[28], dit le jeune homme d'une voix cassée, sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.

--Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.

--Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l'ogresse en s'approchant de la jeune fille pour inspecter les vêtements qui couvraient la malheureuse et qu'elle lui avait loués.

Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:

--C'est un plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme une petite chatte... aussi je n'aurais pas confié ce joli châle orange à des canailles comme la Tourneuse ou la Tête-de-Mort. Mais aussi c'est moi qui t'ai _éduquée_ depuis ta sortie de prison... et il faut être juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité.

La Goualeuse baissa la tête et ne parut nullement fière des louanges de l'ogresse.

--Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre coucou, la mère?

Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière la vielle horloge.

--Eh bien, faut-il pas vivre comme des païens! répondit naïvement l'horrible femme.

Puis, s'adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta:

--Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous _goualer_ une de tes _goualantes_[29]?

--Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.

--Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse à Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-être au besoin acheter le soutien.

--Demandez au Chourineur, la mère; il régale; moi, je paye.

--Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu veux à souper, mauvais chien?

--Deux doubles _cholettes_ de _tortu_ à douze, un _arlequin_ et trois croûtons de _lartif_ bien tendre (deux litres de vin à douze sous, trois croûtons de pain très-tendre) et un _arlequin_[30], dit le Chourineur, après avoir un moment médité sur la composition de ce _menu_.

--Je vois que tu es toujours un fameux _licheur_ et que tu as toujours une passion pour les _arlequins_.

--Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?

--Non, Chourineur.

--Veux-tu autre chose qu'un _arlequin_, ma fille? dit Rodolphe.

--Oh! non... ma faim a passé...

--Mais regarde donc _mon maître_... ma fille! dit le Chourineur en riant d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas le reluquer?

La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.

Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-même placer sur la table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'_arlequin_, dont nous n'essayerons pas de donner une idée au lecteur, mais que le Chourineur sembla trouver parfaitement de son goût, car il s'écria:

--Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre... Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de côtelette, des croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des têtes de bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse... c'est du soigné... Est-ce que tu as nocé aujourd'hui?

--Nocé! ah bien oui! J'ai mangé ce matin comme toujours, mon sou de lait et mon sou de pain.

L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les conversations et fit lever toutes les têtes.

C'était un homme entre les deux âges, alerte et robuste, portant veste et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa le langage familier à ses hôtes pour demander à souper.

Quoique cet étranger ne fût pas un des habitués du tapis-franc, on ne fit bientôt plus attention à lui: il était _jugé_.

Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les honnêtes gens, ont un coup d'oeil sûr.

Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux individus à figure sinistre dont l'un avait demandé le Maître d'école. Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.

Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré son audace, le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe; il n'osait pas le tutoyer.

Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.

--Foi d'homme! dit-il à Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis tout de même flatté de vous avoir rencontré.

--Parce que tu trouves l'_arlequin_ de ton goût?

--D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec le Maître d'école, lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son tour... ça me flattera...

--Ah çà, est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un bouledogue sur le Maître d'école?

--Non, mais il sautera sur vous dès qu'il entendra dire que vous êtes plus fort que lui, répondit le Chourineur en se frottant les mains.

--J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah çà, il fait un temps de chien... si nous demandions un pot _d'eau d'aff_ avec du sucre, ça mettrait peut-être la Goualeuse en train de chanter...

--Ça me va, dit le Chourineur.

--Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta Rodolphe.

--L'Albinos, dit Chourineur, _fagot affranchi_ (forçat libéré), débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul, gelé pendant l'hiver, rôti pendant l'été, voilà mon caractère, dit le convive de Rodolphe en faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah çà, ajouta-t-il, et vous, mon maître, c'est la première fois qu'on vous voit dans la Cité... C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânement sur mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens toujours là, comme _c'était fignolé_!... Mais vous avez un autre métier que de rincer le Chourineur?

--Je suis peintre en éventails! et je m'appelle Rodolphe.

--Peintre en éventails! C'est donc ça que vous avez les mains si blanches, dit le Chourineur. C'est égal, si tous vos camarades sont comme vous, il paraît qu'il faut être pas mal fort pour faire cet état-là... Mais puisque vous êtes ouvrier, et sans doute un honnête ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, où il n'y a que des _grinches_, des _escarpes_ ou des _fagots affranchis_ comme moi, et qui ne peuvent aller ailleurs?

--Je viens ici, parce que j'aime la bonne société.

--Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la tête d'un air de doute. Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Rouge; enfin... suffit... Vous dites que vous ne le connaissez pas?

--Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que l'enfer confonde... si ça plaît à Lucifer!...

--Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de moi, et vous n'avez pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... à condition que vous m'apprendrez à donner les coups de poing qui ont été le bouquet de ma raclée... j'y tiens.

--J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse dira aussi la sienne.

--Ça va, reprit le Chourineur... Il fait un temps à ne pas mettre un sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?

--Je veux bien; mais ça ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...

--Et vous nous direz la vôtre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.

--Oui, je commencerai...

--Peintre d'éventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli métier.

--Et combien gagnez-vous, à vous éreinter à ça? dit le Chourineur.

--Je suis à ma tâche, répondit Rodolphe; mes bonnes journées vont à quatre francs, quelquefois à cinq, mais dans l'été, parce que les jours sont longs.

--Et vous flânez souvent, gueusard?

--Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon garni.

--Excusez, monseigneur... vous couchez à six sous, vous! dit le Chourineur en portant la main à son bonnet...

Ce mot _monseigneur_, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:

--Oh! je tiens à mes aises et à la propreté.

--En voilà un pair de France! un banquier! un riche! s'écria le Chourineur, il couche à six.

--Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fait dix; quatre sous à déjeuner, quatorze; quinze sous à dîner; un ou deux sous d'eau-de-vie, ça me fait dans les environs de trente _ronds_ (sous) par jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du temps je fais la noce.

--Et votre famille? dit la Goualeuse.

--Le choléra l'a mangée, reprit Rodolphe.

--Qu'est-ce qu'ils étaient, vos parents? demanda la Goualeuse.

--Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vieux chiffons.

--Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.

--J'étais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai été _major_, je lui ai redû trente francs... Voilà mon héritage.

--Et votre maître fabricant, à cette heure? demanda le Chourineur.

--Mon _singe_[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, bête... mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un oeil que faire la paye aux ouvriers. Voilà son signalement; s'il s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas à sa fabrique. J'ai été apprenti chez lui depuis l'âge de quinze ans, j'ai eu un bon numéro à la conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatrième sur le devant; je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.

--Maintenant, à ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon histoire pour la bonne bouche.

III

Histoire de la Goualeuse

--Commençons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.

--Oui... tes parents? reprit Rodolphe.

--Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.

--Ah! bah! fit le Chourineur.

--Ni vus, ni connus; née sous un chou, comme on dit aux enfants.

--Tiens, c'est drôle, la Goualeuse!... nous sommes de la même famille...

--Toi aussi, Chourineur?

--Orphelin du pavé de Paris, tout comme toi, ma fille.

--Et qu'est-ce qui t'a élevée, la Goualeuse? demanda Rodolphe.

--Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept à huit ans, j'étais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un oeil vert tout rond, et qu'elle ressemblait à une chouette qui aurait un oeil crevé.

--Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'écria le Chourineur en riant.

--La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du sucre d'orge sur le Pont-Neuf; manière de demander l'aumône... Quand je n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au lieu de me donner à souper.

--Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de pain, avec des calottes pour mettre dessus.

--Oh! mon Dieu, oui...

--Et tu es sûre que cette femme n'était pas ta mère? demanda Rodolphe.

--J'en suis sûre, la Chouette me l'a assez reproché, d'être sans père et mère; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramassée dans la rue.

--Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu ne faisais pas une recette de dix sous?

--Un verre d'eau par là-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans une paillasse étendue par terre et où la borgnesse avait fait un trou pour me fourrer... Tenez, on croit comme ça que la paille est chaude; eh bien on se trompe.

--La _plume de Beauce_[32]! s'écria le Chourineur, tu as raison, ma fille, c'est une vraie gelée; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais on fait sa tête, on dit: C'est canaille... ç'a été porté!

Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:

--Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même ration pour déjeuner que pour souper, et je m'en allais à Montfaucon chercher des vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette tenait sa boutique de lignes à pêcher sous le pont Notre-Dame... Pour un enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez... de la rue de la Mortellerie à Montfaucon.

--L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas te plaindre de ça, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa pipe.

--Enfin, je revenais éreintée avec un plein panier de vers. Alors, sur le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne laissais pas la mie, je t'en réponds.

--De ne pas manger, ça t'a rendu la taille fine comme une guêpe, ma fille: faut pas te plaindre de ça, dit le Chourineur en aspirant bruyamment quelques bouffées de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez donc, camarade? Non, je veux dire maître Rodolphe? Vous avez l'air tout chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la misère? Tiens... nous en avons tous eu de la misère!

--Oh! je te défie bien d'avoir été aussi malheureux que moi, Chourineur, dit Fleur-de-Marie.

--Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'étais comme une reine auprès de moi! Au moins, quand tu étais petite, tu couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les bonnes nuits dans les fours à plâtre de Clichy, en vrai _gouépeur_ (vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait trop loin pour aller aux fours à plâtre de Clichy, vu que la fringale me cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre... et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.

--Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille, dit Fleur-de-Marie; avec ça, j'étais grosse comme une mauviette.

--Tu te rappelles ça, toi?

--Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du premier coup; alors elle se mettait à trépigner sur moi en criant: «Cette petite gueuse-là! elle n'a pas pour deux liards de force: ça ne peut pas seulement supporter deux calottes.» Et puis elle m'appelait la Pégriotte; j'ai pas eu d'autre nom, ç'a été mon baptême.

--C'est comme moi, j'ai eu le baptême des chiens perdus: on m'appelait chose... machin... ou l'Albinos. C'est étonnant, comme nous nous ressemblons, ma fille, dit le Chourineur.

--C'est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s'adressait presque toujours à cet homme; ressentant malgré elle une sorte de honte en présence de Rodolphe, elle osait à peine lever les yeux, quoiqu'il parût appartenir à l'espèce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.

--Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce que tu faisais? demanda le Chourineur.

--La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'à la nuit; car le soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame! à cette heure-là, mon morceau de pain était bien loin: mais si j'avais le malheur de demander à manger à la Chouette, elle me battait en me disant: «Fais dix sous d'aumône, Pégriotte, et tu auras à souper!» Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon petit éventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de faim!...

--Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la Goualeuse; on ne croirait pas ça... mais la faim fait grelotter autant que le froid.

--Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu'à onze heures du soir, ma boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir pleurer... souvent ça touchait les passants, et quelquefois on me donnait jusqu'à dix, jusqu'à quinze sous, que je rendais à la Chouette.

--Fameuse soirée pour une mauviette!

--Mais voilà-t-il pas que la borgnesse, qui voyait ça...

--D'un oeil, dit le Chourineur en riant.

--D'un oeil, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voilà-t-il pas que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant les passants et d'augmenter ainsi ma recette.

--Ce n'était pas déjà si bête!

--Oui, tu crois ça, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups; je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais comme une alouette, quoique je n'en eusse guère envie... de chanter.