Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 1

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Eugène Sue

LES MYSTÈRES DE PARIS

Tome I

(1842--1843)

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE.

I Le tapis-franc. II L'ogresse. III Histoire de la Goualeuse. IV Histoire du Chourineur. V L'arrestation. VI Thomas Seyton et la comtesse Sarah. VII La bourse ou la vie. VIII Promenade. IX La surprise. X La ferme. XI Les souhaits. XII La ferme. XIII Murph et Rodolphe. XIV Les adieux. XV Le rendez-vous. XVI Préparatifs. XVII Le Coeur-Saignant XVIII Le caveau. XIX Le garde-malade. XX Récit du Chourineur. XXI La punition.

DEUXIÈME PARTIE.

I L'Île-Adam. II Récompense. III Le départ IV Recherches. V Renseignements sur François Germain. VI Le marquis d'Harville. VII Histoire de David et de Cecily. VIII Une maison de la rue du Temple. IX Les trois étages. X Monsieur Pipelet XI Les quatre étages. XII Tom et Sarah. XIII Sir Walter Murph et l'abbé Polidori. XIV Un premier amour. XV Le bal. XVI Le jardin d'hiver. XVII Le rendez-vous. XVIII Tu viens bien tard, mon ange! XIX Les rendez-vous. XX Un ange. XXI Idylle. XXII Inquiétudes. Notes.

PREMIÈRE PARTIE

I

Le tapis-franc

Un _tapis-franc_, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage.

Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s'appelle un _ogre_, ou une femme de même dégradation, qui s'appelle une _ogresse_, tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la population parisienne; forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent.

Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son filet dans cette fange; presque toujours elle y prend les coupables.

Ce début annonce au lecteur qu'il doit assister à de sinistres scènes; s'il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.

Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le Walter Scott américain, a tracé les moeurs féroces des sauvages, leur langue pittoresque, poétique, les mille ruses à l'aide desquelles ils fuient ou poursuivent leurs ennemis.

On a frémi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant que si près d'eux vivaient et rôdaient ces tribus barbares, que leurs habitudes sanguinaires rejetaient si loin de la civilisation.

Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.

Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous; nous pouvons les coudoyer en nous aventurant dans les repaires où ils vivent, où ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se partager enfin les dépouilles de leurs victimes.

Ces hommes ont des moeurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphores dégouttantes de sang.

Comme les sauvages, enfin, ces gens s'appellent généralement entre eux par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains avantages ou à certaines difformités physiques.

Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des scènes de ce récit.

Nous craignons d'abord qu'on ne nous accuse de rechercher des épisodes repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu'on ne nous trouve au-dessous de la tâche qu'impose la reproduction fidèle, vigoureuse, hardie, de ces moeurs excentriques.

En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n'avons pu échapper à une sorte de serrement de coeur... nous n'oserions dire de douloureuse anxiété... de peur de prétention ridicule.

En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même ressentiment, nous nous sommes demandé s'il fallait nous arrêter ou persévérer dans la voie où nous nous engagions, si de pareils tableaux devaient être mis sous les yeux du lecteur.

Nous sommes presque resté dans le doute; sans l'impérieuse exigence de la narration, nous regretterions d'avoir placé en si horrible lieu l'explosion du récit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur l'espèce de curiosité craintive qu'excitent quelquefois les spectacles terribles.

Et puis encore nous croyons à la puissance des contrastes.

Sous ce point de vue de l'art, il est peut-être bon de reproduire certains caractères, certaines existences, certaines figures, dont les couleurs sombre, énergiques, peut-être même crues, serviront de repoussoir, d'opposition à des scènes d'un tout autre genre.

Le lecteur, prévenu de l'excursion que nous lui proposons d'entreprendre parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les bagnes, et dont le sang rougit les échafauds... le lecteur voudra peut-être bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle pour lui; hâtons-nous de l'avertir d'abord que, s'il pose d'abord le pied sur le dernier échelon de l'échelle sociale, à mesure que le récit marchera, l'atmosphère s'épurera de plus en plus.

Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une taille athlétique, vêtu d'une mauvaise blouse, traversa le pont au Change et s'enfonça dans la Cité, dédale de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s'étend depuis le Palais de Justice jusqu'à Notre-Dame.

Le quartier du Palais de Justice, très-circonscrit, très-surveillé, sert pourtant d'asile ou de rendez-vous aux malfaiteurs de Paris. N'est-il pas étrange, ou plutôt fatal, qu'une irrésistible attraction fasse toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les condamne à la prison, au bagne, à l'échafaud!

Cette nuit-là, donc, le vent s'engouffrait violemment dans les espèces de ruelles de ce lugubre quartier; la lueur blafarde, vacillante, des réverbères agités par la bise, se reflétait dans le ruisseau d'eau noirâtre qui coulait au milieu des pavés fangeux.

Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et si perpendiculaires, que l'on pouvait à peine les gravir à l'aide d'une corde à puits fixée aux murailles humides par des crampons de fer.

Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des étalages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises viandes.

Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de presque toutes ces misérables boutiques était grillagée de fer, tant les marchands redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier.

L'homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fèves, située au centre de la Cité, ralentit beaucoup sa marche: il se sentait sur son terrain.

La nuit était profonde, l'eau tombait à torrents, de fortes rafales de vent et de pluie fouettaient les murailles.

Dix heures sonnaient dans le lointain à l'horloge du Palais de Justice.

Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme des cavernes, chantaient à demi-voix quelques refrains populaires.

Une de ces créatures était sans doute connue de l'homme dont nous parlons; car, s'arrêtant brusquement devant elle, il la saisit par le bras.

--Bonsoir, Chourineur[1].

Cet homme, repris de justice, avait été ainsi surnommé au bagne.

--C'est toi, la Goualeuse[2], dit l'homme en blouse; tu vas me payer l'_eau d'aff_[3], ou je te fais danser sans violons!

--Je n'ai pas d'argent, répondit la femme en tremblant; car cet homme inspirait une grande terreur dans le quartier.

--Si ta _filoche_ est à _jeun_[4], _l'ogresse_ du tapis-franc te fera crédit sur ta bonne mine.

--Mon Dieu! je lui dois le loyer des vêtements que je porte...

--Ah! tu raisonnes? s'écria le Chourineur. Et il donna dans l'ombre et au hasard un si violent coup de poing à cette malheureuse, qu'elle poussa un cri de douleur aigu.

--Ça n'est rien que ça, ma fille; c'est pour t'avertir...

À peine le brigand avait-il dit ces mots, qu'il s'écria avec un effroyable jurement:

--Je suis piqué à l'aileron; tu m'as égratigné avec tes ciseaux. Et furieux, il se précipita à la poursuite de la Goualeuse dans l'allée noire.

--N'approche pas, ou je te crève les _ardents_ avec mes _fauchants_ [5], dit-elle d'un ton décidé. Je ne t'avais rien fait, pourquoi m'as-tu battue?

--Je vais te dire ça, s'écria le bandit en s'avançant toujours dans l'obscurité. Ah! je te tiens! et tu vas la danser! ajouta-t-il en saisissant dans ses larges et fortes mains un poignet mince et frêle.

--C'est toi qui vas danser! dit une voix mâle.

--Un homme! Est-ce toi, Bras-Rouge? réponds donc et ne serre pas si fort... j'entre dans l'allée de ta maison... ça peut bien être toi...

--Ça n'est pas Bras-Rouge, dit la voix.

--Bon, puisque ça n'est pas un ami, il va y avoir du _raisiné_[6] _par terre_, s'écria le Chourineur. Mais à qui donc la petite patte que je tiens là?

--C'est la pareille de celle-ci.

Sous la peau délicate et douce de cette main qui vint le saisir brusquement à la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs et des muscles d'acier.

La Goualeuse, réfugiée au fond de l'allée, avait lestement grimpé plusieurs marches; elle s'arrêta un moment, et s'écria en s'adressant à son défenseur inconnu:

--Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur m'a battue parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis revengée, mais je n'ai pu lui faire grand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant je suis en sûreté, laissez-le; prenez bien garde à vous, c'est le Chourineur.

L'effroi qu'inspirait cet homme était bien grand.

--Mais vous ne m'entendez donc pas? Je vous dis que c'est le Chourineur! répéta la Goualeuse.

--Et moi je suis un _ferlampier_ qui n'est pas _frileux_[7], dit l'inconnu.

Puis tout se tut.

On entendit pendant quelques secondes le bruit d'une lutte acharnée.

--Mais tu veux donc que je t'_escarpe_[8]? s'écria le bandit en faisant un violent effort pour se débarrasser de son adversaire, qu'il trouvait d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon, tu vas payer pour la Goualeuse et pour toi, ajouta-t-il en grinçant les dents.

--Payer en monnaie de coups de poing, oui, répondit l'inconnu.

--Si tu ne lâches pas ma cravate, je te mange le nez, murmura le Chourineur d'une voix étouffée.

--J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y vois pas clair!

--Alors, viens sous le _pendu glacé_[9].

--Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.

Et, se précipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours au collet, il le fit reculer jusqu'à la porte de l'allée et le poussa violemment dans la rue, à peine éclairée par la lueur du réverbère.

Le bandit trébucha; mais, se raffermissant aussitôt, il s'élança avec furie contre l'inconnu, dont la taille très-svelte et très-mince ne semblait pas annoncer la force incroyable qu'il déployait.

Le Chourineur, quoique d'une constitution athlétique et de première habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement la _savate_, trouva, comme on dit, son _maître_.

L'inconnu lui _passa la jambe_ (sorte de croc-en-jambe) avec une dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois.

Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son adversaire, le Chourineur revint à la charge en rugissant de colère.

Alors le défenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de méthode, fit pleuvoir sur la tête du bandit une grêle de coups de poing aussi rudement assenés qu'avec un gantelet de fer.

Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner, l'un des plus fameux boxeurs de Londres, étaient d'ailleurs si en dehors des règles de la savate, que le Chourineur en fut doublement étourdi; pour la troisième fois le brigand tomba comme un boeuf sur le pavé en murmurant:

--_Mon linge est lavé_[10].

--S'il renonce, ne l'achevez pas, ayez pitié de lui! dit la Goualeuse, qui pendant cette rixe s'était hasardée sur le seuil de l'allée de la maison de Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec étonnement: Mais qui êtes-vous donc? Excepté le Maître d'école, il n'y a personne, depuis la rue Saint-Éloi jusqu'à Notre-Dame, capable de battre le Chourineur. Je vous remercie bien, monsieur; hélas! sans vous il m'assommait.

L'inconnu, au lieu de répondre à cette femme, écoutait attentivement sa voix.

Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'était fait entendre à son oreille; il tâcha de distinguer les traits de la Goualeuse: il ne put y parvenir, la nuit était trop sombre, la clarté du réverbère était trop pâle.

Après être resté quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la jambe, les bras, et enfin se leva sur son séant.

--Prenez garde! s'écria la Goualeuse en se réfugiant de nouveau dans l'allée et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va peut-être vouloir se revenger!

--Sois tranquille, ma fille, s'il en veut encore, j'ai de quoi le servir.

Le brigand entendit ces mots.

--J'ai la coloquinte en bringues, dit-il à l'inconnu. Pour aujourd'hui j'en ai assez, je n'en mangerai plus; une autre fois je ne dis pas, si je te retrouve.

--Est-ce que tu n'es pas content? est-ce que tu te plains? s'écria l'inconnu d'un ton menaçant. Est-ce que j'ai _macarone_[11]?

--Non, non, je ne me plains pas: tu es un cadet qui a de l'_atout_, dit le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considération respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette espèce. Tu m'as rincé; et, excepté le Maître d'école, qui mangerait trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu'à cette heure ne peut se vanter de me mettre le pied sur la tête.

--Eh bien! après?

--Après?... j'ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras le tien un jour ou l'autre, tôt ou tard... tout le monde trouve le sien... À défaut d'hommes, il y a toujours bien le _meg_ des _megs_[12], comme disent les _sangliers_[13]. Ce qui est sûr, c'est que, maintenant que tu as mis le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans la Cité. Toutes les filles d'amour seront tes esclaves: _ogres_ et _ogresses_ n'oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà! mais qui es-tu donc?... tu _dévides le jars_[14] comme père et mère! Si tu es _grinche_[15], je ne suis pas ton homme. J'ai _chouriné_[16], c'est vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et il faut que je frappe... mais j'ai payé mes chourinades en allant quinze ans au pré[17]. Mon temps est fini, je ne dois rien aux _curieux_[18], et je n'ai jamais _grinché_[19]: demande à la Goualeuse.

--C'est vrai, ce n'est pas un voleur, dit celle-ci.

--Alors, viens boire un verre _d'eau d'aff_, et tu me connaîtras, dit l'inconnu; allons, sans rancune.

--C'est honnête de ta part... Tu es mon maître, je le reconnais, tu sais rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la grêle de coups de poing de la fin... Tonnerre! comme ça me pleuvait sur la boule! je n'ai jamais rien vu de pareil... comme c'était festonné! ça allait comme un marteau de forge. C'est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.

--Je recommencerai quand tu voudras.

--Pas sur moi, toujours, dis donc; eh! pas sur moi. J'en ai encore des éblouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu étais dans l'allée de sa maison?

--Bras-Rouge! dit l'inconnu surpris de cette question; je ne sais pas ce que tu veux dire; il n'y a pas que Bras-Rouge qui habite cette maison, sans doute?

--Si fait, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les voisins, dit le Chourineur en souriant d'un air singulier.

--Eh bien! tant mieux pour lui, reprit l'inconnu, qui semblait ne pas vouloir continuer la conversation à ce sujet. Je ne connais pas plus Bras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j'étais entré un moment dans cette allée pour me mettre à l'abri: tu as voulu battre cette pauvre fille, je t'ai battu, voilà tout.

--C'est juste: d'ailleurs tes affaires ne me regardent pas; tous ceux qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le dire à Rome. N'en parlons plus.

Puis, s'adressant à la Goualeuse:

--Foi d'homme, tu es une bonne fille; je t'ai donné une calotte, tu m'as rendu un coup de ciseaux, c'était de jeu; mais, ce qui est gentil de ta part, c'est que tu n'as pas aguiché cet enragé-là contre moi, quand je n'en voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c'est monsieur qui paye. À propos de ça, mon brave, dit-il à l'inconnu, si, au lieu d'aller _pitancher_[20] de l'_eau d'aff_, nous allions nous _refaire de sorgue_ [21] chez l'ogresse du Lapin-Blanc: c'est un tapis-franc.

--Tope, je paye à souper. Veux-tu venir, la Goualeuse? dit l'inconnu.

--Oh! j'avais bien faim, répondit-elle: mais de voir des batteries ça m'écoeure, je n'ai plus d'appétit.

--Bah! bah! ça te viendra en mangeant, dit le Chourineur; et la cuisine est fameuse au Lapin-Blanc.

Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se dirigèrent vers la taverne.

Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu, un charbonnier d'une taille colossale, embusqué dans une autre allée, avait observé avec anxiété les chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a vu, prêter le moindre secours à l'un des deux adversaires.

Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirigèrent vers la taverne, le charbonnier les suivit.

Le bandit et la Goualeuse entrèrent les premiers dans le tapis-franc; l'inconnu les suivait, lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout bas en anglais et d'un ton de respectueuse remontrance:

--Monseigneur, prenez bien garde!

L'inconnu haussa les épaules et rejoignit ses compagnons. Le charbonnier ne s'éloigna pas de la porte du cabaret; prêtant l'oreille avec attention, il regardait de temps à autre au travers d'un petit jour pratiqué dans l'épaisse couche de blanc d'Espagne dont les vitres de ces repaires sont toujours enduites intérieurement.

II

L'ogresse

Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fèves. Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une haute maison dont la façade se compose de deux fenêtres dites à _guillotine_.

Au-dessus de la porte d'une sombre allée voûtée se balance une lanterne oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges: «Ici on loge à la nuit.»

Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.

C'est une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de solives noires, éclairée par la lumière rougeâtre d'un mauvais quinquet. Les murs, recrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de sentences en termes d'argot.

Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue: une brassée de paille est déposée, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situé à droite de la porte et au-dessous du quinquet.

De chaque côté de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couche à trois sous la nuit.

Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses hôtes.

L'ogresse s'appelle la mère Ponisse; sa triple profession consiste à loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables créatures qui pullulent dans ces rues immondes.

L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente, haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un châle de poil de lapin se croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos; sa robe de laine verte laisse voir des sabots noirs souvent incendiés par sa chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivré, enflammé par l'abus des liqueurs fortes.

Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de différentes mesures d'étain; sur une tablette attachée au mur, on voit plusieurs flacons de verre façonnés de manière à représenter la figure en pied de l'empereur.

Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de couleur rose et verte, connus sous le nom de _parfait-amour_ et de _consolation_.

Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi près de l'ogresse, semble le démon familier de ce lieu.

Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'âme humaine est un abîme impénétrable... une sainte branche de buis de Pâques, achetée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boîte d'une ancienne pendule à coucou.

Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de haillons, touchaient à peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils parlaient à voix basse d'un air inquiet.

L'un d'eux surtout, très-pâle, presque livide, rabattait souvent jusque sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il était coiffé; il tenait sa main gauche presque toujours cachée, ayant soin de la dissimuler, autant que possible, lorsqu'il était obligé de s'en servir.

Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans à peine, à la figure imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux mains dans les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc, il ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie placée devant lui.

Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien de remarquable, leurs physionomies étaient féroces ou abruties, leur gaieté grossière ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.

Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse y entrèrent.

Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce récit, leurs figures sont trop caractérisées, pour que nous ne les mettions pas en relief.

Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athlétique, a des cheveux d'un blond pâle tirant sur le blanc, des sourcils épais et d'énormes favoris d'un roux ardent.

Le hâle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière aux forçats.

Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutôt une sorte d'audace brutale que la férocité; quoique la partie postérieure de son crâne, singulièrement développée, annonce la prédominance des appétits meurtriers et charnels.

Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur sous l'épaisse couche de boue qui le couvre.

Par une anomalie étrange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces types angéliques et candides qui conservent leur idéalité même au milieu de la dépravation, comme si la créature était impuissante à effacer par ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques êtres privilégiés.

La Goualeuse avait seize ans et demi.

Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu, voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine, son nez fin et droit, son menton à fossette, étaient d'une adorable suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de cheveux d'un blond cendré magnifique descendait en s'arrondissant jusqu'au milieu de la joue, remontait derrière l'oreille dont on apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme on dit vulgairement, en _marmotte_.

Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté et d'une blancheur éblouissantes. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large, laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un mauvais petit châle orange, à franges vertes, se croisait sur son sein.