Part 40
Emilie ne put s'empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit l'incident qui l'avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considéra que dès que l'esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec embarras de la mystérieuse musique qu'on entendait au château de Blangy vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien appris.--Il ne put lui rien dire à cet égard.--Je sais seulement, mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué avec eux.--Oui, j'en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mêlaient de l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais pas.--On ne peut nier que son esprit n'y eût une extrême influence, dit Emilie en souriant; mais je m'étonne, Ludovico, que ces pirates persistassent dans leur conduite; après l'arrivée de M. le comte ils étaient bien sûrs d'être découverts.--J'ai lieu de croire, mademoiselle, reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu'ils s'en occupèrent aussitôt après l'arrivée de M. le comte: mais ils n'avaient que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlevé, la voûte était à moitié vide. Ils étaient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces superstitions relatives à l'appartement; ils eurent grand soin de ne rien déranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant, ils se représentaient toute la consternation des habitants du château de Blangy à ma disparition. Ce fut pour m'empêcher de les trahir qu'ils m'entraînèrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent maîtres du château. J'appris néanmoins qu'une nuit, malgré leurs précautions, ils s'étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la chambre à coucher; M. le comte m'a dit que lui-même y était alors avec M. Henri. Ils entendirent d'étranges lamentations qui venaient sans doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. M. le comte m'a avoué qu'il avait éprouvé plus que de la surprise: mais comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le sût pas, il fut discret ainsi que son fils.
Emilie, se rappelant le changement qui s'était manifesté dans le comte après la nuit qu'il avait passée dans l'appartement, en reconnut la cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et, l'ayant envoyé se reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis.
Sur le soir Thérèse vint lui porter l'anneau que lui avait remis Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mécontente de ce que Thérèse l'avait reçu, et refusa de l'accepter malgré le triste plaisir qu'elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l'abattement où était Valancourt quand il avait donné l'anneau: elle répéta ce qu'il l'avait chargée de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce récit lui causait; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie.
L'âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son avis; cependant Emilie tâcha de l'arrêter, et, quoiqu'elle sentît bien la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit seulement à Thérèse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle avait pour régler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et qu'il fallait rendre l'anneau, en représentant qu'on ne pouvait l'accepter. Elle dit ensuite à Thérèse que, si elle faisait cas de son estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de Valancourt. Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le mécontentement singulier qu'exprimèrent les traits d'Emilie l'empêcha pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée.
Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Emilie s'occupa des préparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait, parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie réfléchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui ferait sa dot et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à M. Quesnel. Elle désirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en des mains étrangères. Ce lieu, d'ailleurs, était celui de sa naissance et le berceau de ses premières années. Emilie ne tenait point à ses propriétés de Toulouse; elle désirait les vendre et racheter la terre de sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie.
Le jour suivant, l'arrivée de ses amis ranima la triste Emilie. La vallée fut encore une fois l'asile d'une société douce et d'une aimable hospitalité. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, ôtaient à Blanche quelque chose de sa vivacité; mais elle conservait une simplicité touchante, et quoiqu'un peu changée elle n'en était pas moins charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de séjour, Emilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait plus d'inquiétude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la sienne; et, pensant que sans doute il était retourné chez son frère, elle persista à refuser l'anneau, et recommanda à Thérèse de le bien garder jusqu'à ce qu'elle revît Valancourt.
Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy.
Dès le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire, qui s'élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse dont le sort l'avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au monastère. A la porte, elles virent un carrosse, et l'écume des chevaux leur apprit que l'équipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu'Emilie et Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent une religieuse, et elles apprirent que soeur Agnès vivait encore, qu'elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les anecdotes du couvent; et l'amitié qu'elle portait aux personnes qu'elles regardaient les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation, l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant Emilie; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits exprimaient la langueur.--Notre maison, dit-elle après les premiers compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos soeurs paye en ce moment le tribut à la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre soeur Agnès est mourante.
Emilie exprima le sincère intérêt qu'elle y prenait.
--Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l'abbesse: peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on l'aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage. De pareilles scènes sont déchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y accoutumer: elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce que nous devons souffrir.
A la porte de la chambre elles trouvèrent le confesseur; il releva sa tête à leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assisté son père. Il passa sans la remarquer. Ils entrèrent dans la pièce où soeur Agnès était couchée sur une natte; près d'elle était une autre soeur. Elle était si changée, qu'à peine Emilie aurait-elle pu la reconnaître, si elle n'eût été prévenue. Son air était hagard et horrible; ses yeux, creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa poitrine: elle était si préoccupée, qu'elle n'aperçut d'abord ni l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa avec horreur sur Emilie, et s'écria:--Ah! cette vision me poursuit jusqu'à mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle dit à soeur Agnès:--Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir.
Agnès ne fit aucune réponse: elle considérait Emilie dans un effroyable égarement.--C'est elle-même, s'écria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous? réparation! vous l'aurez, vous l'avez déjà! Combien d'années sont écoulées depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai vieilli sous son poids; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes toujours belle, belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais à quoi cela servirait-il? Je l'ai commis.
Emilie, fort émue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la pria d'attendre que soeur Agnès fût plus tranquille. Elle tâcha elle-même de la calmer; mais Agnès ne l'écoutait pas, et regardant Emilie elle s'écria:--A quoi servent donc des années de prières et de repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du meurtre! Où est-il? où est-il? Regardez, regardez là! il erre dans cette chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agnès dont les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas déjà assez punie? Ah! ne me regardez pas de cet air sévère! Ah ciel! encore! C'est elle! c'est elle-même! Pourquoi ces regards de pitié? pourquoi ce sourire? Me sourire, à moi! Quels gémissements entends-je?
Soeur Agnès retomba, et parut privée de la vie. Emilie ne pouvant se soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnèrent des secours à soeur Agnès. Emilie voulait lui parler.--Paix! dit l'abbesse. Le délire est fini; elle va être mieux.--Ma soeur, y a-t-il longtemps qu'elle est dans cet état?--Elle n'y avait pas été depuis plusieurs semaines, répondit la religieuse; mais l'arrivée du gentilhomme qu'elle désirait tant de voir l'a fortement agitée.--Oui, reprit l'abbesse, et voilà sans doute la cause de cet accès: quand elle sera mieux, nous la laisserons en repos.
Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnât peu de secours, elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir être utile.
Quand soeur Agnès eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais désormais sans égarement et avec une profonde expression de douleur: il se passa du temps avant qu'elle pût parler, puis elle dit faiblement:--La ressemblance est étonnante! c'est plus que de l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgré le nom de Saint-Aubert que vous portez, vous n'êtes pas fille de la marquise?--Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manières d'Agnès l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna un coup d'oeil d'intelligence; mais elle répéta sa question.--Quelle marquise! s'écria Agnès: je n'en connais qu'une! la marquise de Villeroi.
Emilie, se rappelant l'émotion de son père à la mention inopinée de cette dame, et la demande qu'il avait faite d'être enterré près des Villeroi, elle sentit un extrême intérêt, et pria soeur Agnès d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraîner Emilie, mais celle-ci, fortement attachée, réitéra sa demande avec chaleur.
--Apportez-moi ma cassette, ma soeur, dit Agnès, je vous apprendrai tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous êtes sûrement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite ressemblance!
La religieuse apporta la cassette: soeur Agnès la lui fit ouvrir; elle en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement à celle qu'elle avait trouvée dans les papiers de son père. Agnès tendait la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence, puis dans l'excès du désespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria tout bas. Quand elle eut achevé sa prière, elle rendit le portrait à Emilie.--Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lègue, et je crois que vous y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappée; mais jamais jusqu'à ce moment elle n'avait ainsi frappé ma conscience:--Restez, ma soeur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait.
Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraîner: Agnès est encore dans le délire, lui dit-elle, observez combien elle divague! Dans ses accès, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des crimes les plus épouvantables.
Emilie néanmoins crut voir dans ce délire autre chose que de la folie. Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant intérêt, et elle se décida à tâcher de se procurer de plus amples informations.
La religieuse rapporta la cassette. Agnès poussa un ressort, et découvrit un autre portrait, elle le montra à Emilie:--Voici, lui dit-elle, une leçon pour la vanité; regardez ce portrait, et voyez s'il y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai été.
Emilie s'empressa de prendre ce portrait; à peine l'eut-elle regardé, que ses tremblantes mains faillirent le laisser échapper. C'était la ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouvé à Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une manière si mystérieuse, et qu'on soupçonnait Montoni d'avoir fait périr.
Muette de surprise, Emilie regardait tour à tour le portrait et la religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors n'existait plus.
--Pourquoi ce regard sévère? dit soeur Agnès, qui se méprenait au genre de son émotion.--J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce réellement votre portrait?--Vous pouvez le demander, dit la religieuse; mais autrefois il était frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez les effets du crime! Autrefois j'étais innocente, mes malheureuses passions dormaient encore. Ma soeur, ajouta-t-elle gravement; et prenant de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement fit frémir: ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrête leur course, elle est rapide; leur force ne connaît aucun frein; elles nous entraînent aveuglément; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et de pénitence n'effacent pas.
--Hélas! bien infortuné, dit l'abbesse, qui connaît mal notre sainte religion! Emilie écoutait Agnès dans le silence et le respect: elle regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce portrait avec celui qu'elle avait vu à Udolphe.--Cette figure ne m'est pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord lui parler trop brusquement d'Udolphe.--Vous vous trompez, lui dit Agnès, et vous ne l'avez sûrement jamais vue.--Non, reprit Emilie; mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.--Impossible, s'écria soeur Agnès, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.--C'était dans le château d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant fixement.--D'Udolphe! s'écria Laurentini, d'Udolphe en Italie?--Précisément, dit Emilie.--Vous me connaissez alors, lui dit Laurentini, et vous êtes la fille de la marquise.
Emilie, étonnée de cette positive assertion, répondit:--Je suis fille de M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument étrangère.--Vous le croyez? reprit Laurentini.
Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire.
--Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise était fort attachée à un gentilhomme de Gascogne, quand elle épousa le marquis par obéissance pour son père. Femme infortunée!
Emilie, se rappelant l'excessive émotion de M. Saint-Aubert au nom de la marquise, aurait alors éprouvé une émotion différente de la surprise, si elle eût moins connu la probité de son père. Le respect qu'elle avait pour lui ne lui permit pas de s'arrêter à la supposition que lui insinuait la signora Laurentini; son intérêt pourtant devint extrême, et elle la conjura de s'expliquer plus clairement.--Ne me pressez pas sur ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puissé-je pour jamais l'effacer de ma mémoire! Elle soupira profondément, et demanda à Emilie comment elle avait su son nom.--Par le portrait que j'ai vu à Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.--Vous avez donc été à Udolphe? dit la religieuse avec une extrême émotion. Quelles scènes ce lieu me rappelle! scènes de félicité, de souffrance et d'horreur!
A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait été témoin dans une chambre du château lui revint à la mémoire; elle regarda la signora et se rappela ses derniers mots, que des années de prières et de pénitence ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit obligée de les attribuer à une autre cause qu'au délire: elle sentit un degré d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un abîme de perplexité, et, ne sachant par quelles questions éclaircir de tels doutes, elle dit seulement à mots interrompus:--Votre soudain départ d'Udolphe!
Laurentini fit un soupir.
--Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant... ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont connus.
La religieuse s'écria:--Quoi! encore? Et, s'efforçant de la relever, ses regards égarés semblaient suivre un objet.--Revenir du tombeau! Quoi! du sang, du sang aussi!--Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le dire.--Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié.
Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus longtemps une telle scène, s'échappa de la chambre, et envoya quelques religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d'Emilie, et, alarmées de l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions. Emilie évita d'y répondre, et dit seulement que soeur Agnès était à l'agonie. On se sépara de bonne heure. Quand Emilie fut retirée, les scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une affreuse énergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir été victime de Montoni, semblait elle-même coupable d'un crime abominable! C'était un grand sujet de surprise et de méditation.
CHAPITRE XLII.
Quelques circonstances singulières vinrent distraire Emilie de ses chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame fut ouvert en présence des supérieures du couvent. On trouva que le tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'était fait connaître au religieux qui l'avait assisté, avait exigé que ce secret fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la signora Laurentini, la confession étrange qu'elle fit à ses derniers moments, firent juger nécessaire à l'abbesse d'entretenir sa jeune amie sur un sujet qu'elle n'avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empêché celle-ci d'aller au couvent: mais, après l'ouverture du testament elle fut mandée de nouveau; et s'étant rendue à Sainte-Claire elle y apprit des détails qui l'affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l'abbesse supprimait plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que l'histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation une histoire abrégée de la défunte soeur.
HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO.
Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe, dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle.
La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.
Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il était prêt à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse.