Part 39
Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance, ne vit plus rien de ce qui l'entourait.
Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt. L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits. Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit prête à renaître, il ne put que s'écrier:--Emilie! Mais elle détourna ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit que sa joie et sa tendresse.
Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de rentrer.
Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s'il eût craint et désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la surprise que lui causait son arrivée.--Oh! mon cher monsieur, disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente! Nous étions toutes les deux dans l'affliction à votre sujet; nous pensions que vous étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous avez frappé: ma jeune maîtresse pleurait à fendre le coeur.
Emilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais, avant qu'elle pût lui parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s'écria: Mon Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pensée, d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur, dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n'avoir point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour les bontés dont vous l'avez comblée. Je suis maintenant de retour, et c'est à moi à en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je alléguer? Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je dis: je n'ai plus de droits à votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais qu'autrefois je les possédais; savoir que je les ai perdus est mon plus cruel désespoir! Désespoir! dois-je employer ce terme? il est trop doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: à présent, à présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu'elle ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thérèse, vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez égard à ma tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont l'orgueil en ce moment le disputait à la tendresse; je ne me rendrai pas volontairement importun. J'avais demandé quelques moments d'attention; néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m'estimer? vous raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre pitié. Et pourtant, Emilie, j'ai été malheureux, je suis encore bien malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi! reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie! Non, non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de rejeter ainsi leur bonheur! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait déjà fini. Parler d'indignité, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux!
Emilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit Valancourt armé de toute sa résolution: je ne vous affligerai plus par ma présence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obéi plus tôt. Si vous le pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de repos. Puissiez-vous être heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux! puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon coeur!
La voix lui manqua à ces dernières paroles; sa figure changea; il jeta sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et s'élança hors de la chaumière.
--Cher monsieur! cher monsieur! cria Thérèse en le suivant à la porte. Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors! Il en mourra, mademoiselle; et tout à l'heure vous pleuriez tant sa mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'idées.
Emilie ne répliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abîmée dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise, les yeux fixes, et l'image de Valancourt présente.
Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village; il y était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il n'y avait pas retourné depuis l'adieu qu'il avait fait à Emilie au château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d'un lieu où habitait l'objet le plus cher à son coeur. Il y avait des moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant Emilie, et de renouveler ses instances, en dépit de son malheur.
Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse de l'amour d'Emilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir s'était renouvelé dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se présentaient à son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait à ses sens, et tout sentiment était banni de son coeur, excepté le désespoir et l'amour.
Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde mélancolie qui l'accablait.
Après qu'il eut écouté fort longtemps ce qu'elle avait à lui dire d'Emilie, il donna à Thérèse tout l'argent qu'il avait sur lui, quoiqu'elle voulût le refuser, et l'assurât que sa maîtresse avait pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Emilie. Il la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du malheureux qui le lui envoyait.
Thérèse pleura en recevant l'anneau; mais c'était plutôt d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle eût pu répliquer, Valancourt était parti; elle le suivit jusqu'à la porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne reçut aucune réponse, et ne le vit plus.
CHAPITRE XLI.
Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothèque, réfléchissait à la scène de la veille. Annette accourut auprès d'elle, et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant qu'elle pût répondre aux questions d'Emilie; à la fin elle s'écria:--J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son esprit!--Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.--Il est sorti du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le salon.--Mais de qui parlez-vous? répéta Emilie. Qui est sorti du vestibule?--Il était habillé comme je l'ai vu cent fois, dit Annette. Ah! qui l'aurait pensé?
Emilie excédée allait lui reprocher sa crédulité ridicule, quand un domestique vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler.
Emilie s'imagina aussitôt que cet étranger était Valancourt; elle répondit qu'elle était occupée, et qu'elle ne voulait voir personne.
Le domestique rentra; l'étranger lui faisait dire qu'il avait des choses importantes à lui communiquer. Annette, qui jusque-là était demeurée muette et surprise, tressaillit alors, et s'écria:--Oui, c'est Ludovico! oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au domestique de la suivre, et si c'était réellement Ludovico de le faire entrer sur-le-champ.
L'instant d'après, Ludovico parut, accompagné d'Annette. La joie faisait oublier à Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que personne parlât qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction en revoyant Ludovico. Sa première émotion augmenta quand elle ouvrit les lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrénées. Ils y avaient été retenus par l'état de M. Sainte-Foix, et l'indisposition de Blanche. Mais cette dernière ajoutait que le baron de Sainte-Foix venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils à son château jusqu'à la guérison de ses blessures, et qu'elle, avec son père, continuerait sa route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer à la vallée, et se proposaient d'y être le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver à ses noces, et de les accompagner au château de Blangy. Elle laissait à Ludovico le soin de raconter lui-même ses aventures. Emilie, quoique fort empressée de découvrir comment il avait disparu de l'appartement du nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu'à ce qu'il se fût rafraîchi, et qu'il eût entretenu la trop heureuse Annette. La joie d'Annette n'eût pas été plus extravagante quand il serait revenu du tombeau.
Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de leur estime et de leur attachement était en ce moment bien nécessaire à la consolation de son coeur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par la dernière entrevue, une nouvelle amertume.
L'invitation de se rendre au château de Blangy était faite par le comte et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la sienne. L'occasion en était si importante pour son amie, qu'Emilie ne pouvait s'y refuser. Elle eût désiré de ne point quitter les ombrages paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester seule pendant que Valancourt était encore dans le voisinage; quelquefois aussi elle pensait que le déplacement et la société réussiraient mieux que la retraite à tranquilliser son esprit.
Il obéit au même instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui faire assez de questions, se préparait à écouter avec une curiosité dévorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa maîtresse, et de l'incrédulité qu'elle montrait à Udolphe au sujet des esprits, et de sa propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgré elle en songeant à la confiance que dernièrement elle y avait donnée; elle observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la superstition d'Annette, il ne serait pas là pour la lui raconter.
Ludovico sourit à Annette, salua Emilie, et commença en ces termes:
--Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnèrent. Tout le temps qu'ils y restèrent, rien d'alarmant ne se présenta: dès qu'ils furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher; je m'assis près de la cheminée; j'avais porté un livre pour me distraire: je confesse que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à la crainte.--Oh! très-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et j'ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la tête aux pieds.--Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant; mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m'imaginai entendre des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et, n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis; tout à coup je fus réveillé par le bruit que j'avais déjà entendu; il semblait venir du côté où était le lit: je ne sais si l'histoire que je venais de lire m'avait troublé l'esprit, ou si tous les rapports qu'on faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux.
A ces mots Emilie trembla et devint inquiète en se rappelant de quel spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu.
--Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le coeur me manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention: je distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me surprenait le plus était de ne voir aucune porte d'où le son pût partir. L'instant d'après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement, et une personne parut derrière; elle sortait d'une petite porte dans le mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure caché par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait guère que ses yeux. Quand sa tête se releva, je vis derrière la figure d'un autre homme, qui regardait par-dessus l'épaule du premier. Je ne sais comment cela se fit, mon épée était devant moi; je n'eus pas la présence d'esprit de m'en saisir; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à demi fermés, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le pensèrent; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus haut.--Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ouï dire que le comte avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles, croyant qu'elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez parti.--Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit Ludovico, que cette porte ait pu échapper; elle est formée dans un lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur: ainsi, quand M. le comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d'une porte à laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est que le passage était formé dans l'épaisseur du mur. Mais, pour revenir à ces hommes que je distinguais obscurément dans l'enfoncement de la porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent dans la chambre et m'entourèrent; j'avais pris mon épée; mais que pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientôt désarmé; ils me lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m'entraînèrent par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits formés dans les murs, à ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'étaient inconnus. Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc; une autre porte nous mena dans une cave: enfin, après quelque intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mêmes sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait; les brigands m'y entraînèrent et nous joignîmes un petit vaisseau à l'ancre; d'autres hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes compagnons y sautèrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon; et après quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me menèrent dans le fort où j'étais quand M. le comte arriva. Ils avaient soin de veiller sur moi, et m'avaient même bandé les yeux pour m'y conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais j'eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que je désirais d'en être délivré.--Mais cependant ils vous laissaient parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la chance que vous aviez de me revoir.
Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif ces hommes l'avaient enlevé.
--Je m'aperçus bientôt, mademoiselle, que c'étaient des pirates qui, depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à leurs desseins. Pour empêcher qu'on ne les découvrît, ils avaient essayé de faire croire que le château était fréquenté par des revenants; et ayant découvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d'y réussir. La concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château, furent si effrayés des bruits étranges qu'ils entendaient, qu'ils refusèrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu'il revenait au château; et tout le pays le crut d'autant plus aisément, que la marquise était morte d'une manière fort étrange, et que le marquis, depuis ce moment, n'était jamais revenu.--Mais quoi! dit Emilie, comment tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château?--La cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient en sûreté, tant que l'on redouterait le château. Il paraît donc qu'ils y apportaient à minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils les y gardaient jusqu'à ce qu'ils pussent s'en défaire avantageusement. Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu'on ne saurait se l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'à l'arrivée de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, les bandits allaient découvrir son nom, et probablement nous tuer tous, pour empêcher qu'on n'éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s'ils projetaient quelque violence, à me montrer et à combattre pour la vie de mon maître. Bientôt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte; je leur dis ce qu'on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte, alarmé de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle était devenue. Les brigands ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent furieux; nous pensâmes qu'il était temps; nous fondîmes dans la chambre, en criant: _Trahison! Monsieur le comte, défendez-vous!_ Le comte et le chevalier tirèrent l'épée au même instant. Le combat fut rude; mais à la fin nous l'emportâmes, et M. le comte vous l'a mandé.--C'est une singulière aventure, dit Emilie: assurément, Ludovico, on doit bien des éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des circonstances relatives à l'appartement du nord, que je ne puis encore m'expliquer: peut-être le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se raconter les prétendus prodiges qu'ils opéraient dans les appartements?--Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas ouï parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. C'était depuis l'arrivée du comte; et celui qui fit le tour en riait de bon coeur.
Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit.
--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans la chambre à coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je suppose.--Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la hardiesse d'aller veiller vous-même.--Oui, dit Ludovico; dans la plus grande frayeur où l'on pût être. La concierge et une autre personne vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la seule chance pour échapper était de leur faire peur. Il souleva donc la courte-pointe; mais son plan ne réussit que lorsqu'il eut montré sa tête, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement.