Part 3
Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il lui cédait en naissance, mais non pas en pénétration, et le surpassait dans le talent de s'insinuer.
Emilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère, lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage; vous devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire mélancolique, qu'il était à peu près comme à son ordinaire. Et les craintes d'Emilie lui firent trouver son père bien plus changé qu'il ne l'était.
Emilie moins oppressée se serait amusée; sans doute la diversité des caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la magnificence même de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore vu, n'eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement arrivé d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays était agité. Il peignait les différents partis avec chaleur: il déplorait les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le gouvernement et la prospérité de Venise, et vantait sa supériorité décidée sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de mêler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le goût français. La flatterie ne fut point aperçue par ceux à qui elle s'adressait, mais l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'échappa point à sa perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s'adressa à Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicité, sa politesse, contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.
Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois le vieux châtaignier que Quesnel se proposait de détruire. Il se reposa sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et aperçut entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événements de sa jeunesse revinrent tout à la fois à son esprit. Il rappela ses anciens amis, leur caractère, et jusqu'à leurs traits. Depuis longtemps ils n'étaient plus; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son Emilie seule l'attachait encore à la vie.
Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mémoire, il en vint au tableau de son épouse mourante: il tressaillit, et, voulant l'oublier s'il lui était possible, il rejoignit la société.
Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperçut en route qu'il était plus silencieux, plus abattu qu'à l'ordinaire. Elle en attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et ne soupçonna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait pas.
En rentrant au château, son affliction se renouvela, et elle sentit plus vivement que jamais la privation d'une mère si chérie. C'était avec le sourire et les caresses de la bonté qu'elle était accueillie après la moindre absence. Aujourd'hui, tout était morne et tout était désert.
Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient. Les semaines passèrent, et l'horreur du désespoir se fondit peu à peu dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacré. Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à s'en apercevoir. Sa constitution ne s'était jamais remise du choc qu'elle avait reçu de sa maladie, et l'ébranlement qu'il reçut à la mort de madame Saint-Aubert détermina son extrême langueur. Son médecin lui conseilla de voyager. Il était visible que la douleur avait pris sur ses nerfs, déjà fort attaqués; et l'on pensait que la variété et le mouvement, en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et de la vigueur.
Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses préparatifs, et Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui fallut congédier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement d'opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances, eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d'infirmité, il ne se réservait pas du moins un serviteur. Mais, quand, à la veille du départ, elle s'aperçut qu'il avait renvoyé Jacquot, François et Marie, et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme de charge, elle fut extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par économie, lui répliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coûteux.
Le médecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence. Saint-Aubert se résolut donc à s'acheminer lentement vers cette province, en côtoyant la Méditerranée.
Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui précéda le départ. Emilie avait des livres et quelques autres choses à ranger; minuit sonna avant qu'elle eût fini; elle se souvint de ses crayons qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laissés dans le salon. Elle y alla, et, passant près de la chambre de son père, elle en trouva la porte entr'ouverte, et jugea qu'il était dans son cabinet. C'était son usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d'insomnies cruelles, il quittait son lit et se retirait dans cette pièce pour tâcher d'y trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda dans le cabinet, il n'y était pas.--En remontant, elle frappa légèrement à la porte, ne reçut point de réponse, et s'avança doucement pour savoir où il était.
La chambre était obscure; mais, à travers la porte vitrée, on voyait une lumière au fond d'une pièce voisine. Emilie jugea bien que son père y devait être; mais, craignant qu'à cette heure il ne s'y trouvât mal, elle allait pour s'en assurer. Considérant pourtant qu'une si subite apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumière et s'avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs et même des sanglots. Emilie, qui n'était venue à la porte que pour s'assurer de l'état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvait découvrir son chagrin sans désirer aussi d'en découvrir la cause. Elle continua de l'observer en silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de lettres. Tout d'un coup il se mit à genoux dans une contenance plus solennelle qu'elle ne ne l'eût encore vu; dans une espèce d'égarement qui ressemblait à l'horreur, il fit une très-longue prière.
Une pâleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle resta encore. Il y prit une petite boîte, et en tira une miniature; la lumière, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette femme n'était pas sa mère.
Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse, le porta à ses lèvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs. Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possédât le portrait d'une autre femme que sa mère, et surtout qu'il y attachât un si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu'à la convaincre que c'était le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le remit dans la boîte, et Emilie, réfléchissant qu'elle avait indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement possible.
CHAPITRE III.
Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus étendues et des points de vue plus pittoresques. Il se détourna un peu pour prendre congé de M. Barreaux; il le trouva herborisant près de son château; et quand Saint-Aubert lui eut expliqué le sujet de sa visite et son dessein, il témoigna une sensibilité dont son ami ne l'avait pas cru capable. Ils se quittèrent avec un mutuel regret.
Si quelque chose m'avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c'eût été le plaisir de vous accompagner dans cette petite tournée; je ne fais point de compliments, et vous pouvez me croire. J'attendrai votre retour avec grande impatience.
Les voyageurs continuèrent leur route; en montant, Saint-Aubert se retourna et vit son château dans la plaine. De tristes idées s'emparèrent de son esprit, et son imagination mélancolique lui suggéra qu'il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pensée, mais il continua de regarder son asile, jusqu'au moment où la distance ne permit plus de le distinguer.
Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence; mais après quelques lieues, son imagination, frappée de la grandeur des objets, céda aux impressions les plus délicieuses. La route passait tantôt le long d'affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux.
Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et de leurs forêts de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres. La Garonne, dans cette riche vallée, promenait ses flots majestueux et du haut des Pyrénées, où elle prend sa source, les conduisait vers l'Océan.
La difficulté d'une route si peu fréquentée obligea souvent les voyageurs de mettre pied à terre; mais ils se trouvaient amplement récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le muletier conduisait lentement l'équipage, ils avaient le loisir de parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes réflexions qui élèvent l'âme, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette consolante certitude qu'il y a un Dieu présent partout. Les jouissances de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mélancolie. Cette disposition prête un charme secret aux objets et attache un sentiment religieux à la contemplation de la nature.
Ils s'étaient précautionnés contre le manque d'hôtelleries en portant des provisions dans la voiture; ils pouvaient donc prendre leurs repas en plein air et se reposer la nuit partout où ils trouveraient une chaumière habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour l'esprit; ils avaient un ouvrage de botanique écrit par M. Barreaux, et plusieurs poëtes latins ou italiens. Emilie, d'ailleurs, emportait ses crayons et esquissait par intervalle les points de vue dont elle était le plus frappée.
La solitude de la route augmentait l'effet de la scène; à peine rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchanté de cette manière de voyager, se décida, s'il pouvait trouver un chemin, à avancer toujours dans les montagnes et à n'en sortir qu'en Roussillon, près de la mer, pour gagner ensuite le Languedoc.
Un peu après midi, ils atteignirent le haut d'un sommet élevé qui dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce lieu d'un épais ombrage. Une source jaillissait, et s'enfuyant sous les arbres à travers le gazon, courait se précipiter de cascade en cascade. Son doux murmure enfin se perdait dans l'abîme, et la vapeur blanche de son écume servait seule à distinguer son cours au milieu des noirs sapins.
Le lieu invitait au repos. On se mit à dîner; on détela les mules, et le gazon qui croissait à l'entour leur fournit une ample nourriture.
Le repas terminé, Saint-Aubert prit la main d'Emilie et la serra tendrement sans rien dire. Bientôt après, il appela son muletier et lui demanda s'il connaissait une route dans les montagnes qui pût conduire en Roussillon. Michel lui répondit qu'il y en avait plusieurs, mais qu'il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que jusqu'au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et s'informa du temps qu'ils mettraient à l'atteindre. Le muletier calcula que l'on pouvait gagner Mateau, mais que, si l'on voulait se jeter au sud, du côté du Roussillon, il y avait un village où l'on arriverait avant même le coucher du soleil.
Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses mules, se remit en route, et l'instant d'après s'arrêta. Saint-Aubert l'aperçut qu'il saluait une croix plantée sur la pointe d'un rocher au bord du chemin; la dévotion finie, il fit claquer son fouet, et, sans égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres mules, il les mit au grand galop au bord d'un précipice dont l'aspect faisait frissonner. L'effroi d'Emilie la priva presque de ses sens. Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrêter soudain, fut contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivèrent sains et saufs dans la vallée, et s'arrêtèrent sur le bord d'un ruisseau.
Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s'enfoncèrent dans cet étroit vallon. Tout y était solitaire et stérile; on n'y voyait aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes, qui, parfois, se montrait tout à coup sur la pointe élancée de quelque rocher inaccessible. C'était un site tel que l'eût choisi Salvator Rosa, s'il eût existé. Alors Saint-Aubert, frappé de cet aspect, s'attendait presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de bandits, et tenait la main sur ses armes.
Cependant ils avançaient, et la vallée s'élargissait et prenait un caractère moins effrayant. Vers le soir, ils se retrouvèrent sur les montagnes, au milieu des bruyères. Loin, autour d'eux, la clochette des troupeaux, la voix de leur gardien, étaient l'unique son qui se fît entendre, et la demeure des bergers était l'unique habitation qu'on découvrît. Saint-Aubert remarqua que l'yeuse, le liége et le sapin végétaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure tapissait le fond de la vallée. On voyait dans les profondeurs, à l'ombre des châtaigniers et des chênes, paître et bondir de riches troupeaux, dispersés, groupés avec grâce; les uns dormaient près du courant, d'autres y étanchaient leur soif, et quelques-uns s'y baignaient.
Le soleil commençait à quitter le vallon: ses derniers rayons brillaient sur le torrent et relevaient les riches couleurs du genêt et de la bruyère en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du hameau qu'il avait annoncé, mais celui-ci ne put répondre avec exactitude. Emilie commença à craindre qu'il ne les eût égarés: il n'y avait pas un être humain qui pût les secourir ni les conduire. Ils avaient laissé depuis longtemps et le berger et la cabane; le crépuscule se brunissait à chaque instant, l'oeil ne pouvait en percer l'obscurité, et ne distinguait ni hameau ni chaumière; une raie colorée marquait seule l'horizon, et c'était l'unique ressource des voyageurs. Michel s'efforçait d'entretenir son courage en chantant. Sa musique, néanmoins, n'était pas de nature à chasser la mélancolie; il traînait des sons lugubres et détonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine à reconnaître une hymne de vêpres adressée à son patron.
Ils continuèrent, abîmés dans ces rêveries profondes où la solitude et la nuit ne manquent jamais d'entraîner. Michel ne chantait plus; on n'entendait que le murmure du zéphyr dans les bois, et l'on ne sentait que la fraîcheur. Tout à coup, le bruit d'une arme à feu les réveilla. Saint-Aubert fit arrêter; on écoute. Le bruit ne se répète pas, mais l'on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet; il commande à Michel de doubler le pas. Le son d'un cor fait retentir les montagnes; Saint-Aubert regarde et voit un jeune homme s'élancer dans la route, suivi de deux chiens. L'étranger était mis en chasseur; un fusil en bandoulière, un cor à sa ceinture, une espèce de pique à la main, donnaient une grâce particulière à sa personne et secondaient l'agilité de sa marche.
Après un moment de réflexion, Saint-Aubert fit arrêter et l'attendit pour l'interroger sur le hameau qu'il cherchait. L'étranger répondit que le village n'était plus qu'à une demi-lieue, qu'il s'y rendait lui-même, et qu'il allait être leur guide. Saint-Aubert le remercia; et touché de ses manières franches et simples, il lui proposa une place dans la voiture. L'étranger le refusa, en l'assurant qu'il suivrait bien les mules. Mais vous serez mal logé, ajouta-t-il, les habitants de ces montagnes sont de pauvres gens; non-seulement ils n'ont pas de luxe, mais ils manquent de mille choses qu'ailleurs on juge indispensables.
--Je m'aperçois que vous n'êtes pas du pays, dit Saint-Aubert.
--Non monsieur, je suis voyageur.
L'équipage avança, et l'obscurité s'augmentant, fit mieux sentir l'utilité d'un guide: les sentiers qui s'ouvraient de temps à autre dans les montagnes eussent ajouté à leur perplexité.
A la fin on distingua les lumières du hameau; on vit quelques masures, ou plutôt on les discerna au moyen du ruisseau qui reflétait encore la faible clarté du crépuscule.
L'étranger s'avança, et Saint-Aubert apprit qu'il n'existait là ni auberge, ni maison publique d'aucun genre. L'étranger s'offrit à chercher un asile; Saint-Aubert le remercia; et comme le village était fort près, il descendit pour l'accompagner, tandis qu'Emilie suivait dans la voiture.
En cheminant, Saint-Aubert demanda à son compagnon s'il avait fait une bonne chasse.--Non, monsieur, répliqua-t-il, et ce n'était même pas mon projet; j'aime ce pays et me propose de le parcourir encore quelques semaines; mes chiens sont avec moi plutôt pour l'agrément que pour l'utilité; ce costume d'ailleurs me sert de prétexte et m'attire la considération qu'on refuserait sans doute à un étranger sans occupation apparente.
--J'admire vos goûts, dit Saint-Aubert, et si j'étais plus jeune, j'aimerais à passer quelques semaines comme vous le faites; je suis comme vous un voyageur, mais notre objet n'est pas le même: je cherche la santé encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un moment; puis, paraissant se recueillir, il ajouta: Je voudrais trouver une route passable qui me conduisît en Roussillon pour gagner ensuite le Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connaître le pays, il vous serait possible de m'en indiquer une.
L'étranger l'assura que tous ses moyens étaient à son service, et lui parla d'un chemin plus à l'est qui devait conduire à une ville, et de là facilement en Roussillon.
Ils arrivèrent au village et commencèrent à chercher une chaumière qui pût leur offrir un gîte pour la nuit; ils ne trouvaient dans la plupart des maisons que la pauvreté, l'ignorance et la gaieté; on regardait Saint-Aubert d'un air timide et curieux; il ne fallait rien attendre qui ressemblât à un lit. Emilie survint, et observant l'air fatigué et souffrant de son pauvre père, se plaignit qu'il eût pris une route si peu commode pour un malade. D'autres chaumières étaient un peu moins sauvages; l'on y trouvait deux pièces, l'une pour les mules et le bétail, l'autre pour la famille, composée presque partout de six ou huit enfants, couchés, comme les père et mère, sur des peaux ou des feuilles sèches. Le jour n'avait d'entrée et la fumée de sortie, que par un trou pratiqué dans la couverture, et l'odeur d'eau-de-vie, dont les contrebandiers avaient amené l'usage, suffoquait presque en entrant. Emilie détourna les yeux et regarda son père avec une tendre inquiétude dont le jeune étranger parut entendre l'expression. Il tira Saint-Aubert à part et lui fit offre de son lit: Il est commode, lui dit-il, si nous le comparons aux autres, mais partout ailleurs j'aurais eu honte de vous l'offrir. Saint-Aubert lui témoigna sa reconnaissance et refusa d'accepter son offre; mais l'étranger insista: Point de refus, je souffrirais trop, monsieur, répliqua-t-il, si vous étiez sur une peau lorsque je me trouverais dans un lit; vos refus blesseraient mon amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous désoblige; je vais vous montrer le chemin, et mon hôtesse trouvera moyen d'arranger aussi cette jeune dame.
Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l'étranger fût assez peu galant pour préférer le repos d'un malade à celui d'une jeune et charmante personne, car il n'avait point offert la chambre à Emilie; mais Emilie n'en pensa pas de même, et le sourire expressif qu'elle lui adressa montrait assez combien elle était sensible à l'attention qu'il avait pour son père.
L'étranger, qui se nommait Valancourt, s'arrêta le premier pour dire un mot à son hôtesse, et l'habitation qu'elle ouvrit ne ressemblait en rien à ce qu'on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins à accueillir les voyageurs, et ils furent contraints d'accepter les deux seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n'avait à leur offrir que des oeufs et du lait; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria Valancourt de partager son souper. L'invitation fut bien reçue, et la conversation s'anima. La franchise, la simplicité, les grandes idées et le goût pour la nature que montrait le jeune homme enchantaient Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce goût pour la nature ne pouvait exister dans une âme sans y supposer une grande pureté de coeur et d'imagination.
Il était tard quand Saint-Aubert et Emilie se retirèrent dans leurs chambres. Valancourt resta devant la porte; dans cette agréable saison, il aimait mieux cette place qu'un étroit cabinet et un lit de peaux. Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver près de lui Homère, Horace et Pétrarque, mais le nom de Valancourt écrit sur les volumes lui en fit connaître le possesseur.
CHAPITRE IV.
Saint-Aubert se réveilla de bonne heure: le sommeil l'avait rafraîchi, il désira de partir promptement. Valancourt déjeuna avec lui, et raconta que, peu de mois auparavant, il avait été jusqu'à Beaujeu, ville notable du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se décida à suivre cette route.
Le chemin de traverse et celui qui conduit à Beaujeu, dit Valancourt, se joignent à une lieue et demie d'ici. Je puis, si vous le voulez permettre, y diriger votre muletier. Il faut que je me promène, et la promenade que je ferai avec vous me sera plus agréable que toute autre.
Saint-Aubert reçut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir à se placer dans la voiture.
La route, au pied des montagnes, suivait une riante vallée, toute brillante de verdure et parsemée de bocages. De nombreux troupeaux s'y reposaient à l'ombre des petits chênes, des hêtres et des sycomores; le frêne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres arides des rochers: à peine un peu de terre recouvrait leurs racines, et le moindre souffle agitait toutes leurs branches.
On rencontrait à chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil ne paraissait pas encore, et déjà les bergers conduisaient un bétail immense aux pâturages de ces montagnes. Saint-Aubert était parti de bonne heure pour jouir du soleil levant et respirer cet air pur du matin, si salutaire pour les malades; il devait l'être surtout dans ces régions où l'abondance et la variété des plantes aromatiques le chargeaient des plus doux parfums.