Les mystères d'Udolphe

Part 2

Chapter 23,806 wordsPublic domain

Ils revinrent au château un peu préoccupés; Emilie songeait à ce qui venait d'arriver. Saint-Aubert se livrait à la plus douce reconnaissance, en contemplant les biens qu'ils possédaient. Madame Saint-Aubert était troublée et tourmentée du portrait. En approchant de la maison ils distinguèrent un bruit confus; on entendait des voix, des chevaux; plusieurs valets traversaient les allées; bientôt une voiture entra dans l'avenue, et l'on découvrit de plus près que cette voiture attelée de deux chevaux en sueur était sur la plate forme. Saint-Aubert reconnut les livrées de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort peu de jours, et allaient à leur terre éloignée de dix lieues de la vallée. Il y avait quelques années que Saint-Aubert la leur avait vendue. M. Quesnel était l'unique frère de madame Saint-Aubert; mais aucun rapport de caractère n'ayant fortifié leur liaison, la correspondance entre eux n'avait pas été fort soutenue. M. Quesnel s'était livré au plus grand monde. Il visait à quelque importance, il aimait le faste; son adresse, ses insinuations, avaient presque atteint leur objet. Il n'est plus étonnant qu'un pareil homme méconnût le goût pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n'y vît qu'une petitesse d'esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa soeur avec Saint-Aubert avait été mortifiant pour son ambition; il avait espéré qu'elle formerait quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il avait reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa soeur, que Saint-Aubert recherchait alors, s'aperçut ou crut s'apercevoir que le bonheur et la splendeur n'étaient pas toujours synonymes, et son choix fut bientôt fixé. Quelles que fussent les idées de Quesnel à cet égard, il aurait volontiers sacrifié le repos de sa soeur à l'avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l'union qu'ils déterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son époux; mais pour la première fois peut-être le ressentiment s'éleva dans son coeur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence; mais la froide réserve de ses manières avertit assez M. Quesnel de ce qu'elle éprouvait.

En se mariant lui-même, il ne suivit pas l'exemple de sa soeur; sa femme était une Italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation en faisaient une personne aussi frivole que vaine.

Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le château ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au village voisin. Après les premiers compliments et les disposions nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses connaissances. Saint-Aubert, qui avait assez vécu dans la retraite pour que ce sujet lui parût nouveau, l'écouta avec patience et attention; et son hôte y crut voir autant d'humilité que de surprise. Il décrivit à la vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d'un traité secret dont il connaissait la négociation avec la Porte, du jour sous lequel Henri de Navarre était vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère pouvait au plus tenir à la cour le dernier rang; l'indiscrétion de ses discours ne pouvait s'accorder avec ses prétendues lumières. Cependant Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel n'avait ni sensibilité ni jugement.

Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son étonnement à madame Saint-Aubert sur la vie triste qu'elle menait, disait-elle, dans un coin si retiré du monde. Probablement pour exciter l'envie, elle se mit de suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, soeur de la reine, avaient été le sujet et l'occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu'elle avait vu, et ce qu'il ne lui avait pas été permis de voir. L'imagination vive d'Emilie accueillait ces récits avec l'ardente curiosité de la jeunesse; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille les larmes aux yeux, sentit que si l'éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le faire éclore.--Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j'ai acheté votre patrimoine?--A peu-près, dit Saint-Aubert en retenant un soupir.--Il y a bien cinq ans que je n'y suis allé, reprit Quesnel; Paris, ses environs, sont l'unique lieu où l'on puisse vivre; mais, d'ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les affaires, j'en suis tellement accablé, que je n'ai pu, sans beaucoup de peines, m'esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquait rien. Quesnel poursuivit:--Je me suis souvent étonné que vous, qui avez vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous n'entendez parler de rien, où l'on ne sait à peine qu'on existe.

--Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert; je me contente aujourd'hui de connaître le bonheur, autrefois j'ai connu le monde.

--Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en embellissements, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de Saint-Aubert; j'ai le projet, pour l'été prochain, d'y faire venir mes amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets d'embellissement; il s'agissait d'abattre l'aile droite du château pour y bâtir des écuries: je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger, un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens; car à présent, je n'ai pas de quoi en placer le tiers.

--Tous ceux de mon père y logeaient, dit Saint-Aubert qui regrettait la vieille maison, et sa suite était assez considérable.

--Nos idées sont un peu agrandies, lui dit Quesnel; ce qu'on trouvait décent ne paraîtrait plus supportable. Le phlegmatique Saint-Aubert rougit à ces mots; mais le mépris prit bientôt la place de la colère. Le château est encombré d'arbres, ajouta Quesnel, mais je compte l'éclaircir.

--Vous couperez les arbres? dit Saint-Aubert.

--Assurément; et pourquoi pas? ils masquent la vue; il y a un vieux châtaignier qui étend ses branches sur tout un côté du château, et couvre toute la face du côté du sud; on le dit si vieux, que douze hommes tiendraient dans le creux de son tronc; votre enthousiasme n'ira pas à prétendre qu'un vieil arbre sans agrément ait sa beauté ou son usage.

--Bon dieu! s'écria Saint-Aubert, vous ne détruirez pas ce majestueux châtaignier qui a vu tant de siècles, et qui faisait l'ornement de la terre! Il était déjà grand quand la maison fut bâtie; souvent dans ma jeunesse je gravissais jusqu'à ses branches; là, perdu entre ses feuilles, la pluie pouvait tout inonder sans qu'une seule goutte m'atteignît. Combien d'heures j'y ai passées un livre à la main!

--Mais pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert en se rappelant qu'on ne pouvait l'entendre ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d'un arbre vénérable n'est pas plus qu'eux au ton du jour.

--Je l'abattrai certainement, dit M. Quesnel; mais je pourrai bien planter quelques peupliers d'Italie entre ceux des châtaigniers que je laisserai dans l'avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me parle souvent de la maison de son oncle près de Venise, où cette plantation fait un superbe effet.

--Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, où sa taille élancée et droite se mêle aux pins, aux cyprès, et se joue autour d'élégants portiques et de légères colonnades, il doit effectivement orner la scène; mais parmi les géants de nos forêts, à côté d'une pesante et gothique architecture!

--Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas avec vous. Il vous faut retourner à Paris avant que nos idées puissent avoir quelques rapports. Mais, à propos de Venise, j'ai quelque envie d'y faire un voyage l'été prochain. Quelques événements peuvent me rendre propriétaire de cette maison dont je vous parlais, et qu'on dit charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d'embellissement à l'autre année, et je me laisserais entraîner à passer plus de temps en Italie.

Emilie fut un peu surprise quand il parla de cette tentation. Un homme si nécessaire à Paris, un homme qui pouvait à peine s'en dérober un mois ou deux, songer à aller en pays étranger, et à l'habiter quelque temps! Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanité pour s'étonner d'un trait pareil; et voyant la possibilité d'un délai pour les embellissements projetés, il conçut l'espérance de leur total abandon.

Avant de se séparer, M. Quesnel désira entretenir particulièrement Saint-Aubert; ils passèrent dans une autre pièce, et y restèrent longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignoré; mais quel qu'en eût été le sujet, Saint-Aubert à son retour, parut vivement affecté; et la tristesse répandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils furent seuls, elle fut tentée de lui en demander la cause; la délicatesse qu'elle lui connaissait l'arrêta; elle pensa que si Saint-Aubert jugeait à propos qu'elle en fût informée, il n'attendrait pas ses questions.

Le jour suivant M. Quesnel partit, mais il eut d'abord une seconde conférence avec Saint-Aubert. Ce fut après dîner; et à la fraîcheur, les nouveaux hôtes se remirent en route pour Epourville. Ils pressèrent monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter; mais bien plus dans l'espoir d'étaler leur magnificence que dans le désir de les en faire jouir.

Emilie revint avec délices à la liberté que lui enlevait leur présence. Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonnés de ses parents, et eux-mêmes se félicitèrent de se voir délivrés de tant de frivolité et d'arrogance.

Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir; elle se plaignit d'un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie.

Ils se dirigèrent dans les montagnes. Leur projet était de visiter quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui permettait une pareille charge; et il est vraisemblable que M. Quesnel avec ses trésors n'aurait pas pu la supporter.

Saint-Aubert distribua ses bienfaits à ses humbles amis; il écouta les uns, il soulagea les autres; il les consola tous par les doux regards de la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant avec Emilie les sentiers obscurs de la forêt, revint avec elle au château.

Sa femme était retirée dans son appartement; la langueur et l'abattement qui l'avaient accablée, et que l'arrivée des étrangers avait comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus fâcheux. Le lendemain la fièvre se déclara; le médecin y reconnut les mêmes caractères qu'à celle dont Saint-Aubert venait d'échapper; elle en avait reçu le poison en soignant son époux; sa complexion trop faible n'avait pu y résister: le mal s'était répandu dans ses veines, et l'avait jetée dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquiétudes surpassaient toute espèce de considération, retint le médecin à la maison; il se rappela les sentiments et les réflexions qui avaient noirci ses idées la dernière fois qu'ils avaient été à la pêcherie; il crut au pressentiment, et craignit tout pour la malade; il réussit pourtant à lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses espérances. Le médecin, interrogé par Saint-Aubert, répondit qu'il attendait, pour prononcer, une certitude qu'il n'avait point encore acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais ses yeux seulement pouvaient l'indiquer; elle les fixait souvent sur ses pauvres amis avec une expression de pitié et de tendresse, comme si elle eût anticipé leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu'à cause d'eux et de leur douleur. Le septième jour fut celui de la crise: le médecin prit un ton plus grave; elle l'observa, et profitant d'un moment où elle était seule, elle l'assura qu'elle croyait sa mort prochaine. N'essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je n'ai plus longtemps à vivre, je suis préparée à mourir, et ce n'est pas d'aujourd'hui; mais puisqu'il est ainsi, qu'une fausse compassion ne vous conduise pas à flatter ma famille; si vous le faisiez, leur affliction en serait plus accablante lors de l'événement; je m'efforcerai de leur enseigner la résignation par mon exemple.

Le médecin fut attendri, il promit d'obéir, et dit un peu brusquement à Saint-Aubert qu'il ne fallait plus espérer. La philosophie de cet infortuné n'était pas à l'épreuve d'un pareil coup, mais le surcroît d'affliction, dont l'excès de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le rendit capable de la modérer en sa présence. Emilie fut d'abord renversée; mais abusée par la vivacité de ses désirs, elle conserva l'espoir de la guérison de sa mère, et ne le perdit qu'au dernier moment.

La maladie faisait des progrès; la résignation et le calme de madame Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle; la tranquillité avec laquelle elle attendait la mort ne pouvait venir que d'un retour sur elle-même, sur une vie sans reproche, et autant que l'humaine fragilité le comportait, constamment passée en la présence de Dieu et dans l'espoir d'un meilleur monde; mais la piété ne pouvait subjuguer la douleur qu'elle éprouvait en quittant des amis si chers. Durant ses derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Emilie sur la vie à venir et sur d'autres sujets religieux; la résignation qu'elle exprima, la ferme espérance de retrouver dans l'éternité ceux qu'elle abandonnait en ce monde, l'effort qu'elle faisait pour cacher la douleur que lui causait cette séparation momentanée, tout affecta tellement Saint-Aubert, qu'il fut obligé de quitter la chambre. Il pleura amèrement, mais enfin il sécha ses larmes, et rentra avec une contrainte qui ne pouvait qu'augmenter son supplice.

Jamais Emilie n'avait mieux conçu combien il était sage de modérer sa sensibilité; jamais non plus elle n'y avait travaillé avec tant de courage; mais après l'événement elle fut anéantie sous le poids de la douleur, et comprit que l'espérance autant que la force avait concouru à la soutenir. Saint-Aubert était trop affligé lui-même pour pouvoir consoler sa fille.

CHAPITRE II.

Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l'église du village voisin: son époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d'un prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincèrement une si excellente femme.

De retour de l'église, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir: il donna ordre à toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler. Emilie seule ne paraissait point: subjuguée par la scène dont elle venait d'être témoin, elle s'était enfermée dans son cabinet pour y pleurer en liberté. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en silence, et ses larmes continuèrent. Il fut longtemps lui-même avant de retrouver sa voix et la faculté de s'exprimer; il dit enfin en tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'où pouvons-nous l'attendre que du ciel?

Emilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques étaient réunis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et ajouta une prière pour les âmes des trépassés. Pendant sa lecture, la voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre; il s'arrêta, mais les sublimes émotions d'une dévotion pure élevèrent successivement ses idées au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son coeur.

Quand l'office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous donner dès vos premières années un véritable empire sur vous-même, je vous en ai représenté l'importance dans toute la conduite de la vie; c'est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses tentations du vice, et nous rappelle à la vertu; c'est lui encore qui modère l'excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal; tout excès est un tort; le chagrin même, quoique aimable dans son principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dépens de ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit à soi-même, aussi bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l'âme, et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine à embellir notre vie. Ma chère Emilie, appelez, pratiquez tous les préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l'expérience vous a souvent démontré la sagesse.

Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vérité comme un lieu commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne voudrais pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrais qu'en modérer l'intensité. Quels que puissent être les maux dont un coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de ces discours légers jetés au hasard pour dessécher la sensibilité dans sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d'une prétendue philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun effort sur vous-même; je ne vous ai pas parlé plus tôt, parce qu'il y a un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est passé, et quand on le prolonge à l'excès, la triste habitude que l'on contracte accable les esprits au point de leur ôter tout ressort; vous touchez à cet écueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous voulez l'éviter.

Emilie, en pleurant, sourit à son père. O mon père! s'écria-t-elle; et la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajouté: Je veux me montrer digne d'être votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans l'interrompre, et parla d'autre chose.

La première personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M. Barreaux: c'était un homme austère et qui paraissait insensible; le goût de la botanique les avait rapprochés, ils s'étaient souvent rencontrés dans les montagnes. M. Barreaux s'était retiré du monde, et presque de la société pour vivre dans un joli château, à l'entrée des bois et tout près de la vallée. Il avait été, comme Saint-Aubert, cruellement désabusé de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne se bornait pas à s'en affliger et à les plaindre: il sentait plus d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs faiblesses.

Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait pressé de visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-là sans cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison comme aurait fait un vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert semblait l'unique idée qui remplît son esprit; ses manières, plus que ses discours, exprimaient son émotion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais ses attentions délicates, le son de sa voix, l'intérêt de ses regards, exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu.

A cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron, l'unique soeur qui lui restât. Elle était veuve depuis plusieurs années, et habitait alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur correspondance n'avait pas été bien fréquente: les mots ne lui manquèrent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si bien à l'âme, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincère à sa douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta ce qu'elle imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de conversation.

En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt. Le changement de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi. Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de répugnance que jamais à quitter un asile consacré par son bonheur. La présence de son épouse avait sanctifié tous les lieux, et chaque jour, en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses souvenirs.

Il y avait pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre était une visite à M. Quesnel, son beau-frère. Une affaire importante ne permettait pas de la différer plus longtemps: désirant d'ailleurs tirer Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville.

Quand la voiture entra dans la forêt qui entourait son ancien patrimoine, et qu'il découvrit l'avenue de châtaigniers et les tourelles du château, au souvenir des événements qui s'étaient écoulés dans l'intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savait ni respecter ni apprécier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondément. A la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les délices de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu à peu l'édifice développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée, le pont-levis et le fossé à sec qui entourait tout l'édifice.

Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron. Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoraient plus. La boiserie de coeur de chêne, les poutres qui traversaient le plafond, étaient peintes de blanc. L'énorme table où le seigneur déployait tous les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y était plus; les bancs même qui entouraient la salle étaient enlevés. Ses murs épais n'étaient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de goût que de sentiment dans le propriétaire actuel.

Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien, qui l'introduisit au salon. M. et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide et quelques compliments d'usage, et parurent avoir oublié totalement que jamais ils eussent eu une soeur.

Emilie sentit ses larmes près de couler, mais le ressentiment les contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans chercher de faux airs, et en imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvait se dire pourquoi.

Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l'entretenir seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu'une nombreuse société avait reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut forcée d'entendre qu'une perte sans remède ne devait priver d'aucun plaisir.

Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mélange de dégoût et d'indignation pour l'insensibilité de Quesnel; il fut au moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engagé madame Chéron à cause de lui; considérant qu'Emilie pourrait souffrir un jour de l'inimitié d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-même; et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui montraient pourtant un si faible sentiment des convenances.

Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un, appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, était un homme d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie était mâle autant qu'expressive, mais elle exprimait en général la fierté d'assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition.