Part 17
Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait, et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.
De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus, entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de Montoni le suivaient avec des lumières.
Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence n'est venue ici.
--Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même. Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?
--Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu tant d'années.
--Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon départ?
--A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.
--Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni.
--Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et encore nous mourions de froid.
--N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment.
--Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y hasardai, et Votre Excellence...
--Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain matin.
Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de l'appartement.
Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de courage pour réitérer la question.
--Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.
Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion.
--Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.
--Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la salle.
--Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce; il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est à l'autre extrémité du château.
Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité, je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus à une église qu'à autre chose.
--Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant.
--Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant moi-même, fit Annette.
--J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement.
--Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non, je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas remarquer cette observation.
Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.
--Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix. Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche.
--N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus.
--Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers toutes ces pièces.
Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas jusqu'au milieu.--Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où cette chambre conduit.
Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et tombant en vétusté.
--Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en.
--Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, le regardait avec l'air de la vengeance.
Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage balançait.--Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire? C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.
--Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était!
--Levez la toile, Annette.
--Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se retournant vers Annette qui pâlissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne m'a rien dit. Trouvons notre chemin.
--Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît elle-même.
--Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie?
--Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et...
--Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne saviez rien sur ce tableau.
--Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre de n'en jamais parler. Mais...
--En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande pas davantage.
--Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.
--Vous diriez tout, répondit Emilie.
Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain cherchée.
Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et d'écarter le voile.
Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu.
--Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait du feu dans cette chambre.
--Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien voir.
En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique. Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler, était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus sévères, et elle redoutait de l'offenser.
Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses tristes réflexions.
Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son coeur, elle se leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles, et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile, et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée d'Annette.
Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange événement qui a donné ce château à monsieur?
--Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses ouvertures à ce sujet.
--Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce château où nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on en jasât.
--Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le révéler.
Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous, mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.
Emilie se mit à rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que vous.
Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait sans se marier.
--Quelle dame? dit Emilie.
--Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh! vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son, mademoiselle?
--C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.
--Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu le coeur. C'était... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait pleurer aussi, à ce qu'on m'assure.
--Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.
--Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette, regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.--Que vous êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.
Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre, peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid, il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.
Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien. Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident, et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.
--Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.
--Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs, qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses, à ce qu'on dit, s'il le voulait.
--Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.
--Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette histoire.
--Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame?
--Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.
--Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce château, personne ne lui a-t-il parlé?
--Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sûre.
--Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage.
--Sainte mère de Dieu! parler à un esprit!
--Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé?