Part 16
--De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu'on me joue.
Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne l'avait encore fait: le coeur d'Emilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement, et se remit à pleurer.
Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet.
Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation: il en connaissait déjà une partie.
Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino, avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.
Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère.
Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien.--Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté; elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour réussir dans ses projets.
Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.
La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa résolution était invariable. Il mit en oeuvre auprès d'elle l'art et l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du coeur; elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à l'idée chérie de Valancourt.
La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie: peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.
Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse.--Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez. Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.
--Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne.
--Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.
--Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en soupirant.
--Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni.
--Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de rester dans l'état où je suis.
--Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus longtemps.
Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l'appartement.
Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient nécessaires le lendemain.
CHAPITRE XVII.
Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.
--Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.
--Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.
--Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez point.
--Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ.
--Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est donc en bas?
--Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance, dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hâter, parce qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dépêcher assez.
Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau, qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême.
La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son coeur s'allégea encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans arrêter pour prendre le comte.
L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie, enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour, qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères commençaient à s'agiter.
Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme, couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur. Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le plus pénible abattement.
Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir d'avoir encore de ses nouvelles.
A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes. La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre sublimité.
A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins, les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait la _campagne_ d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion. L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux. Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul coulaient ses pleurs.
De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au coeur des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures.
Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà enveloppaient le vallon.
--Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis plusieurs heures.
Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice; mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait tout le reste.
Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impénétrables, le coeur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.
Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.
L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand château.
Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement, qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue, l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que successivement on découvrit.
Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à l'obscurité même.--Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois.