Les mystères d'Udolphe

Part 12

Chapter 123,762 wordsPublic domain

La modération que lui avait recommandée Emilie, et les promesses qu'il lui avait faites, arrêtèrent seules l'impétuosité de Valancourt, qui voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu'on refusait à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d'une part, et en inflexibilité de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait soigneusement l'homme qu'il avait tant offensé; il n'était ni attendri par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle d'éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'était fait celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l'entrée. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un état de frénésie. Il écrivit à Emilie ce qui s'était passé, exprima sans restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne restait que cette ressource, de le recevoir à l'insu de Montoni. A peine eut-il envoyé la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop fidèle tableau de ses peines; il eût donné la moitié du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné qu'on lui portât les lettres pour sa nièce: elle lut celle-ci; elle vit avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres où Valancourt, désespérant d'obtenir plus, et modérant la passion qui l'avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle allait partir sous peu de jours, et qu'on avait décidé qu'il ne la verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernière entrevue.

Cependant Emilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l'esprit. Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'était accoutumée longtemps à le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie entière; elle n'avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d'une séparation si prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux volontés d'un étranger, à celles d'une personne qui récemment encore provoquait leur mariage?

Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l'idée de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prête à perdre ses sens. Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât; elle vit la fenêtre, et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes au-dessous d'elle, l'invita à essayer si ses mouvements et le grand air ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le château était couché: Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d'où un passage conduisait au jardin; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'allée. Emilie marchait avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle croyait voir quelqu'un dans l'éloignement, et craignait que ce fût un espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce désir l'emporta sur la crainte d'être observée: elle alla vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre qui terminait l'avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s'arrêta pour un moment, et regarda autour d'elle. La distance où elle était du château augmentait l'espèce d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurité lui causaient; mais s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune découvrait l'étendue, et montrait le pavillon tout à l'extrémité.

Emilie s'approcha du pavillon et y entra.

Tout à coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se répétant, elle distingua la voix chérie de Valancourt. C'était lui, c'était Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments l'émotion leur ôta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec lequel il avait prononcé son nom exprimait sa tendresse aussi bien que sa douleur.

--O mon Emilie! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, j'entends encore le son de cette voix! j'ai erré autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil; je n'ai cessé depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonné tout espoir de vous voir; mais je ne pouvais me résoudre à m'arracher d'un lieu où j'étais si près de vous; je serais probablement resté jusqu'à l'aurore autour de ce château.

Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre étrangère! A quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez à moi? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.

--Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez?

--Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie, qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.

A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre coeur; osez être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant; elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les unir.

Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où elle était à peine libre de la rejeter, quand son coeur était attendri de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie, lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant elle n'en perdit pas l'usage.

Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua:

Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu'elle paraît être?

--Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et je vous prie de me dire ce que vous en savez.

--Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public, était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point.

L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion: il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et renoncer au désir de vous posséder à l'instant.

Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie, appuyée sur la balustrade, s'abîmait dans une profonde rêverie. L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-être elle ne l'aurait dû, et renouvelait son combat intérieur.

Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments, dit Emilie en s'efforçant de cacher son émotion; si vous êtes encore à apprendre combien vous m'êtes cher, et combien vous le serez éternellement à mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous en convaincre.

Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent abondamment. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on pourrait dans le château s'apercevoir de mon absence. Pensez à moi, aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation.

--Penser à vous! vous aimer! s'écria Valancourt.

--Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi, essayez-le pour l'amour de vous!

Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis pas vous laisser dans cet état.

--Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité: pourquoi nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au point du jour?

--Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de pareils coups; vous me déchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai à cette mesure imprudente et précipitée.

--Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas aussi précipitée. Il faut nous soumettre aux circonstances.

--Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà ouvert mon coeur: mes forces sont épuisées.

--Pardonnez-moi, Emilie; songez au désordre de mon esprit en ce moment où je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu'un seul instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin; je ne prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie à la Providence. O mon Dieu, ô mon Dieu, protégez-la, bénissez-la!

Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors commanda à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l'assurance. Mais elle paraissait hors d'état de le comprendre, et un soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle n'était pas évanouie.

Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-même; et, regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en s'arrêtant.

Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j'avais à vous dire.

Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se séparèrent. La pauvre amante se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais, hélas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus de le goûter.

CHAPITRE XIII.

Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirèrent Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle s'efforça de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un mal imaginaire à la certitude d'un mal réel.

Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt n'eût habité dans le voisinage.

D'une petite éminence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irréguliers des Pyrénées qui s'élevaient au loin sur l'horizon, et qu'éclairait le soleil levant. Montagnes chéries, disait-elle en elle-même, que de temps s'écoulera avant que je vous revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misère! Oh! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici!

Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues de vue.

Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût absolument privée de le voir.

On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée, sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en rompre le cachet.

Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux, que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors que rien ne surpassait la beauté.

Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.

La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.

En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin, et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger, au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse, et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration, d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.

Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie et périlleuse aventure.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait en imagination la magnificence des palais et la grandeur des châteaux dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l'Apennin; elle se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient empêchée à Toulouse de recevoir toutes les _beautés_ dont Montoni parlait avec plus de complaisance pour sa vanité que d'égards pour leur honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des concerts, quoiqu'elle n'aimât pas la musique; des _conversazioni_, quoiqu'elle n'eût aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, toute la noblesse de Venise.

La rivière Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cénis, et qui se précipitait de cascade en cascade à travers les précipices de la route, se ralentissait, sans cesser d'être romantique, en se rapprochant des vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d'une scène pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en avait vus balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes chaumières ombragées d'arbres et appuyées sur les rochers; elle eût voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la domination de Montoni.

Le site actuel lui retraçait souvent l'image de Valancourt; elle le voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la féerie qui l'environnait: elle le voyait errer dans la vallée, s'arrêter souvent pour admirer la scène, et dans le feu d'un poétique enthousiasme s'élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps, à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de ses pas ajoutait à cette distance, son coeur se déchirait, et le paysage perdait tout son charme.