Part 11
--Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet; mais la galanterie des compliments eût été perdue sans l'ingénuité qui en découvre l'application.
Madame Chéron n'aperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentait point la peine qu'Emilie éprouvait pour elle. Oh! voici le signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron d'un air chagrin. Je ne l'ai pas vu une fois.
--Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, qui, à ce que je vois, l'a retenu jusqu'à ce moment; car il n'eût pas manqué de vous offrir son hommage.
Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni courtisait sérieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prêtait, mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti semblait ridicule; cependant sa vanité ne le rendait point impossible: mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Emilie.
Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu'il avait eu d'être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute sorte d'humilité.
Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un grand salon du château; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu'elle. Madame Chéron l'aperçut, et dit à quelqu'un auprès d'elle. Quel est ce jeune homme?--C'est le chevalier Valancourt, répondit-on.--Je sais son nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt qui s'introduit à cette table?
--Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d'elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu!--Cela ne se peut pas, s'écria madame Chéron qui s'aperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt: et dès ce moment elle se mit à le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-là de malignité à le déchirer.
Emilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de l'entretien, qu'elle avait été préservée du chagrin de l'entendre; elle fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait Valancourt, et elle ignorait encore qu'il fût parent de madame Clairval: elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu'elle ne le voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture; madame Chéron n'en parla point à Emilie, elles se séparèrent en arrivant.
Le lendemain matin Emilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l'écriture: elle la reçut d'une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d'où elle venait. Emilie, avec sa permission, la décacheta: et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tâchait d'en juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu'elle n'en avait attendu: Emilie n'avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il déclarait qu'il ne recevrait son congé que d'Emilie seule, et il la conjurait de le recevoir le soir même. En lisant, elle s'étonnait que madame Chéron eût montré autant de modération; et la regardant timidement, elle lui dit d'un ton triste: Que vais-je répondre?
--Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne. Emilie osait à peine croire ce qu'elle entendait.--Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l'encre et du papier. Emilie n'osant se fier aux émotions qu'elle éprouvait, pouvait à peine les soutenir: la surprise eût été moins grande, si elle avait entendu la veille ce que madame Chéron n'avait point oublié, que Valancourt était le neveu de madame Clairval.
Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie fût appelée. Quand elle entra, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et d'espérance.
Nous parlions d'affaire, dit madame Chéron: le chevalier me disait que feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney sa mère: j'aurais voulu qu'il m'eût parlé plus tôt de sa parenté avec madame Clairval, je l'aurais regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua et allait se présenter à Emilie; madame Chéron le prévint: J'ai consenti que vous reçussiez ses visites; et quoique je ne prétende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l'union qu'il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s'avance au service, et si sa situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu'à ce moment, j'interdis positivement toute idée de mariage.
La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle était prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrassé qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation, quelque honoré que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort à craindre, qu'à peine j'ose espérer.
--Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s'il eût été seulement spectateur de cette scène, il n'aurait pu s'empêcher de rire.
--Jusqu'à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d'une voix basse; jusqu'à ce qu'elle me permette d'espérer...
--Eh! c'est là tout, interrompit madame Chéron; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise à ma garde, et je prétends qu'en toute chose ma volonté devienne la sienne.
En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un égal embarras.
La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l'avenir; et avec plus de prudence que d'humanité, elle avait absolument et sévèrement rejeté sa demande: elle désirait que sa nièce fît un grand mariage, non pas qu'elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer; mais elle voulait partager l'importance qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt était neveu d'une personne comme madame Clairval, elle désira une union dont l'éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu'à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une fille: Valancourt ne l'avait point oublié, et comptait si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu'il n'avait pas même parlé d'elle dans sa première conversation avec madame Chéron; mais quelle que pût être à l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance lui procurait à elle-même était certaine, puisque l'existence de madame Clairval faisait l'envie de tout le monde, et était un sujet d'émulation pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence.
De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Emilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de douceur au présent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient, ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l'attachement même qui faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.
Montoni devint aussi l'hôte journalier du château. Emilie fut forcée de s'apercevoir qu'il était l'amant de sa tante, et amant favorisé.
Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près de Toulouse; ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de goût. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits étaient faits l'un pour l'autre; et qu'avec le même goût, la même noblesse de sentiments, eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux.
CHAPITRE XII.
L'avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas splendides donnés par madame Clairval; l'adulation générale dont elle était l'objet, augmentèrent l'empressement de madame Chéron pour assurer une alliance qui l'élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d'assurer la dot d'Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. Madame Clairval écouta la proposition; et considérant qu'Emilie était la plus proche héritière de madame Chéron, elle l'accepta. Emilie ignorait ces arrangements, quand madame Chéron l'avertit de se préparer pour ses noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il était loin d'espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition. Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait déjà été, insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu'elle en avait rejeté d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie s'évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance.
Tandis qu'on faisait les préparatifs de ces noces, Montoni devenait l'amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui représenta qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, était moins familiarisée que son amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages qu'elle attire, plutôt que de son propre coeur.
Emilie observa avec intérêt l'ascendant que Montoni avait acquis sur madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien était confirmée par celle de Valancourt, qui avait toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin qu'elle travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du printemps, dont le coloris se répandait sur le paysage, Valancourt lui faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer à la conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandait à l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure.--Ma nièce, dit-elle; et elle s'arrêta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoyé chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle à vous dire... de ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre oncle; nous sommes mariés de ce matin.
Montoni prit possession du château avec la facilité d'un homme qui depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine à se plier; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques comme le maître l'était lui-même.
Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en être. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait examiner la décoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle était faite pour d'autres fêtes. Cependant il tâchait de se consoler en pensant que sous peu de temps elle reviendrait à sa destination. Toute la soirée madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, réservé, hautain même, semblait fatigué de cette représentation et de la frivole société qui en était l'objet.
Ce fut le premier et dernier repas donné à l'occasion de ces noces. Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchaient d'animer ces fêtes, était pourtant très-disposé à les provoquer. Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui eût plus de talents ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de réunions, était donc toujours de son côté.
Peu de semaines s'étaient écoulées depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part à Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en Italie, aussitôt que les préparatifs du voyage seraient faits. Nous irons à Venise, dit-elle; M. Montoni y possède une belle maison; nous irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si sérieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.
--Est-ce que je dois en être? dit Emilie avec autant d'émotion que de surprise.--Oui, certainement, répliqua sa tante; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposés entre nos familles sont absolument rompus.
L'insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenait à sa nièce qu'on la séparait peut-être pour toujours de l'homme à qui elle allait s'unir pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers Valancourt; et l'unique réponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait défendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prétendre à de bien plus grands partis.
Emilie était trop affligée pour employer la représentation ou la prière. Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela était possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une réflexion; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni était la personne pour laquelle il s'intéressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus fâcheuse, quand elle considérait la situation troublée de ce pays, déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes factions, et dans lequel chaque château se trouvait exposé à l'invasion d'un parti opposé. Elle considéra à quelle personne sa destinée allait être commise, à quelle distance elle allait être de Valancourt. A cette idée, toute image s'évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses pensées.
Elle passa quelques heures dans cet état de trouble; et quand on l'avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni était seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. L'une était absorbée dans sa douleur, l'autre gonflée de dépit, à cause de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanité était piquée de cette négligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table, et qu'elles furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi insensible à la pitié qu'aux remords, devint presque furieuse de ce qu'on mettait en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui avait évité avec sa douceur ordinaire une longue et déchirante conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes.
En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas: mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.
Emilie, ô mon Emilie! s'écria-t-il d'un ton qu'étouffait l'impatience, à mesure qu'il avançait et qu'il découvrait les traces du désespoir dans les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous parle, dit-il; j'ai mille choses à vous dire: conduisez-moi quelque part où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez! vous n'êtes pas bien; laissez-moi vous conduire à un siége.
Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour l'entraîner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui dit, avec un sourire languissant: Je suis déjà mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _à vous_ que je veux parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu! en êtes-vous déjà à ce point? Consentez-vous si facilement à m'oublier? Cette salle ne nous convient point, j'y puis être entendu. Je ne veux de vous qu'un quart d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'étais assez malheureux en venant ici, s'écria Valancourt; ne comblez pas ma misère par cette froideur, par ce cruel refus.
L'énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu'aux larmes; mais elle persista à refuser de l'entendre, jusqu'à ce qu'il eût vu madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni? dit Valancourt d'une voix altérée. C'est à lui que je dois parler.
Emilie, effrayée des conséquences et de l'indignation qui étincelait dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'était pas à la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l'instant de la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai osé douter de votre tendresse.
Emilie ne s'opposa plus à ce qu'il la conduisît dans un cabinet voisin. La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu'elle ne songea plus qu'à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses prières avec attention, et n'y répondit qu'avec des regards de désespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et s'efforça d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla encore davantage.
Emilie s'efforça de le calmer par les assurances d'un attachement inviolable; elle lui représenta que dans un an environ elle serait majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces assurances consolaient peu Valancourt; il considérait qu'elle serait alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesserait pas avec leurs droits. Il s'efforça pourtant d'en paraître satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante entra dans la chambre. Elle lança un coup d'oeil de reproche sur sa nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt.
--Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui dit-elle; je ne m'attendais pas à vous revoir dans ma maison, après qu'on vous aurait informé que vos visites ne m'étaient plus agréables. Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma nièce, et qu'elle consentirait à vous recevoir.
Valancourt, voyant qu'il était nécessaire d'établir la justification d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait été de demander un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de lui.
Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence eût cédé à ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M. Montoni seul.
L'éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l'indignité de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l'avoir réduite à cette situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses torts. L'horreur qu'il lui inspirait était d'autant plus forte, que, sans l'accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considérait. A la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se décida à sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans une réplique peu mesurée.
Madame Clairval s'en tenait au rôle passif. Quand elle avait consenti au mariage de Valancourt, c'était dans la croyance qu'Emilie hériterait de sa tante. Quand le mariage de cette dernière l'eut désabusée de cet espoir, sa conscience l'empêcha de rompre une union presque formée; mais sa bienveillance n'allait pas jusqu'à faire une démarche qui la décidât entièrement.