Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire
Part 20
Or lorsque Juvénal, dans sa satire sur l’exemple[348], veut énumérer les vices les plus épidémiques et les plus héréditaires à Rome, c’est par le jeu et ses chances funestes, l’«_alea damnosa_», qu’il commence la longue liste:
[348] Juvénal, _Sat._, XIV. Cicéron, _In Vatin._, XII _bis_.
Si damnosa senem juvat alea, ludit et heres Bullatus, parvoque eadem movet arma fritillo.
«Si le jeu de hasard périlleux attire le vieillard, son héritier joue aussi, dès sa jeunesse; lui aussi s’exerce avec les cornets faits à sa taille.»
Peut-être Juvénal venait-il lui-même de subir les rigueurs de la fortune, car il en parlait avec amertume, lorsqu’il plaçait le jeu au premier rang, dans l’ordre des vices nuisibles et contagieux. Mais ne tombons pas dans les conjectures fâcheuses. Ce qui est certain, c’est que les _aleas_ du Forum n’étaient pas moins redoutables que les autres.
Horace nous parle de ce Volanerius qui, empêché par la goutte de jouer, payait un homme à la journée, pour jeter les dés à sa place[349]. On ne voit guère de semblables choses aujourd’hui.
[349]
Scurra Volanerius, postquam illi justa chiragra Contudit articulos, qui pro se tolleret atque Mitteret in phimum talos, mercede diurna Conductum pavit.
(Horace, _Sat._, liv. II, 7, vers 15 et suiv.)
Et, comme pour confirmer à nos yeux ces traits de satire, des lois existaient pour punir les abus qui y étaient flagellés, et les jeux de hasard de toute nature, d’une peine pécuniaire du quadruple des valeurs engagées[350]. Il fut rendu un édit censorial à ce sujet en 639-115. D’autres dispositions du droit prétorien et des sénatus-consultes prirent des mesures dans le même sens; on fut jusqu’à punir les joueurs de la prison et des chaînes. _In Latumias et vincula publica._ Cicéron représenta Antoine comme un joueur incorrigible, et l’accuse de distribuer à ses compagnons de jeu les fonctions de juges et les faveurs de l’État. Il parle de l’un d’eux, Licinius Dentatus, en spécifiant qu’il a été condamné comme joueur et qu’à raison de cette condamnation, il est défendu de jouer avec lui[351].
[350] _Dict._ de Daremberg et Saglio, article Humbert, vº _alea_.
[351] Cicéron, 2e _Philipp._, XXIII et XXXIX. Ces lois étaient plus sévères que les nôtres qui punissent bien ceux qui tiennent des maisons de jeu mais non pas les joueurs. 3e _Philipp._, XIV; 5e _Philipp._, V; 13e _Philipp._, XI.
Cette passion du jeu se donnait-elle carrière au forum et dans les basiliques[352], là où toutes les autres passions venaient si impudemment s’étaler? Comment pourrait-on en douter, en présence de tant d’espèces de gens que l’amour de l’argent y amenait?
[352] 2e _Philipp._, XIV, XXIII. Dans plusieurs de ces textes on rapproche les joueurs des Grecs, _Græci_. Il faut se souvenir que c’était le nom des spéculateurs du Forum. Le nom a conservé chez nous le même caractère fâcheux, précisément aussi, dans le monde des joueurs.
Lucilius, un autre satirique antérieur à Juvénal, dépeignait déjà, dans ses écrits, ces hommes qui, «du matin au soir, courent au Forum, préoccupés d’un seul souci, feindre l’honnêteté et se tromper les uns les autres.»
Enfin, il faut bien expliquer par ces spéculations hasardeuses sur les opérations diverses du Forum, ces tempêtes si dangereuses dont parlent les écrivains, et ces naufrages si fréquents qui se produisaient entre les deux Janus, c’est-à-dire précisément au lieu que fréquentaient les manieurs d’argent sous leurs divers noms[353]. Horace en parle comme d’une chose bien connue[354], et la peinture qu’il fait des mœurs de ce joueur opulent hier, pauvre aujourd’hui, semble prise dans notre siècle, où les favorisés de la capricieuse fortune se font aussi, volontiers, collectionneurs et acheteurs d’objets d’art, moitié par vanité et moitié par calcul, en comptant toujours sur leur habileté et leur bonne chance. Ces rapprochements ne restent-ils pas curieux et instructifs jusque dans leurs moindres détails?
[353] Là où on discute «_De quærenda et collocanda pecunia._» _Pro Cæcina_, IV, 72.
[354] Horace, _Sat._, II, III:
«Postquam omnis res mea Janum Ad medium fracta est, aliena negotia curo, Excussus propriis. Olim nam quærere amabam», etc...
«A présent que toute ma fortune a été détruite au Janus du milieu, je m’occupe d’autres affaires, les miennes m’ont été supprimées»; et il continue: «Autrefois, je recherchais les vases d’airain où le rusé Sisyphe avait lavé ses pieds, les figures étranges, les sculptures primitives. En bon connaisseur, je mettais sur cet objet cent mille sesterces! Moi seul, je savais acheter des jardins et des palais!»
Il n’y a, à cet égard, d’incertain pour nous, que les procédés d’exécution. Quant au jeu sur le change de l’argent, sur les marchandises ou sur les valeurs, on ne saurait contester qu’il ait été poussé à Rome jusqu’à ses derniers excès. Comment pourrait-on refuser de voir la cause, là où les effets se révèlent si incontestablement? Comment pourrait-on nier les spéculations audacieuses et les jeux passionnés du Forum, lorsqu’on sait les fortunes subites et scandaleuses, et les effondrements aussi, qui s’y produisaient comme des faits ordinaires[355].
[355] Lorsque, sous l’Empire, les financiers ont disparu, entraînant avec eux les jeux sur les valeurs de bourse, ils n’ont pas supprimé pour cela la passion du jeu; mais on ne joue plus qu’aux terribles jeux de dés que saint Cyprien anathématise; et alors ce n’est plus au Forum que cela se passe. Nous reviendrons sur ce point dans notre étude chronologique. Voy. _infra_, ch. III, sect. II.
En résumé, on faisait donc au Forum et dans les basiliques, beaucoup d’affaires; on s’y livrait à des spéculations et à des commerces de toute nature; on y adjugeait des travaux et des entreprises de toute espèce; on y traitait de la politique et de bien d’autres choses encore; on y préparait les élections et l’on y plaidait devant les juges de divers ordres; le peuple-roi semblait exploiter et gouverner, de là, les affaires de l’univers.
C’était, sous la République, le centre de tout, le point d’où prenait son origine le mouvement qui devait se répandre dans le monde connu, et c’est en cet endroit justement, sur ce terrain illustre du Forum, que fut placée par Auguste, comme un symbole, la _Borne d’or_, point de départ et d’arrivée de toutes les voies romaines.
Il nous reste, pour faire revivre dans leur véritable milieu, et avec la physionomie de leur rôle, les publicains, les hôtes habituels du Forum et des basiliques, à parcourir, dans l’ordre chronologique, les principaux faits de leur vie publique à Rome, tels qu’ils sont rapportés par les écrivains anciens. Nous procéderons ensuite de même pour les banquiers; et puis, nous tracerons l’histoire du Forum et des basiliques, considérés, à notre point de vue, comme terrain de la bourse romaine. Ensuite nous pourrons nous résumer et conclure.
CHAPITRE III.
SUITE CHRONOLOGIQUE DES ÉVÉNEMENTS DE L’HISTOIRE ROMAINE CONCERNANT LES PUBLICAINS ET LES BANQUIERS.--HISTOIRE EXTERNE.--ARRANGEMENTS DU FORUM; ÉDIFICATION DES BASILIQUES.
C’est le sort commun de presque toutes les institutions très puissantes, d’attirer sur ceux qui en sont les agents, tour à tour, ou même simultanément, les injures les plus violentes et les plus basses flatteries.
Tel fut, en effet, le sort des publicains et des banquiers, que l’on appelait la force de la patrie, la fleur des chevaliers; que l’on comparait, d’autre part, à la même époque, à des bêtes féroces, et à l’égard desquels, il faut bien le reconnaître d’ailleurs, les récriminations furent bien plus souvent justifiées que les adulations ou les éloges.
Les publicains furent constamment mêlés, par la nature même de leurs actes, aux plus grandes affaires de l’État; il ne faut donc pas s’étonner que les faits rapportés par l’histoire sur leur compte, soient assez nombreux. Il n’en fut pas de même des banquiers, qui restèrent presque toujours agents ou intermédiaires des intérêts privés.
Nous allons constater, l’histoire en mains, que les publicains, à raison de leurs privilèges, acquirent, en droit et en fait, une telle puissance dans l’État, qu’ils finiront par en devenir les maîtres, jusqu’au moment où les généraux, restant à la tête de leurs armées après la victoire, en vinrent à se disputer le pouvoir, dans Rome même.
Les banquiers suivirent les publicains dans leur fortune politique, parce qu’ils appartenaient à la même classe et se mouvaient, pour ainsi dire, dans leur orbite. Nous les verrons fonctionner, en se développant, sur le terrain de leurs opérations, au Forum et dans les basiliques.
SECTION PREMIÈRE.
Exposé et chronologie des faits de l’histoire romaine concernant les publicains.
L’histoire, avons-nous dit, ne parle des publicains que depuis l’époque des guerres Puniques; et cependant l’_ordo publicanorum_ existait déjà à cette époque; les publicains constituaient dès lors, on ne sait depuis quand, un ordre dans l’État[356].
[356] Mommsen le dit à plusieurs reprises dans son _Traité sur le droit public romain_. Voy. notamment le t. VI, 2e partie, p. 109, note 2, de la traduction Girard. Paris, 1889.
Jusque-là, certains impôts avaient déjà été donnés en adjudication; c’était par le même procédé de la mise aux enchères que les travaux publics avaient été, sans doute, exécutés sous la République. Il en était ainsi des mines, des salines, des carrières. «_Hi qui salinas et cretifodinas et metalla habent publicanorum loco sunt_», dit Cicéron. La loi 1 du titre _Quod cujuscumque universitatis_, de Gaius, au Digeste, fait le même rapprochement pour les mines d’or et d’argent. Mais, nous le savons, il n’y avait rien là que de très ordinaire; l’adjudication était le procédé employé partout où il était praticable, dans la vie privée aussi bien que dans la vie publique.
Nous allons rattacher naturellement notre étude aux grandes périodes de l’histoire romaine.
§ 1er.--De l’époque des guerres puniques jusqu’aux Gracques (540-214 à 621-133).
Le monde romain n’était ni très riche ni très brillant, il pratiquait encore les vertus antiques, lorsque nous voyons certains publicains faire leur entrée dans l’histoire, par un acte de fraude impudente, qu’ont prévu et puni nos lois pénales les plus sévères.
Ne dirait-on pas qu’il n’y a plus rien à trouver de nouveau pour tromper ses semblables, depuis bien longtemps, lorsque l’on voit, dès avant les guerres Puniques, à une époque où la marine est à l’état tout à fait primitif, et la spéculation encore à l’enfance de l’art, d’audacieux trafiquants combiner et accomplir, au préjudice de l’État, le fait le plus éhonté de baraterie[357]? Pouvait-on être plus fâcheusement inventif, dans un temps où la pratique de l’assurance n’avait pas encore habitué les gens sans scrupules à aller odieusement chercher la fortune, jusque dans les naufrages et les événements sinistres de tous les genres?
[357] Loi du 10 avril 1825, titre II: Du crime de baraterie. «Tout capitaine, maître, patron ou pilote chargé de la conduite d’un navire ou autre bâtiment de commerce, qui, volontairement et dans une intention frauduleuse, le fera périr par des moyens quelconques, sera puni de la peine de mort.» (Cet article a été modifié par l’article 89 du décret du 24 mars 1852.)
C’était donc en 540 de la fondation de Rome (214 av. J.-C.). Tite-Live raconte que Posthumius et Pomponius Veientanus se chargèrent des fournitures et des transports de la guerre. Ils avaient fait insérer dans leur marché, que les risques de mer seraient au préjudice de l’État. Or, ils chargèrent sur des navires hors de service, des marchandises de peu de valeur, les firent couler en haute mer, et réclamèrent le prix de navires et de marchandises d’une valeur considérable. Ils avaient eu soin d’ailleurs de préparer, au moyen de bateaux amenés dans ce but, le sauvetage des marins complices de cette fraude périlleuse.
Le Sénat n’osa pas poursuivre cet acte, sur la dénonciation qui avait été portée devant lui, pour ne pas soulever contre lui l’ordre entier des publicains, tant cet ordre était déjà puissant et redoutable. Les tribuns du peuple n’eurent pas les mêmes craintes; ils accusèrent Posthumius devant les comices, et proposèrent contre lui une amende de deux cent mille as[358].
[358] Tite-Live, XXV, 1, 3: «_Quia patres ordinem publicanorum in tali tempore offensum nolebant. Populus severior, vindex erat fraudis._»
Les publicains se sentirent tous atteints par cette poursuite exercée contre l’un d’eux, ainsi que l’avait prévu le Sénat. Ils se portèrent en grand nombre à l’assemblée des comices et firent, par leurs violences, ajourner la décision. Les tribuns reprirent, malgré tout, leurs accusations aux comices suivants, et Posthumius fut condamné au bannissement.
Ce n’était que justice, et cependant les publicains devaient, sans tarder, prendre leur revanche.
Leur puissance, d’ailleurs, ira en croissant avec leurs richesses, et nous verrons bientôt le temps où leurs fraudes, cyniquement pratiquées, s’effectueront sans qu’ils aient jamais rien à craindre, étant désormais à l’abri de toute poursuite. C’est l’époque prochaine où l’on verra les publicains devenir à la fois juges et parties, dans les affaires de finances, qui sont les leurs.
Cependant, toute trace du patriotisme et de la vertu antique n’avait pas encore disparu. On en était à la transition entre les mœurs anciennes et la cupidité égoïste des mœurs futures.
Et en effet, deux années après l’odieux stratagème de Posthumius, en 542-212, pendant qu’un imperturbable citoyen achetait le champ où Annibal campait victorieux, après la bataille de Cannes, des publicains, suivant la même voie de confiance héroïque et vraiment romaine, faisaient des avances considérables d’argent au Trésor, sans demander aucune garantie.
Ce n’est pas chose vulgaire que ces avances ainsi proposées par des financiers de profession, à un État menacé de si près dans son existence même par un ennemi victorieux et implacable. Or, à l’honneur de la Rome et des publicains de cette époque, le fait dont nous parlons ne fut pas l’œuvre isolée d’un seul homme.
Ce furent trois sociétés de publicains qui se disputèrent la gloire de secourir la patrie en détresse. Elles offrirent à l’État de faire les fournitures dont il avait besoin, se faisant promettre simplement qu’on les payerait avec les premiers fonds qui rentreraient dans la caisse publique. «_Ut cum pecunia in ærario esset ii primum solverentur[359]._» Ils imposèrent seulement deux conditions, très raisonnables d’ailleurs: L’État devait d’abord dispenser les associés du service militaire, et ensuite on devait leur garantir les risques de l’ennemi et ceux de la tempête.
[359] Tite-Live, XXIII, 49.
Peu de temps après, un fait du même genre se produisit; nous nous reprocherions de ne pas le signaler expressément pour le porter encore à l’actif des publicains et de Rome elle-même; car les faits de cette nature vont devenir bien rares. Voici comment Tite-Live raconte celui-ci: «Comme les censeurs, vu la détresse du trésor, ne faisaient plus les adjudications ayant pour objet l’entretien des édifices sacrés, ou la fourniture des chevaux curules, et autres choses semblables, il se présenta un grand nombre des habitués de ces adjudications, qui engagèrent les censeurs à tout faire, à donner à l’entreprise, comme s’il y avait de l’argent dans la caisse. Personne ne devait exiger de l’argent qu’après la fin de la guerre[360].» Valère Maxime reproduit le fait en termes encore plus énergiques: «Les publicains exhortèrent les censeurs chargés des adjudications à tout donner à l’entreprise, comme si la République regorgeait d’or, disant qu’ils pourvoiraient à tout; ils s’engageaient à ne pas réclamer un as avant l’achèvement complet de la guerre[361].»
[360] Tite-Live, XXIV, 18: «_Cum censores ob inopiam ærarii se jam locationibus abstinerent ædium sacrarum tuendarum, curuliumque equorum præbendorum, ac similium his rerum, convenire ad eos frequentes, qui hastæ ejus generis assueverant, hortatique censores, ut omnia perinde agerent, locarent, ac si pecunia in ærariis esset. Neminem nisi bello confecto, pecuniam ab ærario petiturum esse._»
[361] Valère-Maxime, V, VI, 8: «_Publicani ultro aditos censores hortati sunt, ut omnia sic locarent, tanquam respublica pecunia abundaret, seque præstituros cuncta; nec ullum assem, nisi bello perfecto petituros polliciti sunt._»
Voilà bien assurément le beau côté du caractère romain.
Le Trésor était épuisé; on avait eu recours à la réserve de l’_aurum vicesimarium_, qui avait produit un poids de quatre mille livres d’or; mais tout cela était insuffisant. Et c’est à ce moment que des fournisseurs, des spéculateurs, consentent à travailler sans rémunération, pour que rien ne souffre dans les services publics.
N’est-ce pas un étonnant et admirable spectacle, de la part surtout des chevaliers, des hommes de cet ordre dont un si grand nombre venait de rester sur le champ de bataille de Cannes, qu’Annibal avait envoyé à Carthage trois boisseaux pleins des anneaux qu’on avait enlevés de leurs cadavres?
Saluons au passage ce dernier trait de désintéressement et de foi dans l’avenir de Rome. Nous ne retrouverons plus rien de semblable, dans la série des faits que nous allons signaler, pour caractériser désormais les publicains et leurs œuvres.
A partir de ce moment, en effet, nous n’aurons plus à parler d’eux, qu’à raison de leurs démêlés avec l’État ou de leurs exactions envers les particuliers. Tite-Live rapporte qu’à l’instigation des tribuns, les édiles eurent à poursuivre souvent, dans le cours du sixième siècle, les fermiers des pâturages publics. «_Multos pecuarios damnarunt... Multos pecuarios populi judicium adduxerunt[362]._» Il faut que les abus et les résistances des publicains aient été très graves, pour que l’historien ait éprouvé le besoin de constater ces poursuites.
[362] Tite-Live, XXXV, 7 et 10; XXXIII, 42.
Déjà à cette époque, la puissance des sociétés de trafiquants commençait à se faire sentir dans la direction des affaires publiques. «Ces sociétés», dit M. Vigié avec les autres historiens de Rome, «ne furent pas étrangères à la destruction de Carthage; elles vont pousser les Romains à une lutte avec les cités commerçantes de la Grèce, et mettre, après leur destruction, tout le commerce méditerranéen dans les mains des Romains[363].»
[363] Vigié, _Des douanes dans l’Empire romain_, p. 18. Mommsen, _Hist. rom._, t. IV, p. 353 et 354; t. VI, p. 25 et suiv.
Après avoir étudié l’état des grandes fortunes de Rome, Mommsen ajoute: «Peut-on s’étonner, maintenant, si les capitalistes s’imposent à la politique extérieure; si par rivalité de marchands ils ont détruit Carthage et Corinthe, comme autrefois les Étrusques ont détruit Alalie, et les Syracusains Cœré; si malgré la résistance du Sénat, ils ont maintenu Narbonne[364].»
[364] Mommsen, _eod._, t. VI, p. 26.
Nous avons vu les _negotiatores_ précéder les grandes armées en Asie, en Afrique, en Gaule; lorsque César se prépare à franchir les Alpes, il se préoccupe encore du commerce avec l’Italie, des obstacles naturels et de ceux qui proviennent des douanes à la frontière. «_Causa mittendi fuit_, dit-il, _quod iter per Alpes, quo magno cum portoriis mercatores ire consuerant, patefieri volebat[365]._»
[365] César, _Comm._, 3, 1.
L’exécution des entreprises de travaux des publicains fut, souvent aussi, l’objet des préoccupations de l’État.
Ce sont d’abord les grandes agglomérations d’esclaves que l’État leur reproche. Le temps des guerres serviles se fait déjà pressentir, et les esclaves deviennent un danger public, lorsqu’on les réunit en grand nombre dans les ateliers ou les chantiers des publicains.
C’est ainsi qu’en 612-142, une compagnie de publicains afferma une forêt dans le Brutium, pour en extraire la poix brutienne très renommée à cette époque. Les esclaves qu’ils employaient se livrèrent à des violences et à des crimes dont les publicains eurent à répondre, et qui furent si graves que Strabon et Cicéron les ont rappelés, à la distance de plus d’un siècle[366].
[366] Strabon, VI, 1; Cic., _Brutus_, 22. Voy. Belot, _loc. cit._, p. 185.
De même encore, peu de temps après, à la suite de ces redoutables soulèvements serviles qui grondaient sur tous les points de l’Italie, on dut prendre des mesures à l’égard d’autres adjudicataires de grands travaux.
Les lavages d’or de Victumulæ se faisaient depuis 611-143 pour le compte de l’État. On fit, à leur occasion, des règlements, en vertu desquels on enjoignit aux entrepreneurs de n’avoir jamais plus de 5,000 travailleurs réunis sur le même point. Plus tard, un sénatus-consulte arrêta complètement cette exploitation, qui devenait un foyer de révolte.
Mais les publicains eux-mêmes s’étaient déjà rendus coupables des plus graves excès.
En 587-167, le Sénat vota l’abandon des mines de la Macédoine, parce que, dit Tite-Live: «Là où il y a un publicain, le droit public n’est qu’un vain mot, ou bien la liberté des alliés n’existe plus». «_Ubi publicanus est, ibi aut jus publicum vanum, aut libertatem sociis nullam esse[367]._» Nous verrons que les Romains ne se montrèrent pas toujours aussi soucieux de la légalité, ni de la liberté de leurs _socii_, les provinciaux.
[367] Tite-Live, XLV, 18.
Bientôt, Rome ne fut pas plus maîtresse des excès de ses publicains qu’elle ne le fut des rapines de ses proconsuls ou de ses généraux. Le pouvoir et la richesse allaient devenir des proies que devaient se disputer, dans un désordre toujours croissant, l’ordre sénatorial, les chevaliers et la plèbe, d’une part, et, d’autre part, les hommes politiques de Rome, et les généraux revenant de province à la tête de leurs armées victorieuses.
Nous laisserons les orateurs populaires et les soldats se disputer les faveurs et le pouvoir de l’État, dans les camps ou sur la place publique; mais si nous suivons les événements de la politique quotidienne et normale à Rome, nous y retrouverons les publicains triomphants d’ordinaire, quoique vaincus parfois, dans cette lutte des trois ordres, qui s’est attachée comme une plaie mortelle aux flancs de l’État républicain.
Vainement quelques cœurs élevés, quelques graves personnages à l’âme encore romaine, s’efforceront de rétablir l’équilibre et la paix. C’est devenu une tentative irréalisable entre ces hommes de castes de tout temps séparées, où les traditions de rivalités haineuses se sont conservées mieux que les vertus civiles.
Tous les citoyens des ordres supérieurs sont enivrés par les faveurs inattendues de la fortune et de la gloire; presque tous vont à la guerre, et ils rentrent dans Rome, excités à la lutte par leurs habitudes belliqueuses. Ils apportent, dans les relations de la paix, l’ambition violente et l’énergie indomptable qui faisait leur force contre les ennemis du dehors.
Le père des Gracques, Sempronius Gracchus, «combattit avec mesure et équité les Scipions et les grands; d’une main, il réprimait les publicains, et, de l’autre, il refoulait les affranchis dans une seule tribu[368].» Vains et derniers efforts d’une politique d’apaisement et d’équilibre! Désormais, ce sera presque toujours le caprice du parti au pouvoir, ou la violence des factions, qui gouverneront, sous les dehors de la légalité.
[368] Duruy, _Hist. des Romains_, t. II.