Les mains propres

Part 12

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Pour amuser, on emploie des ruses. Ainsi, pour faire comprendre l’adaptation des organismes au milieu, on imagine un monde à 500 degrés, un monde de feu, où couleraient des fleuves d’étain, où pousseraient des plantes métalliques, où circuleraient des salamandres, où la vie aurait d’autres exigences que sur la terre.

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On inventera une agriculture fantaisiste, où on ondulerait les champs pour leur donner plus de surface; où on élèverait plusieurs étages de terre sur des charpentes métalliques, les plus bas pour la culture ombrée, les plus hauts pour la culture au soleil; où on couperait les blés d’un seul coup, avec un fil rougi par l’électricité; où on soutiendrait les épis, tentés de se coucher, par un treillage horizontal...

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Il y a des vertiges qu’il est bon de donner, une sorte d’ivresse de l’imagination. Ainsi, songer que, peut-être, la terre n’est qu’un atome d’un monde énorme, qui lui-même n’est qu’une cellule dans l’infini... Ou bien, quelques personnes sont réunies dans un salon. Il faut se dire qu’il a existé, qu’il existe ou qu’il existera, sur un autre monde, une assemblée _identique_, où les mêmes personnes prononceront les mêmes paroles, feront les mêmes gestes. Pourquoi? Parce que cette assemblée se compose d’un nombre _fini_ de cellules. Et comme les cellules sont en nombre infini dans l’espace et le temps, elles ont réalisé et réaliseront à nouveau le groupement que représente cette assemblée. Et cette combinaison elle-même se renouvellera un nombre infini de fois...

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Aux livres arides de physique, je préfère la «Science amusante», la science au foyer, ces petites expériences que certains auteurs ont réunies en série. Une fois que la curiosité est amorcée, il est temps d’évoquer les grandes et sèches lois générales. C’est une conclusion. D’ailleurs, n’est-on pas parti de l’expérience pour arriver aux lois? Pourquoi ne pas suivre cette tendance naturelle?

Ou bien on racontera des vies d’inventeurs. Il faut «s’amuser à faire de la physique».

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Pour les premiers éléments de chimie, comme pour la physique, il faut se placer au niveau de l’enfant, le frapper avec des expériences. Partir des petits faits de la vie, comme les mélanges réfrigérants, le vert-de-gris, la mousse du champagne, pour parvenir aux grandes lois générales.

Il faut, autant que possible, raconter des histoires. Que se rappelle une jeune fille à brevet de la chimie telle qu’elle l’a apprise? Rien.

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On ne répand pas assez les arts d’agrément, le dessin, la sculpture, le modelage. On ne fleurit pas assez la vie. Ces notions élémentaires devraient être diffusées, au lieu de rester le privilège d’une caste.

Ou alors, on a été à l’extrême. Exemple: Par mode, par convenance, par imitation, pour se donner un signe de richesse, on impose aux filles des séances énormes de piano. Et la plupart y touchent à peine, une fois mariées. Y a-t-il proportion entre les heures d’études et la joie qu’on en retirera? _Seules, celles qui sont douées devraient s’y consacrer._ On devrait éviter cet excès. Pour pouvoir lire la musique, pour déchiffrer cette langue universelle et charmante, pour en connaître les éléments, l’écriture, il suffirait de s’entraîner d’abord, à l’âge des connaissances premières, sur un instrument simple, comme la cithare.

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Pour rendre la géographie attrayante, on peut partir du jardin, étendre la notion à la commune, au canton, à l’arrondissement, etc.

Pour l’histoire, cette méthode serait séduisante, de partir de la famille, de remonter aux grands-parents. Mais il faut y renoncer, car elle ne permettrait pas de suivre l’humanité pas à pas dans ses progrès, tandis que ces étapes et ces conquêtes sont sensibles quand on prend l’homme à ses origines connues. Naturellement, il faut ramener les guerres et les rois à leur importance réelle et rendre la place qu’ils méritent aux coutumes, aux découvertes, aux arts, aux grands mouvements de la pensée, à tout le labeur des hommes.

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On pourrait apprendre l’histoire de France rien qu’avec une suite de romans comme ceux d’Alexandre Dumas, Erckmann-Chatrian, Paul Adam, les frères Margueritte. Cela ne serait pas exact, direz-vous? Cela le serait tout autant que l’histoire toute sèche, surtout au point de vue de l’atmosphère générale des époques. Il suffit de se rendre compte que, sur un fait contemporain, il y a mystère ou désaccord, pour convenir que l’histoire, telle qu’elle nous est transmise, _ne peut pas_ être exacte quant aux faits. Quand on est _dans_ un événement, on est comme un alpiniste dans un nuage: on n’en voit pas les contours.

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J’ai déjà montré quel enseignement on pouvait tirer, en matière d’éducation, d’un fait usuel comme la conduite d’une auto. La leçon est tout aussi attrayante, du point de vue de l’instruction. Songez que, d’instinct, l’enfant veut tout connaître, tout comprendre. Chaque jour, il se réveille avec un «pourquoi»? et s’endort avec un «comment»? Avec ses points d’interrogation, il entend crocheter tous les mystères, forcer tous les secrets. Vous voyez d’ici tout ce qu’une auto doit révéler à son ardente curiosité: «Pourquoi les gaz s’enflamment-ils? Comment le moteur tourne-t-il?» Chaque carter contient une énigme enclose dont il lui faut la clé. Et le changement de vitesse? Et le différentiel? Et les engrenages? Si bien que pour apaiser cette fringale, c’est tout ensemble un peu d’électricité, de chimie et de mécanique qu’on doit lui servir...

Ce petit exemple concrète les deux grandes règles qui doivent présider à l’instruction. La première, passer du _connu_ à _l’inconnu_. La seconde, rendre la leçon _attrayante_, la donner comme un aliment et non comme un médicament.

Choix d’un métier.

Le métier, c’est un compagnon qu’on retrouve chaque matin pour ne le quitter que le soir, toute la vie. Si on l’aime, cette vie en est embellie. Si on le déteste, elle en est empoisonnée.

Une profession! Conforme aux goûts et aux aptitudes de chacun, elle lui vaudrait le robuste plaisir de produire un effort qui ne lui coûterait pas, la juste fierté de prospérer en raison même de cet effort.

Chez nous, à peine une poignée d’hommes ont le courage et l’énergie d’un tel choix, d’où dépend pourtant la couleur de la vie. Et la plupart, pour qui chaque heure de travail devient un fardeau, qui guettent, la montre à la main, l’instant de l’évasion quotidienne, se laissent mollement entraîner non seulement par le hasard, mais par d’absurdes préjugés.

Les exemples qui pourraient suggérer des préférences manquent aux enfants isolés par l’internat. Chacun de nous ne connaît qu’une profession, celle de son père. Il nous en éloigne volontiers parce qu’il en connaît les difficultés ou parce qu’il nous y juge inaptes. Et si l’un de nous, pourtant, manifeste du goût pour une carrière d’exception, la prudence paternelle l’en détourne encore.

Il faut apporter la même attention au choix d’un métier qu’au choix d’une compagne de vie.

Les parents qui choisissent pour leur enfant le métier qu’ils aiment et non celui qu’il aime, doivent bien se rendre compte qu’ils s’exposent à commettre un véritable crime. Ils usent de cette autorité redoutable, vestige de la loi romaine, qui donnait au père le droit de vie et de mort sur son fils.

Il faut guetter chez l’enfant, chez l’adolescent, l’éveil d’un goût. Cet éveil est souvent assez tardif. Mais qu’importe? A quinze ans, un garçon peut préparer n’importe quel examen, franchir tous les obstacles placés au seuil des carrières privilégiées. Veut-il être médecin, marin, ingénieur, officier? Pour aucune de ces professions, il n’y a encore de temps de perdu. Le garçon de quinze ans peut se mettre en course pour n’importe lequel de ces _steeple-chase_, même--on pourrait presque dire surtout--s’il n’y est pas entraîné par l’ânonnement de dix ans de classe. A la condition, bien entendu, qu’il ait le goût de la profession choisie, que son énergie soit tendue vers le but. Dans ces conditions, il aura le goût du travail même le plus ingrat, car il comprendra _pourquoi il travaille_.

Mais bien des gens disent: «Mon fils n’a pas d’aptitude, il n’a de goût pour rien». Il faut provoquer l’éclosion du goût, le révéler à l’enfant lui-même, épier le moindre petit germe et, désormais, le cultiver et le renforcer.

Si l’enfant marque un penchant pour la mécanique, faites-lui visiter des usines, donnez-lui un petit outillage. S’il se plaît à la culture, mettez-le en contact avec les paysans, avec leurs labeurs, faites-lui sentir la belle et noble indépendance qu’assurent les travaux de la terre. Et ainsi, encouragez la moindre prédilection.

Cet éveil de la préférence peut tenir à des causes si subtiles, et si lointaines. N’a-t-on pas dit cent fois l’influence de la panoplie sur la vocation militaire? Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du métier d’officier. Il est juste de le remettre à son plan. Les événements prouveront peut-être que l’officier de réserve et de territoriale, qui était dans la vie ingénieur, épicier ou financier, _court absolument les mêmes risques_ que l’officier de carrière. Il ne faut donc pas laisser à ce dernier le monopole de l’héroïsme et du sacrifice, car ce serait dénier d’avance aux autres ces mêmes qualités d’abnégation. Et il y a tant d’officiers malheureux dans leur métier... En vérité, pour rester équitables, il faudrait mettre aux mains des enfants des panoplies _de tout_. Des costumes d’alpiniste, de facteur, d’explorateur, d’aviateur, de chauffeur, de marin. Au moins, on ne fausserait pas leur choix.

Et, quoi qu’on en ait dit sur ce puéril sujet, je suis d’avis de proscrire les soldats de plomb. Car il attise chez l’enfant le goût de la guerre, il en montre la face attrayante, sans lui en laisser soupçonner les deuils irréparables, les indicibles horreurs. C’est une génération de plus qui se trouve ainsi préparée à l’accepter sans révolte, d’avance, sans l’envisager sous son jour véritable, en n’en voyant que la pompe, le défilé, tout ce qui séduit et flatte en nous un vieil instinct barbare.

D’innombrables jeunes hommes, faute de préférences spontanées ou suggérées, se laissent aussi hypnotiser par l’administration. Elle les éblouit. C’est le soleil sur l’horizon vide. Être fonctionnaire ou ne pas être. Pour eux, voilà la question. Avoir un petit titre, un petit fixe, un petit travail, une petite sécurité, une petite retraite, voilà le rêve. Et de belles énergies se calcinent, tombent en cendres, devant le disque flamboyant. Il étend ses rayons sur les campagnes comme sur les villes: plus de moissons, d’autant plus hautes que le sillon fut plus profond. Mais une bonne petite place bien sûre d’homme d’équipe. Quand un vieux paysan dit: «Mon fils est sur les chemins de fer», il se découvre en tremblant. Peut-être son gars lave-t-il les cabinets, mais il a une casquette.

Toute administration d’apparence puissante et stable draine des centaines d’intelligences, bientôt enlisées dans une besogne machinale, également payée quel que soit l’effort et récompensée au tour de bête. Un chef de bureau n’a qu’un mérite: avoir vécu jusqu’à l’âge d’être chef de bureau.

Encore grisée par le bienfait récent de l’instruction pour tous, la masse prétend en tirer argent, au lieu de la considérer comme un ornement nécessaire. C’est une sorte de vêtement de l’esprit: elle veut le vendre.

«Il faut vivre, dit-on. On n’a pas le choix.» Eh bien, si, on avait le choix, mais on se l’est fermé. Par cette fascination néfaste du titre et du fixe, par un faux orgueil de «jouer au monsieur», on s’est interdit les entreprises audacieuses et les libres et jolis métiers d’artisan.

Avoir un titre! Autre frénésie passagère qui souffle sur tout le pays. Il faut une ligne à mettre sur une carte de visite. Le préjugé nobiliaire n’est pas éteint,--tant s’en faut--et déjà la vanité en a engendré un autre qui, obéissant aussi à la grande loi de vulgarisation, est infiniment plus vaste que le précédent. Peut-on présenter «Monsieur un tel, qui est bon, énergique, et juste»? Non. Il lui faut un titre, partout, en toutes circonstances. A tel point qu’il se nuit s’il n’en a pas. Et plus ce titre est incompris, plus il impose. Une hiérarchie nouvelle s’est donc établie. Au-dessus du petit titre pour tous--commis ou employé d’administration,--brille le titre de choix, le titre prestigieux. Une formalité redoutable le délivre: les examens.

Noblesse d’examens! Moins arbitraire que l’ancienne, mais non moins despotique, et dont les Universités, les Écoles, dispensent chaque année, par milliers, les parchemins nécessaires. De même que nos ancêtres portaient la hache de pierre sur l’épaule ou l’épée au flanc, nous portons des diplômes dans nos poches. Ce sont nos armes à nous, nos armes de papier. Une vieille dame demandait un jour devant moi, en parlant d’un jeune garçon: «Est-il reçu?» Elle ignorait profondément à quelle carrière il se destinait. Mais un vague instinct l’avertissait qu’aujourd’hui tout adolescent doit «être reçu».

Combien a-t-on vu de ces jeunes gens qui, sans vocation, par vanité, parfois cédant même à l’attrait de quelques avantages d’ordre militaire, décident ainsi de toute leur vie et se laissent prendre par l’engrenage, souvent écrasant, des concours. Car, eût-on passé d’un quart de siècle l’âge des examens, on ne peut songer sans un battement de cœur à ces épreuves féroces. Vraiment, elles provoquent des émotions physiques trop violentes pour d’aussi tendres organismes en pleine formation, affaiblis par un labeur démesuré.

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Il y aura lieu de se préoccuper de plus en plus d’une profession pour les filles. La question des métiers de femme prendra sans doute une importance croissante. Pour moi, c’est une erreur de faire faire aux femmes la _même chose_ qu’aux hommes. La femme ne doit pas viser à être l’égale de l’homme, mais son _équivalente_.

La répartition des métiers est à refaire de fond en comble. Une révision s’impose. Il est ridicule qu’un gaillard bien râblé vende des gants aux dames. Il est odieux qu’il y ait des porteuses de pain. Il faudrait remettre les noms de tous les métiers dans une grande corbeille et recommencer _logiquement_ la distribution entre les deux sexes.

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Afin que les adolescents ne soient pas poussés tous vers les mêmes professions, afin d’élargir leur choix, il serait bon de montrer ce qu’il y a d’inconséquent et souvent de stupide dans la hiérarchie des métiers, telle qu’elle s’est installée dans l’estime publique.

Car cette hiérarchie existe. On en a une preuve curieuse dans la rédaction des lettres mortuaires. Dans l’énumération de la famille, on fait figurer les titres des officiers, des magistrats, et on se garde bien de mentionner les industriels, les commerçants, les agriculteurs, les ingénieurs même.

Par quelle lente stratification de préjugés cette hiérarchie s’est-elle établie?

Les professions les plus honorées sont-elles les plus périlleuses? Non. Car les tables de mortalité nous apprennent que le pourcentage le plus élevé dans la paix est atteint par les couvreurs et les vidangeurs.

Celles qui ont exigé le plus de travail préalable? Non. Car le professeur de lycée, qui a passé par Normale supérieure et fourni un labeur écrasant, ne vient pas en tête de liste.

Celles qui exigent le plus de désintéressement? Non. Car les fonctionnaires, également peu payés, ne jouissent pas d’un prestige culminant.

Les plus fructueuses? Non. Car on n’estime pas spécialement les financiers.

Les plus puissantes? Non. Car les hommes armés du plus vaste pouvoir sont les journalistes et les policiers.

Tant de raisons complexes ont joué dans ce classement! Il y a des carrières qui furent brillantes dans le passé et qui gardent un éclat persistant: la carrière diplomatique, bien que ses mœurs soient surannées, son rôle, hélas! souvent vain et parfois dangereux.

Puis il y a des titres qui inspirent d’autant plus de respect qu’on les comprend moins: Conseiller référendaire à la Cour des Comptes.

D’autres préjugés viennent d’un passé plus lointain. Si le commerce ne jouit pas de plus d’estime, c’est peut-être qu’il était exercé dans les anciennes civilisations par des esclaves.

Enfin, la vieille supériorité de l’âme sur le corps a exalté démesurément le travail de l’esprit et rejeté dans l’ombre le métier manuel.

Qu’en conclure? Que cette hiérarchie s’est assise sous cent influences complexes, illogiques, et qu’il faut puiser, dans le sentiment de cette incohérence, la force de s’affranchir de ses décrets.

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Une preuve de l’injustice des préventions contre les métiers manuels: au début de l’automobile, le milliardaire qui conduisait lui-même réparait la panne. Il se mettait du cambouis jusqu’au coude, jusque dans les cheveux, il trifouillait sa voiture jusqu’aux entrailles, et il ne trouvait à cette besogne rien de déshonorant ni de pénible.

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Il faut bien se rendre compte de l’importance et de la nécessité de l’apprentissage. C’est lui qui nous fait profiter de tout l’acquit des générations qui nous ont précédés.

Ce serait folie de vouloir s’en affranchir. L’amateur le plus habile, livré à ses seules ressources, ne parviendra jamais à faire un assemblage aussi correct que celui d’un modeste menuisier de village.

Il y a quelque chose de touchant dans cette pensée qu’en quelques mois, quelques semaines, un humble artisan nous verse le trésor des connaissances patiemment acquises par nos ancêtres depuis des milliers d’années.

CHAPITRE IV

DE L’INSTRUCTION: QUELQUES LACUNES

Les langages secrets.--La constitution.--Soi-même.--«Self-defence».--Planter un clou.--Les «applications».

Les langages secrets.

On jargonne autour de nous des langues qui sont aussi différentes du français, aussi mystérieuses que les langues étrangères, mortes et vivantes. Or, le programme des études fait une place importante au latin, voire au grec, qui sont des fleurs de luxe et de haute culture. Il consacre un temps moindre à l’anglais et à l’allemand, qui ne sont qu’utiles. Et il dédaigne absolument ces langages à la fois usuels et secrets dont on aura _toujours_ besoin dans la vie actuelle.

Quels sont donc ces idiomes hermétiques, qu’on n’apprend pas et qu’il faut comprendre? Mais tout d’abord celui qu’on parle au pays de Finance. Nous en ignorons, au moment d’entrer dans la lutte, les plus élémentaires rudiments. Qui donc nous apprit la simple différence entre une action et une obligation? Entre le dividende et l’intérêt? Qui nous initia au mystère de l’hypothèque, du marché à terme et au comptant, du change et de l’escompte, du report et de la couverture? Qui nous révéla l’énigme alléchante de l’action de jouissance et celle, angoissante, du chèque barré? Et tant de mots détournés de leur sens originel, le parquet, la coulisse, la liquidation...

Les cours de comptabilité jettent bien là-dessus quelque lumière. Mais ils ne figurent qu’au programme d’une instruction déjà spécialisée. Tout le monde ne les suit pas. Et tout le monde aura besoin de connaître ces notions. Tout le monde se heurtera, tôt ou tard, à ces mots impénétrables. Dans ce pays où le sens de l’épargne est si vif, où chacun s’efforce, aux dépens de son bien-être présent, d’amasser pour l’avenir une petite liasse de titres, n’est-il pas surprenant qu’on n’enseigne pas le moyen de s’en servir?

L’argent circule dans le corps social comme le sang dans un organisme. Les phénomènes financiers mènent le monde actuel. Ils font la paix et la guerre. Il y a là, au point de vue des rapports internationaux, une géographie qui en vaut bien une autre. Or, par une hypocrisie pareille à l’hypocrisie sexuelle, on garde, sur ces questions qu’on sait pourtant vitales, un silence absolu.

On rétorquera que, là-dessus, chacun fait son apprentissage, le moment venu, tant bien que mal, sous la pression du besoin. Fâcheuse méthode. D’abord, c’est risquer d’être pris de court dans une circonstance imprévue. Et puis, ce ne serait pas la peine de consacrer à l’instruction dix des plus charmantes années de la vie, si l’on n’acquérait pas à ce prix l’A B C des connaissances utiles, si l’on devait tout apprendre plus tard, dans l’urgence et sous le joug de la nécessité.

Pourquoi ne pas inculquer ces simples notions à l’âge où l’on admet que la mémoire est spécialement sensible, tendre et fidèle?

Encore une fois, il ne s’agit pas de faire de nos adolescents autant de petits financiers. Il n’est question que d’un enseignement très élémentaire, qui n’exigerait guère de temps dans l’énorme total des heures de classe. Et si cet enseignement ne figure à aucun degré du programme des études générales, c’est sans doute que ce plan a été conçu dans un esprit déjà ancien, à une époque où la nécessité de ces connaissances ne se fût justifiée ni par la prodigieuse extension des affaires, ni par la non moins stupéfiante diffusion des fortunes.

Il existe encore un autre langage aussi nécessaire et aussi fermé. C’est celui que parlent les notaires et les avoués. C’est la langue du Palais.

Là, encore, nul ne peut dire qu’il ne se heurtera pas quelque jour à un jargon incompréhensible et dont il aurait pourtant besoin de pénétrer le sens. Pour conclure en connaissance de cause un acte d’association, industrielle ou conjugale, il nous faudrait des clartés qu’on ne nous a pas données.

Quels fiancés ont saisi un mot à la lecture de leur contrat de mariage? O subtilités de la communauté réduite aux acquêts, lourdes entraves du régime dotal, rigueurs du remploi, vous restez lettre close pour les tendres amoureux. Et quand ils vous découvrent, il est trop tard. Que de drames seraient évités, en trois leçons!

Et combien d’industriels, de commerçants, ont dû maudire leur ignorance lorsqu’ils se sont sentis prisonniers de leur acte de société, faute d’avoir pu éventer les pièges tendus à chaque ligne?

Actuellement, pour se marier, pour s’établir, pour mourir même--car on ne sait pas rédiger son testament--il faut avoir fait son droit.

Mais, dira-t-on, il y a le notaire. Je sais bien. D’abord, il ne peut pas s’intéresser à chacun de nous aussi étroitement que nous-même. Puis, on ne peut pas se faire accompagner toute sa vie par un notaire. On signe des actes hors de sa présence. Et, en tout cas, ce n’est point une ambition démesurée, ni une précaution superflue, que de vouloir comprendre un peu le langage qu’il nous parle...

Voilà bien l’effet--et peut-être aussi la cause--de notre ignorance: elle justifie le notaire. Elle le rend indispensable, même en des circonstances où l’on conçoit qu’on pourrait se passer de lui. Que d’actes pourraient être signés sans gros frais, non dans une étude, mais dans un bureau qu’on ouvrirait dans les mairies, si nous avions quelques connaissances en droit usuel!

En parlant un langage obscur et qu’on nous laisse ignorer, le tabellion obéit peut-être à une sorte d’instinct de conservation. Tous les hommes de robe--les médecins qui professent s’en affublent encore en cérémonie--ont besoin, pour garder leur pouvoir, de s’envelopper de mystère, comme ils s’entourent les deux jambes dans un unique fourreau. Notre ignorance fait piédestal à leur science.

Enseignons donc à nos enfants les quelques éléments essentiels de ces deux langages, celui de la Bourse et celui du Palais, comme on apprend d’avance les mots principaux d’une langue vivante, afin de ne pas être tout à fait désemparé sur la terre étrangère.

La Constitution.

On ne sait guère comment marche la machine à gouverner. Qui s’avise de la distinction entre le législatif et l’exécutif, du rôle du Président, de ses ministres et du parlement, du jeu de la vie administrative?