Les incertitudes de l'heure présente
Part 1
GUSTAVE LE BON
LES INCERTITUDES de l’Heure présente
RÉFLEXIONS sur la politique, les guerres, les alliances, le droit, la morale, les religions, les philosophies, etc.
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE
1923
DU MÊME AUTEUR:
Voyage au Népal (Publié par le _Tour du monde_.)
L’Évolution de la Matière. 1 vol. in-18 illustré de 63 figures photographiées au laboratoire de l’auteur, 37e mille.
L’Évolution des Forces. 1 vol. in-18 illustré de 40 figures, 24e mille.
Les Monuments de l’Inde. In-folio illustré de 400 planches, par l’auteur. (_Épuisé._)
Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 17e édition.
Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 24e édition.
Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º, 8e édition.
Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 21e mille.
Psychologie politique. 1 vol. in-18, 18e mille.
Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 16e mille.
La Révolution française et la Psychologie des révolutions. 1 vol. in-18, 15e mille.
La Vie des Vérités. 1 vol. in-18, 10e mille.
Enseignements Psychologiques de la guerre européenne. 1 vol. in-18, 36e mille.
Premières conséquences de la guerre. 1 vol. in-18, 29e mille.
Hier et Demain. Pensées brèves. 1 vol. in-18, 10e mille.
Psychologie des temps nouveaux. 1 vol. in-18, 10e mille.
Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe, polonais, espagnol, portugais, suédois, danois, tchèque, arabe, turc, hindoustani, japonais, etc. de plusieurs des précédents ouvrages.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1923,
by ERNEST FLAMMARION.
A MON AMI ARISTIDE BRIAND ANCIEN PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES
En souvenir de nos longues causeries philosophiques durant les pesantes années de guerre et les heures incertaines qui la suivent.
Gustave Le Bon.
PRÉFACE
L’évolution scientifique moderne a fait naître des nécessités économiques nettement contraires aux impulsions affectives et mystiques qui, depuis les débuts de l’histoire, dirigent les actions des hommes.
Cette opposition, accentuée chaque jour, est une des causes profondes du déséquilibre actuel. Notre époque oscille entre les influences héréditaires qui orientaient jadis le monde et les nécessités issues des découvertes scientifiques nouvelles.
Comment concilier les ambitions, les rivalités et les haines poussant les races à de furieuses luttes, avec l’engrenage économique qui les lie d’une si étroite interdépendance que le dommage subi par l’une d’elles atteint bientôt toutes les autres?
Si cette interdépendance n’a pas réussi à faire de la solidarité une des lois du monde moderne, c’est que les passions et les sentiments, générateurs habituels de la conduite, sont l’héritage d’un long passé, alors que les nécessités économiques nouvelles, datant d’hier, pèsent peu encore dans la balance des motifs qui font agir les hommes.
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La domination des forces rationnelles par les forces affectives et mystiques doit être toujours présente à l’esprit quand on veut comprendre la genèse des grands événements qui perturbent la vie des peuples.
Croire ces événements déterminés par la pure logique rationnelle conduit à de redoutables illusions.
Ils en furent victimes, les pacifistes qui, à la veille de la guerre, soutenaient, avec un éminent professeur de la Sorbonne, qu’un conflit entre la France et l’Allemagne étant rationnellement impossible, une coûteuse préparation militaire devenait inutile.
Les faits leur prouvèrent bientôt que la logique savante des professeurs ne régit pas encore l’Histoire. Les logiques affective et mystique qui l’orientent obéissent à de tout autres lois. Nous aurons plus d’une fois à en marquer la nature dans cet ouvrage.
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Les réflexions provoquées par les agitations de l’heure présente varient naturellement suivant les habitudes mentales de l’observateur. Les points de vue du savant ne sauraient être ceux du croyant dont la foi limite l’horizon, ni ceux de l’homme d’État absorbé par les nécessités journalières, moins encore ceux des adeptes d’un parti politique, uniquement préoccupés des intérêts de ce parti.
S’élever au-dessus de ces barrières est nécessaire pour percevoir les origines et les conséquences des problèmes qui troublent si profondément aujourd’hui l’âme des nations.
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Dans l’état présent de nos connaissances, et après les bouleversements qui ont ébranlé l’antique armature sociale, quelles idées peut-on se faire du droit, de la morale, des institutions, des croyances religieuses, politiques et sociales qui ont guidé la marche des civilisations et la guident encore?
Une réponse suffisante à de telles questions exigerait des volumes. Mais les phénomènes sociaux, de même d’ailleurs que les phénomènes physiques, sont dominés, malgré leur complexité, par quelques principes fondamentaux dont les cas particuliers découlent et qu’il est possible de formuler brièvement. Ces principes, véritable substratum des choses, sont plus suggestifs, souvent, que de longues explications.
C’est pourquoi je me suis décidé une fois encore à condenser en pensées brèves les observations dérivées des grands événements qui troublent notre époque.
Les vues d’un philosophe ayant beaucoup exploré le monde et recherché aussi des vérités nouvelles dans le silence des laboratoires, présenteront peut-être quelque intérêt.
Dégagées des passions trompeuses et des récriminations stériles, elles pourront contribuer à dissiper les brumes qui obscurcissent le présent et rendent si incertain l’avenir.
CHAPITRE PREMIER
LA VIE POLITIQUE
I
PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES CRÉÉES PAR LA GUERRE
L’instabilité universelle est une des plus visibles conséquences de la guerre: instabilité des institutions, instabilité des alliances, instabilité des pensées.
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Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais l’Europe morale, qu’il faudrait pouvoir reconstruire. Cependant, les ambitions, les haines et les besoins grandissent, alors que le goût du travail, la discipline et le sentiment du devoir ne cessent de faiblir.
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Toutes les anciennes armatures sociales ayant été ébranlées par la conflagration universelle, les peuples cherchent à tâtons des institutions nouvelles. S’ils reviennent invariablement aux anciennes, c’est probablement qu’il n’en existe pas d’autres.
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Les équilibres d’États formés avant la guerre étaient stables parce qu’ils avaient mis des siècles à se former. Les équilibres artificiels créés depuis la paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes théoriques, étrangers aux réalités.
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L’Europe marche visiblement vers de nouveaux groupements politiques qui ne seront ni ceux antérieurs à la guerre, ni ceux fondés par elle. L’Italie s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre et la Russie, la France vers la Turquie, la Pologne et les États balkaniques. Des luttes nombreuses deviendront nécessaires pour stabiliser ces nouveaux équilibres.
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La ruine des classes intellectuelles moyennes et leur retour forcé à un demi-prolétariat coïncidant avec l’aisance des anciens prolétaires est une des plus dangereuses conséquences de la guerre.
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Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré.
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Parmi les causes profondes du déséquilibre social actuel, figure la perte partielle des habitudes mentales qui orientaient jadis la conduite et dispensaient d’avoir trop à réfléchir avant d’agir.
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Quand les idées qui soutiennent une société s’écroulent, cette société tombe dans l’anarchie jusqu’au jour où elle retrouve d’autres principes directeurs assez puissants pour lui constituer une nouvelle armature. Tout changement d’idéal impliquant de profonds bouleversements, le passage d’un idéal à un autre est toujours fort long.
II
LES DIFFICULTÉS MODERNES DES GOUVERNEMENTS
La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu’ils croient, c’est surtout avec leurs croyances qu’on doit gouverner les peuples.
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Parmi les connaissances psychologiques les plus nécessaires aux gouvernants figure l’art de pénétrer la mentalité d’hommes dont les idées diffèrent des leurs et de raisonner avec ces idées.
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Une des graves difficultés de la politique est l’obligation de gouverner avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées sont erronées.
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Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant sur des coutumes et des traditions très fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer des opinions acceptables et essayer de modifier celles qui ne le sont pas.
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Un pays peut changer de gouvernement mais ses traditions politiques ne changent guère. La Convention a continué sur bien des points la politique de Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent en Orient celle des tsars.
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Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments qui font mouvoir les hommes, sans se préoccuper beaucoup des influences rationnelles qui devraient les faire agir.
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Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit toujours à une oligarchie: permanente dans le régime monarchique, éphémère dans le régime démocratique.
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Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent, mais aussi ce que veulent et peuvent leurs adversaires.
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Bien connaître les bornes de son pouvoir est nécessaire afin de ne jamais s’approcher des limites où se manifesterait l’impuissance.
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Le déclanchement des événements appartient souvent aux hommes d’État, mais devant leur déroulement ils restent impuissants. L’Allemagne pouvait décider ou ne pas décider la guerre sous-marine à outrance: une fois commencée, elle entraînait fatalement l’intervention de l’Amérique. Le premier ministre anglais conseillant aux Polonais de traiter avec l’armée bolcheviste qui cernait leur capitale, préparait l’invasion de l’Europe, s’il eût été écouté.
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Dans les pays composés de peuples différant par la religion, la race et la langue, un régime despotique est seul capable d’empêcher de sanguinaires luttes intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant massacrés que depuis leur affranchissement de la domination turque. Elle seule avait réussi à maintenir la paix parmi eux pendant cinq cents ans.
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Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir.
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Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste naissante est se condamner à la voir devenir irrésistible. Les Girondins de tous les âges en ont fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la révolution russe, d’abord pacifique, à sombrer dans une sanglante dictature.
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Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres, on ne triomphe des meneurs qu’en leur opposant d’autres meneurs.
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Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s’occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir.
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Entre hommes politiques de partis différents l’amitié est possible. Entre hommes d’un même parti la jalousie est généralement trop intense pour permettre l’amitié.
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Si la carrière diplomatique exigeait un examen prouvant la connaissance du caractère des divers peuples, de leurs réactions possibles suivant les circonstances et des moyens d’influencer efficacement leur conduite, on ne trouverait sans doute pas dix hommes en Europe capables de bien passer cet examen.
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Une science approfondie des choses paralyse souvent l’action. Des hommes d’État possédant un esprit assez vaste pour percevoir toutes les conséquences possibles de leurs décisions agiraient fort peu.
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L’homme d’État capable de prévoir toutes les répercussions de ses actes serait comparable au joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son adversaire les possibilités invisibles résultant du déplacement des pièces visibles.
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La vie politique et sociale n’étant possible qu’au moyen de transactions et de compromis, l’intransigeance constitue la plus dangereuse des doctrines.
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Un gouvernement quelconque est toujours entouré de forces hostiles. L’habileté consiste à les orienter pour n’avoir pas à les combattre.
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En politique, il est à peu près impossible de juger avec équité les opinions d’un adversaire.
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Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique rationnelle dans leurs discours, mais ils ne doivent jamais oublier que les peuples sont souvent conduits par des passions, des croyances, des intérêts fort étrangers à la logique des livres.
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Pour qu’une menace politique conserve son prestige, il faut reculer le plus possible sa réalisation.
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Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement les gouvernements faibles.
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Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir les vivants. Il leur faut tenir compte aussi de l’impérieuse volonté des morts.
III
LES CROYANCES POLITIQUES
Croyances religieuses et croyances politiques ont des fondements psychologiques identiques. Elles naissent et se propagent de la même façon.
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La propagation de certaines croyances politiques, telles que le communisme, est incompréhensible quand on ignore le mystique besoin de croyance qui domine la vie des peuples.
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Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les croyances politiques, tenues pour des vérités, représentent habituellement des convictions transitoires, issues de passions et de sentiments que la raison ne gouverne pas.
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Alors même que les religions semblent ne plus agir sur les âmes, leur puissance se maintient dans l’inconscient et reste mobile d’action. La haine contre la Turquie, si énergiquement manifestée par les Anglais et les Américains, représente une survivance ancestrale de la lutte séculaire entre la Croix et le Croissant.
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Une croyance politique n’est, souvent, qu’un acte de foi dépourvu de support rationnel. Elle a pour origine le mécontentement chez les illettrés, l’envie et l’ambition chez les hommes instruits.
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Si destructive que soit une croyance politique, elle trouve toujours pour la défendre des intellectuels dont les ambitions dépassaient les capacités.
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Certaines croyances politiques attirent une foule de rhéteurs totalement indifférents à ces croyances, mais espérant les utiliser au profit de leurs convoitises. Catilina vivant aujourd’hui se déclarerait syndicaliste ou bolchéviste.
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Une croyance rationnellement fausse, mais capable de solidariser les hommes, est politiquement supérieure à une doctrine rationnellement exacte, mais impuissante à créer l’unité de pensée sans laquelle les peuples ne peuvent prospérer. C’est à la lumière de ce principe que l’histoire des croyances politiques et religieuses doit se juger.
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On se représente difficilement l’existence d’un peuple gouverné par des réalités au lieu de l’être par des illusions religieuses, politiques ou sociales. L’histoire n’en cite pas d’exemple.
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Dans les cycles de l’affectif et du mystique, où s’élaborent les croyances politiques et sociales, l’intelligence pénétrant fort peu, les convictions des illettrés et des savants n’ont pas une valeur bien différente.
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L’exemple du dictateur bolcheviste envoyant du Kremlin ses ordres aux révolutionnaires respectueusement réunis en congrès à Tours pour les recueillir, contribue à montrer combien le besoin de soumission à des dogmes reste intense même chez des révoltés s’imaginant libérés de toute croyance.
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Dès qu’elles atteignent un certain degré, les croyances mystiques, religieuses ou politiques, deviennent fatalement destructives.
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En art comme en politique, le prestige est un grand régulateur des valeurs. Lorsque le Louvre achetait 700.000 francs un tableau qui lui avait été offert pour 20.000 quelques années auparavant, il payait simplement le prestige acquis par le nom de l’auteur. La valeur numérique de ce prestige était exactement représentée par la différence entre les deux sommes. Le prestige des formules politiques subit souvent des variations du même ordre.
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Les progrès du bolchevisme contribuent à prouver qu’une doctrine chargée d’espérances s’impose plus facilement que les vérités rationnelles les mieux démontrées.
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Républicains et socialistes constituent, malgré leur collaboration éphémère, deux partis politiques opposés. Les premiers représentent la démocratie, les seconds la dictature.
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Une des forces du convaincu est de ne pas discuter la valeur rationnelle de sa croyance.
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En politique et en religion, le rêve des convaincus fut toujours de pouvoir massacrer sans pitié les hommes qui ne pensent pas comme eux.
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Une excellente définition du radicalisme est celle qu’en donna jadis le président Wilson. «Ce terme signifie, disait-il: simplisme, violence et envie.»
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Le radicalisme durera longtemps sans doute, parce que la nature humaine suppose volontiers que des mesures simples et violentes peuvent remédier instantanément à des maux résultant, en réalité, d’un ensemble de causes lointaines et profondes.
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Lorsque les raisons psychologiques des événements et leur complication seront mieux comprises, bien peu d’hommes instruits consentiront à se dire radicaux.
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En politique, une vérité indiscutée n’est souvent qu’une erreur suffisamment répétée.
IV
LES FORMULES POLITIQUES
Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure indépendante des formules qui la traduisent. En politique ce sont uniquement les formules qui agissent sur les multitudes.
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Dans les assemblées politiques, le prestige du verbe domine généralement la compétence.
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Une idée n’acquiert d’influence qu’après être devenue collective. Elle s’extériorise alors en formules, et peut devenir assez forte pour orienter la vie d’un peuple.
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Une formule bien choisie est capable de bouleverser le monde. Simple, brève et violente, elle impressionne beaucoup plus que tous les raisonnements. Avec la formule «Dieu le veut» l’Europe fut lancée sur l’Orient à l’époque des croisades. La formule «dictature du prolétariat» ruina la Russie. La formule «l’Allemagne paiera» a créé des gaspillages financiers dont le poids nous écrase.
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Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la condition d’avoir pour soutiens des formules mystiques chargées d’espérances.
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La puissance des formules politiques populaires disparaît généralement avec leur réalisation. Après avoir fait plusieurs révolutions afin d’obtenir le suffrage universel, les révolutionnaires de divers pays fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes en Russie, syndicalistes en France, etc., le rejettent de plus en plus pour lui substituer des formes diverses de dictature.
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Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms nouveaux des choses fort anciennes.
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Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent aucun rapport avec ces formules. Lorsque, par exemple, un gouvernement réclame la liberté des détroits conduisant à Constantinople, cela signifie simplement qu’il voudrait devenir maître de ces détroits pour empêcher, au besoin, ses rivaux d’y pénétrer.
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Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une formule politique pour laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie, on n’en trouverait souvent aucun capable de définir exactement le sens de cette formule.
V
LES ERREURS DE PSYCHOLOGIE EN POLITIQUE
Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant d’une succession d’erreurs psychologiques que des perturbations économiques créées par la guerre.
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La logique qui mène le monde étant sans rapport avec la logique livresque, il serait dangereux pour un pays d’avoir à sa tête trop d’hommes uniquement formés par les livres.
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Dans les temps modernes, les erreurs politiques sont chargées de conséquences formidables. Les Anglais ont perdu l’Égypte, la Mésopotamie, la Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde pour avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie, considérée par tous les musulmans comme le centre de leur foi.
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Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais improbables, est toujours imprudent. L’intervention de l’Amérique, la trahison de la Russie, la défaite de l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien d’autres événements de la dernière guerre montrent, une fois de plus, le rôle de l’improbable en histoire.
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Dans un parlement ou une assemblée délibérante quelconque, le parti qui gouverne en réalité n’est pas le plus nombreux, mais le plus violent. Notre Parlement resta pendant vingt ans dominé par une minorité socialiste.
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Malgré les illusions socialistes, le travail collectif exige des capacités d’autant plus hautes qu’il est plus collectif. C’est pourquoi notre époque a besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve. Le célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait à ce sujet: «Si cette décadence de l’individualité continue, aucun progrès n’est plus possible.»
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Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les avantages de l’administration étatiste, il leur suffirait de remarquer que dans certaines entreprises gérées par l’État, telles que les postes, les frais du personnel représentent 78 % des dépenses totales de l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne pourrait vivre dans des conditions semblables.
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Aux époques agitées, les grands problèmes qui surgissent chaque jour ne comportent guère de solutions simples et immédiates. Suivre alors l’opinion simpliste des foules conduit vite à des catastrophes.
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