Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius

Part 9

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Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland. Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies, avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à tenter le sort et à conquérir l’univers.

A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la _lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de son époux.

Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges, mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse folie.

— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.

Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius. Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure: l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque, comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va mourir.

L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.

L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains, démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de souscripteurs.

Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.

Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven cette lettre datée de Liverpool:

«14 avril 185...

«Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre, les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur la rive de la Mer libre.

«Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland, vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!

«Adriaan-Carlos Flink.»

Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même, un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera ma revanche.»

Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami, sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:

— Misérable!

— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.

— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard, tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant. Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.

Puis, s’interrompant tout à coup:

— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige, sur ce sol glacé, ce soit le mien!

Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à lever l’ancre sur l’heure.

Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait, mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait mélancoliquement le navire l’_Espérance_.

— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.

Et la jeune femme avait répondu:

— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!

— Je ne comprends pas, dit Margaret.

— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!

— Carlos Flink! s’écria Margaret.

— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?

— Je suis la femme de Cornélius van Elven!

Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange, comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût dû porter bonheur à ceux qui partaient.

Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.

— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!

— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.

Et toutes deux, à travers leurs larmes:

— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!

Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.

Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.

C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies, une voix d’enfant, et qui chantait:

Hé! ho! matelot, matelot! Où vas-tu sur la mer lointaine? — Je vais chercher mon capitaine Perdu là-bas au fond de l’eau!

Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix, s’éloignant, continuait:

— Hé! ho! matelot, matelot! Tu sais bien que la mer lointaine Ne rend mousse ni capitaine. Reste auprès des tiens, matelot.

Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.

V

Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin, près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les _icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes, tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes étincelaient, irisées comme du cristal.

— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons! courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!

Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un illuminé.

Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée, aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes, sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes blanches.

Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java, où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds, aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!

Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle, lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom immortel.

Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace! Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville. Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas, paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!

— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le _Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan! Ah! misérable Adriaan!...

Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine grondante.

L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner, passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours, pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?

Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.

«Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps, nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai, Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est long, mais la patience est grande quand on croit et quand on aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!

«Cornélius.»

Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.

Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres, arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on ensevelit dans la neige.

Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit aux autres:

— Du courage!

Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain du succès.

Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en route comme lui pour la Mer libre.

Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux. Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude depuis que le monde était monde.

Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant en montrant le nord:

— Là-bas est la Mer libre!

On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!

— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van Doole.

— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait lâche!

Et, tout bas, il ajoutait:

— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!

Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds. On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.

— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se rapproche!

Et l’on continua la route.

Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_ trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage de quelques hommes.

Cornélius se sentit comme mordu au cœur.

— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe et arrivant le premier à la Mer libre.

— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.

Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour nourrir son âme.

— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté, Carlos Flink a deviné la bonne route!

On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort. Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de cet homme:

— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady Susannah France... le nom est écrit là!

Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven, attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.

Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid, la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus, fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un drap mortuaire et sans fin.

VI

Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes, d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer.

— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en avant!

Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer, comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans la neige.

— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez! Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la foi: qui m’aime me suive!

Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_. C’était Justus van Doole, le chirurgien.

Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux longs poils blancs, et il partit.

Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers le désert de glaces, le chemin du pays.

— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de l’_Espérance_.

Cornélius répondit fermement:

— A bientôt!

On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la recherche de l’Océan sans limites.

La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils avaient déjà marché trois jours.

A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:

— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.

Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il se servait comme d’un _ice-stock_.

Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit, comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur l’eau.

La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.