Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius

Part 10

Chapter 102,296 wordsPublic domain

— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien d’autres!

Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas être seul.

— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.

Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.

Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même, l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!

Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était enfui, rebroussant chemin.

Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces, quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.

Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.

Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.

Cornélius van Elven avança encore.

Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! — Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.

— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle. Hourra! hourra! hourra!

Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes, semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.

— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond, la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus loin et découvrir quelque terre vierge!

— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!

«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi, Margaret!»

Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois couleurs:

— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave! Vive la Hollande!

— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.

Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:

— Carlos Flink!

— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!

Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.

Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave! Était-ce possible?

— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.

Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion: l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.

Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?

— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident, tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_, qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»

— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!

Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à demi dissimulé sous les poils des fourrures.

Adriaan-Carlos se mit encore à rire.

— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune créature humaine n’aura jamais osé aller!

— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius, c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu, Adriaan-Carlos?

Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.

Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.

Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:

— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte. Cornélius van Elven, tu es mort!

Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.

Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu, comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du pôle.

Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.

— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!

Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient, haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du coutelas le corps de l’ennemi.

Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.

Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait mourir!...

— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son rire cruel et fou.

Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du capitaine Flink.

Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait plus la force.

Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé, étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa chair.

Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.

La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche; puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.

Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien que le mystère et que l’inconnu.

Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.

Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?

Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis rien!

Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!

VII

Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.

C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.

L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia, en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.

— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.

Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un et l’autre à leur rêve.

Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se haïrent:

_A deux frères ennemis_ _réconciliés dans la mort!_

Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des violettes du pôle.

— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se haïr! songent-elles.

Puis doucement:

— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la haine!

Parfois Dica demande à Margaret:

— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui, s’ils revenaient... un jour?

— J’y pense bien souvent, répond Margaret.

Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.

Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse lui revient:

Hé! ho! matelot, matelot! Tu sais bien que la mer lointaine Ne rend mousse ni capitaine. Reste auprès des tiens, matelot!

Elle pleure alors et se remet à prier.

‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾ PRINTED IN GREAT BRITAIN

Note de Transcription

Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.

Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se produisent.

L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été écrit et ou publié.

[Fin de _Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius_, par Jules Arsène Arnaud Claretie.]