Part 11
Le sexe n'assigne pas à l'être humain des attributions déterminées. Etre homme ou être femme n'importe pas plus dans la distribution des fonctions sociales, qu'être grand ou petit, brun ou blond, gras ou maigre. Il n'y a que pour procréer des enfants que la question de sexe est de rigueur. Mais pour faire des lois, elle n'est nullement mise en cause. A voir l'obstination de certaines personnes à nous objecter toujours et partout notre sexe, ce serait à croire, en vérité, qu'elles confondent les mots: voter, légiférer et enfanter.
Les qualités morales et intellectuelles sont absolument indépendantes du sexe de l'individu qui les possède. A qui fera-t-on croire qu'être homme étend nécessairement les facultés d'un individu, fût-il idiot, et qu'être femme circonscrit fatalement les facultés d'un individu qui a des capacités multiples pour tout envisager?
Des fonctions déterminées ne doivent pas plus être les attributs de l'homme ou de la femme, que des aptitudes déterminées ne sont leurs attributs.
Les femmes peuvent avoir aussi bien que les hommes, de grandes capacités pour diriger les affaires de l'intérieur. Nous ne doutons pas qu'il y ait des ménagères qui feraient de grands hommes d'Etat et des députés qui feraient d'excellents cuisiniers. La pratique est là pour confirmer ce que nous avançons. Combien d'hommes quittent chaque année leurs attributions pour se tailler une situation dans la sphère exclusivement dévolue à la femme.
Eh bien! ce que les hommes font, les femmes doivent aussi pouvoir le faire.
De même que les hommes qui en ont le goût peuvent envahir la cuisine, les femmes qui y sont instinctivement poussées, doivent pouvoir s'occuper de politique, voter, légiférer, peser de toute leur influence favorable sur la destinée humaine.
Quand nous parlons de cette chose rationnelle, le droit, la liberté de choisir la carrière pour laquelle nous avons de l'attrait, tous les hommes s'écrient: Eh quoi! femmes! Vous voulez nous remplacer! Vous voulez être électeurs, députés, ministres, et nous faire, nous tous, balayeurs, cuisiniers, hommes de ménage!
Rassurez-vous, forts en égoïsme! les femmes ne réclament, pas encore votre monopole pour se l'approprier. Ce qu'elles veulent, les femmes, c'est de pouvoir suivre la voie qui leur convient. Ce qu'elles ne veulent plus, les femmes, c'est d'être--parce qu'elles sont femmes--parquées dans un rôle déterminé, au grand préjudice de leur intérêt et du vôtre.
Il n'y aura d'harmonie dans la société, il n'y aura de bonheur pour l'humanité que dans l'égalité des droits pour tous et l'équitable répartition des fonctions entre tous hommes et femmes, indifféremment, suivant leurs aptitudes particulières.
XII
Les femmes sont moins en France que les roulures de Bagne
«_On interdit que pour un temps les droits politiques aux malfaiteurs, on interdit pour toujours les droits politiques aux femmes._»
H. A.
Lors des élections, à l'extrême limite, il y a des candidats et des électeurs de castes, des candidats et des électeurs de classes. Mais si la plate-forme électorale diffère, les élections sont uniquement des élections de sexe, des élections de ces nobles d'aujourd'hui: les hommes. Ce ne sont que les hommes qui votent, ce ne sont que des hommes qui sont élus. Il n'y a donc pas dans la commune et dans l'Etat une représentation réelle de la population, qui est, en majorité, formée de femmes.
N'est-ce pas incompréhensible que des femmes lucides, à l'esprit pénétrant, ne puissent voter comme les hommes idiots ou rendus inconscients par l'ivresse?
Pour exclure les Françaises de la souveraineté, on allègue que leur éducation ne les rend pas aptes à s'occuper de politique. Ce n'est point l'éducation, c'est le pantalon qui fait l'électeur.
Chaque année, lors de la conscription, des garçons, élevés en filles, voient rectifier leur état civil et leur éducation ne les empêche pas de jouir des droits politiques dès qu'ils ont substitué à la jupe, le pantalon.
Une erreur de sexe a récemment été reconnue en une point banale circonstance. Mlle Renée Gautherot, voulant devenir sage-femme, était, à vingt ans, entrée à l'Ecole départementale d'accouchement de Dijon. Elle passa ses examens et, pendant un an, fut interne à la Maternité. Elle coucha dans le dortoir commun, prodigua ses soins aux accouchées jusqu'à ce qu'un docteur révélât que cette jeune fille... était un jeune homme!...
Renée Gautherot a été éduquée ainsi que l'est une fille, et si l'on n'avait point découvert qu'elle appartient au sexe masculin, elle serait restée toute sa vie exclue de l'électorat comme indigne.
Mais parce que l'on a acquis la certitude que cette femme est un homme, la voilà reconnue apte à exercer ses droits de citoyens. L'insuffisance d'éducation alléguée pour spolier les femmes de leurs droits politiques, ne privera pas de voter ce garçon élevé en fille.
Dans la République, filles et garçons étant pareillement intéressés, doivent pouvoir également donner leur avis.
L'opinion des femmes doit être entendue et respectée comme l'opinion des hommes.
Tout le monde n'est pas partisan du vote des femmes. Mais ne sait-on pas que, si en France, les changements dans le costume féminin sont sans protestation acceptés, le remplacement d'une coutume féminine par une autre, a toujours fait se récrier une légion d'opposants.
Quand les parisiennes qui n'avaient le droit d'occuper l'impériale des omnibus furent admises à monter s'y asseoir, beaucoup de gens trouvèrent mauvais qu'on leur octroyât cette liberté. Les uns feignaient de craindre que les femmes accapareraient toutes les places à 15 centimes; d'autres clamaient qu'il était immoral d'autoriser des enjuponnées à grimper sur le dessus des voitures.
Lorsque les femmes devinrent cochères, chauffeuses et conduisirent les voitures, les protestations furent nombreuses. Mais nul n'aurait coupé les guides de leur cheval si les cochères avaient été électeur. Pour avoir la liberté d'agir à leur gré, les femmes doivent tenir, comme les hommes, les rênes de l'Etat.
Les Français s'affaiblissent en n'utilisant pas toute l'intelligence et toute l'énergie de la nation, en ne relevant pas les femmes de la dégradation civique.
La dégradation civique est une déchéance qui fait perdre la qualité de citoyen, et fait exclure du droit de participer au gouvernement.
Pour les hommes, la dégradation civique résulte de la condamnation à une peine infamante pour assassinat, vol, ivrognerie, attentat aux mœurs.
Pour les femmes, la dégradation civique ne provient point de condamnations, mais simplement de leur sexe. C'est parce qu'elles sont nées du sexe féminin, que toutes les Françaises sont assimilées aux assassins, aux voleurs, aux satyres et exclues avec eux des droits politiques. Seulement, les hommes condamnés ne sont qu'exclus temporairement des droits politiques. Les femmes en sont des exclues permanentes de ces droits.
Entre hommes et femmes, dont le même sang coule dans les veines, il ne doit avoir ni supérieurs ni inférieurs, mais accord, efforts combinés pour faire, de notre France, un lieu de délices.
Les hommes ont tout à gagner à faire à la femme, cette amie sûre, cette sage conseillère, place à leur côté. Il y a pour eux dans l'affranchissement de leurs compagnes une augmentation de bien-être, et tout ce qui peut résulter d'heureux pour l'humanité de l'utilisation d'intelligences généreuses et primesautières.
La question des femmes est le nœud gordien qui, une fois tranché, rendrait facile la question sociale.
XIII
La Femme en France est moins que l'étranger
«_Plus encore que le Français, la Française représente la plus haute expression du caractère national._»
Elisée RECLUS.
Les Françaises qui caractérisent la France n'existent pas socialement, annulées, sans action. Elles restent à perpétuité hors la loi dans leur pays, puisqu'elles sont exclues des droits politiques. Ce ne sera cependant qu'en utilisant toute sa force cérébrale que la France s'assurera la prépondérance morale dans le monde.
On n'admet pas au droit commun les Françaises; mais on admet au droit commun les étrangers naturalisés: près de 14.000 étrangers sont, par an, faits citoyens Français.
Plus de la moitié de la nation française n'est pas représentée au Parlement tant que les femmes ne votent pas. Mais les nations Russe, Allemande, Belge, Anglaise, Italienne, Autrichienne, Espagnole, Américaine, Suisse, Hollandaise, Turque, Grecque, Suédoise, Danoise, Norvégienne, Portugaise, Japonaise, Chinoise, Bulgare, Serbe, sont représentées au Parlement Français. Les natifs de ces pays sont devenus électeurs et éligibles chez nous, exercent une influence sur nos assemblées administratives et législatives au profit de leur véritable et première patrie. Ils peuvent faire prendre des déterminations préjudiciables à nos intérêts nationaux, insinuer une mentalité anti-française, tandis que les femmes Françaises, point citoyennes, sont dans l'impossibilité de défendre la France contre ces étrangers.
L'exclusion des droits politiques des femmes contribuables, justiciables qui forment la majorité des Français, est un sabotage des principes patriotiques et républicains qui amoindrit la France et met en péril la République.
Pendant que les députés refusent de faire électeurs les femmes de France, le gouverneur général de l'Afrique Equatoriale française, demande d'admettre sans discussion--par décret--les nègres du Congo à être citoyens, et cette proposition de faire voter les nègres du Congo est immédiatement prise en considération et mise à l'étude par le ministre des Colonies. C'est que les intérêts des nègres du Congo et les intérêts des députés sont connexes; tandis que les intérêts des femmes et les intérêts des députés sont en opposition.
Les noirs du Congo seront faits électeurs, parce qu'en votant, ils augmenteront le nombre des sièges législatifs.
Les femmes ne sont pas admises à voter parce que les députés ne sont point intéressés à ce qu'elles votent. Comptées déjà, contribuant par leur nombre à créer des sièges législatifs, elles ne procureraient pas une place de plus à la Chambre, et en doublant le nombre des électeurs elles rendraient plus difficile d'être élu.
Les noirs des Antilles, de la Guadeloupe, du Sénégal qui ne parlent pas notre langue, qui ne subissent pas nos lois, possèdent depuis longtemps le bulletin de vote.
Les gouvernants élèvent jusqu'à eux, les plus sauvages indigènes de nos colonies parce qu'ils leur assurent des fiefs électoraux. Ils font des étrangers qui contribuent à leur garantir ces fiefs, des égaux politiques. Mais les femmes serves, ne disposant pas des fiefs dont elles ont été spoliées par les hommes, sont laissées au-dessous de tout.
Les Françaises devraient être en France, au moins aussi bien traitées que les étrangers.
C'est anti-français d'accorder aux hommes nés hors de notre territoire des privilèges que les naturelles, que les filles du pays ne possèdent pas.
En la France hospitalière, l'étranger est partout bien accueilli. Il trône dans les salons, il est embauché par les employeurs et par l'Etat. Une grande partie du personnel des établissements dépendant de l'Etat, des départements et des communes est étranger. Le cosmopolitisme pousse les habitants de notre pays à renoncer à toute initiative propre, à accepter les yeux fermés la manière de se vêtir, de se chausser, de se loger, de vivre et de penser de l'étranger.
A l'instigation des étrangers nous cessons d'être nous mêmes. Nous transformons notre langue, nous changeons de manière de voir, nous sommes conquis moralement par les Anglais, les Allemands, les Américains.
Je propose de mettre un impôt sur les _anti-patriques_ qui remplacent les mots de notre langue par des mots étrangers: «L'homme qui aime les autres pays autant que le sien, dit Roosevelt, est un tout aussi nuisible membre de la société, que celui qui aime les autres femmes autant que la sienne.»
La France se montre meilleure pour les hommes nés à l'étranger que pour les femmes sorties de son sein.
L'étranger naturalisé a tous les droits des nationaux mâles. Il est électeur, il est éligible, il est trouvé apte à remplir les bons emplois, les hautes fonctions, cependant que des femmes nées en France de parents français sont comme les repris de justice, des dégradées civiques.
Les étrangers ont en France de hautes situations auxquelles les femmes ne peuvent prétendre. Des étrangers sont auditeurs au Conseil d'Etat, mais pas de femmes.
A l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il y a beaucoup de correspondants et de membres associés Allemands, mais pas de femmes.
L'étranger est en France plus favorisé d'honneurs et de sinécures que les femmes. Il obtient plus facilement qu'elle du travail, et ce travail souvent mal exécuté, est mieux rétribué que celui des femmes.
L'homme étranger peut en France faire concurrence aux ouvriers français, en travaillant au-dessous du tarif des syndicats. Il faut bien qu'il vive le pauvre!... Ne sommes-nous pas tous frères devant les syndiqués?
La femme française, elle, doit mourir de faim ou se prostituer, plutôt que d'accepter de travailler au-dessous du tarif syndical. Si elle se le permet en raison de son infériorité légale, qui fait déprécier son travail, elle est exclue du syndicat, et ses collègues mâles font grève pour obtenir son expulsion de l'imprimerie ou de la fabrique qui emploie.
Or, ces socialistes qui exigent que les femmes infériorisées par la loi soient aussi payées que les hommes qui font la loi, lorsqu'ils deviennent patrons, comme à la verrerie d'Albi, ils donnent aux femmes 1 fr. 25 pendant qu'ils s'attribuent 12 francs par jour[16].
[16] Ecrit avant la grande guerre.
_La concurrence étrangère_
Les Allemands sont plus chez eux en France que les femmes qui perpétuent la nation française.
Ils nous vendent leur pacotille, des pneumatiques d'automobiles, des échelles de pompiers, des instruments de chirurgie, etc.
Les Allemands auxquels l'abaissement de la France importe tant, ont, dit Edouard Drumont, monopolisé chez nous les industries intéressant la défense nationale. Ils nous fournissent à bon marché l'acétate qui entre dans la composition de la poudre B, cause de tant de catastrophes.
Le congrès du bâtiment tenu à Bordeaux en avril 1912 s'est occupé de la situation faite aux ouvriers français, par les nombreux ouvriers venant de l'étranger et auxquels, même l'état, confie des travaux importants.
En donnant des détails sur ces travaux, les congressistes nous ont appris que le monument de Waldeck-Rousseau du sculpteur Marqueste, érigé à l'aide d'une souscription nationale, a été exécuté à Sarraveza en Italie. Celui du Vengeur commandé pour le Panthéon par l'Etat à M. Ernest Dubois, a été exécuté à Carrare. La fontaine décorative de la place du Carrousel, dont l'auteur est M. Larche a été exécutée dans les ateliers de M. Pelligripi. Le buste de Paul Déroulède par Pallez a été sculpté à Carrare.
Est-ce que l'on ne pourrait pas faire travailler à Paris le marbre de Carrare?
Les artistes qui font exécuter leurs œuvres en Italie, et les grands éditeurs qui font imprimer leurs livres à Londres et à Berlin devraient être frappés d'énormes taxes, car beaucoup de Français pâtissent, pendant que les Italiens, les Anglais et les Allemands mangent notre pain national.
Plus d'un million d'étrangers font chez nous concurrence aux travailleurs français.
En voyant préférer, à elles, les étrangers, les femmes françaises se révoltent. Une fabrique de conserves alimentaires qui employait pour écosser les petits pois, des ouvrières Belges, fut dernièrement envahie par des centaines d'ouvrières françaises qui se plaignaient qu'on donnait leur place aux étrangères. Elles pénétrèrent dans l'usine en frappant les gendarmes qui s'opposaient à leur entrée et elles demandèrent que le travail fût attribué aux françaises, au lieu d'être donné aux étrangères: Ces femmes avaient raison.
Les étrangers viennent nous prendre notre clientèle, notre travail, nos gains, nos bénéfices. Ils deviennent médecins avec des diplômes étrangers. Ils sont propriétaires de milliers d'hectares de terre. Ils fondent chez nous des maisons de commerce, des usines. Ils exploitent notre sol et notre sous-sol.
Les espions Allemands se font en France, industriels. Les Anglais aux griffes puissantes ont les mains mises sur tout ce qui leur paraît bon à prendre.
Les déchets sociaux de tous les pays font de Paris, un repaire de bandits. Sur sept malfaiteurs il y a six étrangers.
La France installe les espions à son foyer. Les 103.000 allemands qui vivent à Paris, sont des envahisseurs dont la pénétration choque l'esprit national.
L'homme étranger jouit à Paris de tant de considération, qu'il trouve facilement dans le commerce 100.000 francs de crédit. La femme française ne trouve pas crédit pour 20 kilos de pain.
Quand, pour exercer les droits politiques on n'assimile pas les françaises aux français, comment peut-on assimiler les étrangers aux français pour exercer les droits politiques?
La mise du bulletin de vote en la main de l'étranger est une capitulation qui lui livre notre destinée et lui donne le droit de nous imposer sa loi.
En laissant la majorité de ses membres--les femmes--au-dessous des étrangers, la nation française se rend inapte à résister à la déformation que lui imprime l'infiltration étrangère.
Des étrangers naturalisés ne peuvent envisager nos affaires et nos intérêts comme des français d'origine. Comment se fait-il donc que ces étrangers naturalisés jouissent des prérogatives que les natives de France ne possèdent pas?
Blanqui demandait: Que serons-nous demain si nous n'avons plus de patrie?
La patrie est comme une maison familiale dont tous les habitants sont censés être de la même famille.
Eh bien, les femmes nées en France de parents français sont des sans-patrie, non à la manière internationaliste qui fait disparaître les frontières sous les fraternelles étreintes des peuples, mais selon la légalité napoléonienne qui traite la femme, en errante sans feu, ni lien, qui n'a d'autre nationalité que celle de ses maris successifs.
On lit dans le code civil article 19: La femme française qui épouse un étranger suit la condition de son mari[17].
[17] La loi nouvelle portera que: «La femme française qui épouse un étranger conserve sa nationalité, à moins qu'elle ne déclare expressément dans l'acte de mariage, vouloir acquérir la nationalité de son mari.»
Ce ne sera qu'en devenant citoyennes que les françaises s'assureront le droit d'avoir une patrie. Actuellement dans leur pays, chez elles, les Françaises sont moins que des Anglais, des Italiens, des Belges, des Allemands naturalisés qui peuvent trancher de tout dans la commune et dans l'Etat.
Pourquoi cette prééminence chez nous des étrangers sur les femmes?
Aux femmes qui les complètent, les français doivent toutes leurs joies.
Aux étrangers qui menacent leur sécurité, qui enlèvent, avec le travail, le pain quotidien, les français ne doivent que des angoisses et de la pauvreté. Cependant, ce n'est pas aux femmes, qui se feraient leurs auxiliaires pour assurer leur bonheur, c'est aux étrangers qu'ils donnent le bulletin de vote qui leur facilitera de prendre leur territoire après avoir pris leur gain.
Est-ce logique: que les étrangers qui trouvent avantageux d'adopter, provisoirement, la France pour patrie, la gouvernent, alors que les femmes sorties des entrailles nationales n'ont le droit d'y décider de rien?
Ceux qui crient: «La France aux Français», aiment mieux que la France soit aux étrangers qu'aux Françaises.
Au lieu d'élever la France, en faisant de cette patrie des hommes, la patrie des hommes et des femmes, en centuplant par la coopération de tous ses habitants, la puissance d'irradiation du pays, flambeau de l'humanité; ceux qui se qualifient patriotes, souffrent que la France soit rapetissée par l'annulement de plus de la moitié de ses enfants. Ils tolèrent que la patrie soit dépouillée du concours moral et intellectuel des vingt millions de femmes. La France amputée des femmes, n'est qu'une demi-France, tandis que la France où les femmes voteraient et légiféreraient conjointement avec les hommes, serait une France et demie.
Quand augmentera-t-on notre patrie, en cessant d'en faire un clan restreint au sexe masculin de l'univers?
XIV
Sentiments et systèmes. L'âge et le sexe
Les féministes victorieuses des autres pays, qui ont mis ou qui veulent mettre la main au gouvernail, font des sentiments et des systèmes, une question secondaire. En France au contraire, des revendicatrices prônent leur conception personnelle de l'amour et de la politique. Cette manière d'agir qui divise les femmes, retarde chez nous le triomphe du féminisme.
Les Françaises seraient bien plus libres qu'elles ne sont, si elles n'avaient pas pour but unique dans la vie l'éphémère amour! Elles s'épargneraient souvent d'être dupes de l'homme, si, avant que de lui faire le don d'elles-mêmes, elles s'efforçaient de le connaître. Malheureusement bien des femmes qui ne prêteraient pas vingt francs sans savoir si leur emprunteur est probe, se donnent tout entières avant de s'informer de ce que vaut la moralité de leur amoureux.
Il serait puéril d'exiger que les hommes accomplissent des devoirs dont la loi les dispense. Selon qu'elle est bien ou mal faite, la loi moralise on démoralise l'individu.
Ne vous attendez pas à voir régner la vraie république dans l'Etat tant que la monarchie subsistera légale au foyer.
Les articles du code qui incitent l'homme à mépriser sa mère, l'époux à mépriser sa compagne, le sexe masculin à mépriser le sexe féminin, pervertissent le sens moral de la nation et font qu'aimer et être bon n'est pas la vraie recette pour être heureux. C'est au contraire la recette infaillible pour bien souffrir. Quiconque a une âme noble, un cœur d'élite est tout le long de la vie meurtri. On s'imagine que la force attractive qui pousse les êtres les uns vers les autres, est la garantie du bonheur conjugal.
L'amour rend les humains seulement plus aptes à commettre des erreurs, puisqu'en leur enlevant toute lucidité il les empêche de discerner s'il y a entre eux l'antipathie qui les fera ennemis, ou la concordance de goûts, de pensées, de sentiments d'où résultera leur union morale, la fusion de leur moi.
Combien peu d'êtres sont capables de se comprendre... Ils existent peut-être mais inconnus les uns aux autres. Si ceux qui ont une âme identique se trouvaient face à face, ils ne s'aimeraient pas, car chacun est séduit par le contraste. L'homme grave, le savant sera attiré par l'insouciance d'une enfant. La femme sérieuse, instruite, aimera n'importe quel fou. C'est cette loi éternelle qui cause les déchirements de ceux qui aiment.
Et les hommes trahis trouvent l'apaisement de leurs tourments. Ils ont tous les moyens pour oublier leur peine. Le meilleur est la politique qui leur permet de transporter leur activité cérébrale et affective du «home» solitaire, en la commune et l'Etat où tant d'intérêts passionnants se disputent leur sollicitude.
Aux deux sexes souffrant de l'inconstance, il serait rationnel d'offrir les mêmes remèdes. Pourquoi le moyen de rattacher à l'existence, en se préoccupant d'organiser une vie meilleure aux générations, ne serait-il pas donné aux femmes comme aux hommes désespérés?
Les femmes soumises comme les hommes aux règles légales et aux charges sociales, n'ont pas seulement le droit indéniable de participer à la politique, elles ont besoin d'y participer afin de trouver là un point d'appui, quand, par le fait de la mort ou de l'abandon de leur compagnon, le sol manque sous leurs pieds.