Part 12
La fêlure s’est élargie jusqu’à la mort... Ah! le châtiment n’est-il pas plus grand que la faute!...
Avant la leçon, Noura compta ses petites brebis. Il manquait Mimi.
Les leçons étaient plus simples et plus brèves depuis la mort d’Oureïda. Dès la fin de celle de ce jour, Noura fut chez les parents de Mimi.
L’enfant avait un peu de fièvre; mais elle courut vers la Mâlema.
--Emmène-moi promener. O ma mère, laisse-moi aller avec elle; je guérirai.
Elles sortaient et rencontraient le père. C’était un lettré. Il tenait un journal et donnait à Noura les dernières nouvelles d’un Maroc sanglant. Après les Beni-Snassen révoltés, les charges de Casablanca qui avaient fait tant de victimes et de héros, les harkas fanatiques des Berabers montaient du Touat et du Tafilalet. Encore une fois le Sud Oranais sentait la poudre et le massacre.
Claude Hervis, dès le début des hostilités avait énoncé son opinion.--«Le premier geste sanglant fut provoqué par la peur, disait-il. Depuis longtemps, la pensée islamique de ceux du Maghreb s’inquiétait de l’envahissement de l’Europe. Elle préconçut l’extermination sous le talon du progrès. Des voix chuchotèrent, un regard provoqua, des voleurs surgirent en quête de rapines. Une heure écrite était là. Le vent des _nefras_[41], des razzias, le goût du sang et des luttes incessamment renouvelées de sultan à partisan, de maghzen à tribus, grisèrent le peuple et réveillèrent d’autres appétits. Puis, le Maroc moyen-âgeux se méfiait d’un souverain faible et trop moderne; les grands brigands et les prétendant soufflaient la guerre, promettaient la victoire, l’honneur et le butin.»--
[41] Émeutes.
Devant la lenteur des premières représailles et aux discours de certains quotidiens, souvent, Noura s’était exaspérée dans une belle exaltation chauvine. Elle rêvait insensément d’une chevauchée victorieuse, d’un splendide galop épique de nos cavaliers, avec des armes luisantes, des drapeaux claquants; un galop qui dispersait les rebelles, les terrifiait et les éblouissait jusqu’à la soumission spontanée, au vertige qui ralliait tous les cavaliers ennemis sous le drapeau tricolore de cette guerrière fantasia.
Noura était trop Française et indépendante pour admettre volontiers les concessions de bon voisinage, l’imbroglio des considérations et des susceptibilités internationales. Les récentes opérations plus libres et les engagements fougueux la rassérénaient. Mais, pour un petit soldat rencontré dans la rue, pensant que demain peut-être il serait là-bas, râlant, poitrine trouée pour avoir obéi au devoir et à l’élan de sa bravoure, une sensation violente et douce étreignait son cœur. Elle vouait une admiration émue, une fraternelle et fière tendresse à ce soldat qui souriait si simple, sans arrière-pensée parmi le va et vient des civils dont il défendait la quiétude. Et elle détestait ces civils de n’être pas soldats et de commenter sans passion les événements meurtriers.
* * * * *
Le père de Mimi, Si Lakhdar parlait avec un accent impersonnel.
--Ah! ces Berabers, ce sont des lions qui montent du désert.
--Tu te trompes, répliqua la Mâlema, ce ne sont que des chats sauvages.
--Les chats sauvages sont mauvais quand ils sont nombreux.
--S’ils sont las de vivre, les légionnaires, les spahis et les goumiers les attendent.
--Ceux-ci voudront-ils toujours se battre contre des musulmans?
--Ils se battront parce que leur mère ordonne, la France, dont ils sont devenus les fils.
Les yeux de l’Arabe se firent plus vagues, mais Noura les sentait brûler.
--Les Berabers ne veulent pas la France. Ils préfèrent rester semblables à leurs pères et à leurs mères. Qui a raison?... Regarde-nous.
La petite Mâlema se redressa.
--Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos chefs turcs. Nous avons dit:--«Vous êtes nos frères.»--Et nous avons agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le nierez-vous? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de sa religion.
Si Lakhdar eut un sourire ambigu.
--Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont pour le bien et la justice,--sur eux la bénédiction!--Ces justes pensent:--«Les musulmans sont des hommes et ils étaient des seigneurs.»--Mais combien hurlent:--«Ce sont des chiens qu’il faut abattre, des serpents qu’on doit écraser.»--Que répondrons-nous à ces chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres?
--Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous; par droit de conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez, n’y aurait-il qu’un seul juste.
Le père de Mimi avait encore des griefs.
--Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le fellah et les troupeaux ont faim.
Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle répondit:
--C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine; il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un berger, cachée sous des feuilles sèches; dix mille hectares de forêt flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.
--Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42] qui mesurent l’avancement au nombre des procès infligés; mérités ou non, que leur fait cela!
[42] Gardes forestiers.
--S’il y en a, je les déteste et ce ne sont pas des Français.
Si Lakhdar, sa petite fille et la Mâlema avaient gagné la rue haute qui domine la ville et s’achève en route sous des caroubiers.
L’Arabe passait sa main fine sur son visage de citadin dont les traits s’épaississaient. Il caressa sa barbe noire et luisante, examina attentivement une sardoine gravée de son nom et qui formait le chaton d’une bague à son petit doigt.
Il se remit à parler.
--Je te dirai une histoire. Nous avions un champ où pâturaient les troupeaux de mon grand-père et du grand-père de celui-ci. Des hommes vinrent dont les concessions entourèrent nos terres. Peu à peu leurs labours s’étendirent, entamèrent notre domaine. Un jour d’entre les jours, ils eurent envie du domaine entier,--un de ces Roumis était puissant près du beylik,--et le beylik nous dit:--«Allez-vous-en. Vous serez payés.».--Des années, nous avons attendu l’argent. Les troupeaux sont partis, vendus. Déjà l’usurier avait mangé le poil et la viande; il a rongé les os. Quand l’argent est arrivé, il était à peine la valeur d’un olivier. Il y avait si longtemps; le beylik avait oublié le chiffre de sa dette.--Et cette histoire est celle de plusieurs. Ah! si quand un Gouverneur est bon, il pouvait tout voir lui-même, cela n’arriverait pas. Mais on lui cache la vérité, puis on l’accuse alors qu’il n’est coupable de rien...
Sa voix devint mélancolique.
--Notre noblesse est finie. Mon père qui pouvait avoir des cavaliers est devenu maquignon. Moi je suis taleb. Mes cousins font du commerce avec les chrétiens et les trompent parce qu’ils ont été trompés. Ils n’avaient plus d’argent; ils se sont faits marchands comme on se fait voleur; ils sont au rang d’un M’zabi.
Il poursuivit fortement:
--Il y a beaucoup de marchands parmi les chrétiens. Et la France n’a-t-elle pas assez de princes et de soldats que ce sont des marchands qui la gouvernent? Mais je m’en irai! Je m’en irai dans le Sud, loin, là où sont les aghas ou des Bureaux arabes avec des chefs qui n’ont peur ni d’un cheval ni de la poudre, des chefs selon nos cœurs. Je préfère obéir au sabre qu’à la balance. Je préfère le salut d’un officier à celui de ton Président de la République. Un officier n’a pas peur de se battre, tandis que ton président se cache dans Paris.
--Si Lakhdar, tu m’offenses, dit froidement Noura.
Il ferma ses paupières à demi. Il eut un accent très doux.
--Je t’ai dit ma pensée comme à un ami. Pardonne-moi de t’avoir offensée.
--Je te dirai aussi ma pensée, reprit Noura. La misère ou la déchéance ne sont pas la faute d’un seul. Il y a trop de paresse et d’ignorance parmi vous; et pour être belle et riche, la vie exige le travail des hommes.
--Le travail! Considère les fellahs aux pieds crevassés comme l’argile sèche, aux membres maigres, griffés par les épines du labour.
--Le labour qui ne donne pas de peine et peu de moisson, à fleur de terre, autour des jujubiers sauvages? Même ils hésitent à user de la charrue française; il faut plus d’entretien et elle creuse plus profond. Cela changera quand ils auront tous compris et voulu.
--Ecoute, ô Mâlema. J’en connais qui prirent la charrue française. Elle obéissait mal aux mains arabes. Elle coûtait cher de réparations et d’entretien, de harnais pour les bêtes. Le surplus de la récolte était mangé deux fois. Alors, ils revinrent au bois dur ferré d’un peu d’acier, au joug fait d’une branche qui se fixe au garrot des bœufs où sous le ventre des mulets, avec un harnachement qui est un morceau de sac, une corde de laine, des ficelles d’aloès. La charrue cassée, on la répare avec le bois de la broussaille et rien ne mange la récolte en herbe. Et je connais un gros propriétaire arabe,--de ceux qui restent ou qui peuvent racheter des champs;--il pense comme le fellah.
--Ah! ton fellah n’est pas qu’un laboureur paisible. Il est pillard et quelquefois assassin.
--Par vengeance. Tous les hommes ont connu la vengeance depuis les premiers fils d’Adam.
--Je vois en tout et surtout le mal de l’ignorance. Le fellah n’a qu’un pauvre labour à cause de l’ignorance; et il vole et se venge parce que c’est un barbare qui ne sait pas discerner le geste défendu du geste permis.
* * * * *
Il y eut un silence, puis les gazouillements de Mimi qui sautillait dans le bruit fin de ses khelkhal.
Si Lakhdar dit encore:
--Mieux vaudrait apprendre la justice que la science aux hommes.
Ils revenaient vers la ville. Deux tirailleurs les heurtèrent qui parlaient de femmes et empestaient l’alcool.
--Ils sont ivres, s’écria le père de Mimi. Voilà la caserne! On y oublie les paroles du Livre... Ils sont ivres... Et vous voulez avec le service obligatoire rendre tous nos fils pareils à ceux-là? Malheur! N’avez-vous pas peur de la révolte? Prenez les portefaix, les sans-famille, les Kabyles et les vauriens qui traînent; faites-en des soldats qui se battront contre le Prophète même; mais ne touchez pas à nos fils! Ils demeureront soumis, s’ils l’ont promis; mais ne comptez pas les obliger à renier la face de leur père ni à tuer celui qui lève le drapeau des batailles d’autrefois. Aaâ! Puisse la France être forte...
Et Noura les yeux en flamme, une belle colère au visage:
--La France sera toujours assez forte pour écraser tous les étendards verts qui claqueront!...
* * * * *
Ils se séparaient désormais hostiles l’un à l’autre.
Et jamais Noura ne devait revoir Mimi...
«De la part de notre seigneur, le généreux agha Bou-Halim--que Dieu le protège!--à Noura Le Gall, la Mâlema,--que le salut soit sur elle!--
«Et ensuite, apprends notre douleur et la volonté de Dieu.
«La volonté de Dieu est prompte comme l’éclair, forte comme le tonnerre et terrible comme la foudre. La volonté de Dieu nous a abattu.
«Notre douleur est comme un précipice d’où notre esprit ne peut remonter. Nos larmes ont formé un lac d’eaux amères. Cependant nous avons accepté la volonté de Dieu, car Dieu aime la résignation.
«Et apprends le deuil et le malheur. Notre fille Fatime,--sur elle la miséricorde et la récompense!--notre fille chérie a laissé «monter son âme», il y a maintenant trois jours, au coucher du soleil, après la prière du Maghreb.
«Elle voulait repartir pour retourner chez toi et chez notre fille Mouni. Après avoir habité notre maison, elle voulait encore habiter la tienne. Mais Dieu en avait décidé autrement.
«Elle est morte à cause d’une mauvaise fièvre. Le soleil a touché sa tête, son sang s’est empoisonné, son esprit s’est égaré. Elle a parlé à son mari mort et à toi, ô Noura. Elle est ensevelie dans le sépulcre de ses pères, les saints merabtine et les anges l’ont récompensée.
«Et maintenant, il n’est pas une femme dont le visage ne saigne à cause du deuil qui est pour tout le peuple. Et notre cœur ne se consolera pas.
«Elle était pieuse, son conseil était droit, et son rang près de Dieu et des gens magnifiques. Elle était la dame des dames et le flambeau des ténèbres...
«Et ensuite, apprends que tu recevras la visite de notre fils Si Laïd,--que Dieu le protège!--Son message est de te donner les bracelets de Lella Fatime, pour la mémoire de ton cœur et de tes yeux,--et ensuite de te dire notre affection et notre désir.
«Et le salut sur toi, ô la nièce de notre fille préférée, à Noura Le Gall, la Mâlema, et le salut sur Mouni dans notre cœur.
«Salut.»
Au heurt précis de l’anneau de cuivre, Doudouh la servante ouvre, introduit le visiteur.
Et voici paraître Noura, pâle, si pâle de tant de larmes répandues pour la mort plus cruelle par l’éloignement, pour la brutale épreuve inattendue et pour l’angoisse de ce qui peut advenir encore.
En cet instant surtout, elle donnerait tout au monde pour retrouver, même fugitive, la présence de Lella Fatime, de cette âme si différente de la sienne, mais qui pourtant était son seul refuge familial.
L’expression de Si Laïd est bizarre et ses yeux ne fixent pas Noura. Des reflets troubles passent sur sa figure qu’il voudrait immobile, empreinte de la seule tristesse qui convient à un messager de deuil.
Il a posé sur le piano le paquet qui contient les bracelets de Lella Fatime, ces anneaux d’une chaîne rompue.
La voix de Noura s’élève, frissonnante.
--Si Laïd, parle, fais-moi la grâce de ne pas attendre pour me dire... Quel est le désir de Bou-Halim?
--Bien. Qu’il soit fait selon votre volonté. Mon père Bou-Halim est vieux. Ses jours sont comptés. Il est malade et gangrené; sa fin peut venir bientôt. Moi, j’ai levé un goum; les chevaux reniflaient à l’odeur des batailles marocaines. Un chef n’est vraiment chef que là où on se bat. Je pars. Mon nom sera dans les bulletins de victoire et partout où l’on aura galopé et versé du sang. Mais je peux mourir aussi. Lella Fatime n’est plus. Vous n’êtes pas de notre famille, Noura; vous avez refusé d’en être. Mon père et moi, nous avons songé au sort de Mouni. Mouni est une femme; il est temps qu’elle commence sa vie de femme et connaisse un mari; car il n’est pas bon pour les jeunes filles de demeurer seules et ce n’est pas l’usage en Islam...
Il ajoute doucement:
--Je suis venu chercher Mouni. Mon père l’a promise en mariage à notre parent Cherïef-Soltann.
Noura chancelle. Elle a pressenti le coup terrible; mais cela n’empêche point qu’elle en soit assommée.
Puis, elle crie désespérément:
--C’est impossible!
Si Laïd raille, conscient de l’étendue de sa revanche.
--Qu’est-ce qui est impossible?
Les prunelles de la petite Mâlema s’égarent et s’affolent sur une vision lointaine... Les Grandes Tentes, les vieilles et les jeunes épouses, les négresses, les Amourïat, les concubines, les antiques et révoltantes promiscuités... Et Mouni sera là-bas, la proie d’un Bédouin!
--C’est impossible! Mouni ne voudra pas.
C’est l’ultime espérance.
Une colère marbre la face de Si Laïd.
--Elle voudra. Pourquoi préférerait-elle l’amour de l’un des vôtres à celui d’un homme de sa race? Je sais qu’on objecte notre polygamie. Mais nous n’avons pas dix maîtresses cachées, et tous nos bâtards sont légitimés, et la négresse fécondée par notre amour ne reste pas une servante; elle prend rang parmi les épouses; elle est la «mère de l’enfant». C’est ce qu’on appelle un exemple de moralité, je crois. Puisse-t-il servir au monde chrétien, ce dépravé hypocrite dont les pères renient les enfants de l’amour.
--Ah! fait Noura, tu ne me prendras pas Mouni. Elle souffrirait. Je ne veux pas...
Et c’est la voix de Mouni:
--J’ai souffert ici... J’ai tout entendu. Salut à toi, mon frère. Noura, par ton cœur, laisse-moi partir ou je finirai par mourir comme Oureïda.
Mouni est lasse d’avoir vainement espéré, de s’être vainement penchée sur l’ombre des ruelles pour guetter la silhouette attendue. Elle est lasse du vœu stérile qui souhaitait _tant de choses dans le court espace d’un mois_... Et il n’est advenu que des épreuves.
Elle s’adresse à Si Laïd.
--Je n’épouserai pas Cherïef-Soltann; mais je veux bien revoir mon père et prier au tombeau de ma sœur.
Sur son petit visage décidé, au souvenir de Lella Fatime les larmes coulent, sans contracter les traits ravissants.
Une folie s’empare de Noura. Elle voudrait se rapprocher de Si Laïd, détruire un peu de la vengeance et de la fatalité en prononçant des mots qui la livreraient au jeune homme. Ainsi, elle ne quitterait pas Mouni... Mais elle se raidit, dans une révolte et une tension éperdue de toutes ses fibres. Elle sent à peine les bras tendres et rebelles qui l’enlacent. Elle entend à peine l’accent caressant et obstiné qui murmure:
--Je reviendrai, mais laisse-moi partir maintenant ou je mourrai à cause du chagrin...
Noura imagine un monstrueux oiseau, un oiseau de proie, envolé, ayant dans ses serres prudentes une palombe grise. Et la palombe est ivre d’espace et ne sait pas quel sera son martyre dans l’aire du ravisseur...
Et puisque Noura ne peut tuer l’oiseau ni retenir la palombe, elle voudrait que la porte soit déjà refermée sur Si Laïd, que déjà Mouni soit livrée à cette revanche du destin arabe...
La colline dont la terre est rouge, dont les roches se creusent et se déforment sous les pluies et les grandes rafales levées sur la mer. La colline où les bleus iris fragiles affrontent le hérissement sauvage des palmiers nains, des lentisques amers.
Près d’une grotte naturelle aux tons d’ocre et de sienne, un sanctuaire sans coupole, badigeonné d’un bleu intense. Au seuil, la tombe d’un saint.
Dans un gourbi de diss et d’épaves jetées à la côte, un Arabe solitaire soupire ou chante des fragments de mélopées qui ne veulent rien dire et n’ont ni commencement ni fin.
Des femmes pieuses donnent une fête au sanctuaire, isolé dans le vacarme des houles ou le silence des rochers. Elles donnent une fête pour le souvenir d’Oureïda bent Derdour auquel s’unit celui de Lella Fatime.
Noura est avec les femmes que sa douloureuse expression rend graves. Elles savent mal la véritable raison de la douleur. La Bent Fraîchichi allégua que ce pouvait être un chagrin d’amour et les autres ne comprennent point qu’on soit amoureuse jusqu’à la souffrance. Elles ne le comprennent point, elles qui subissent ou excitent les passions des hommes, en toute force de malice et de liberté de cœur, ne se donnent pas le souci d’aimer.
Au faîte de la colline, les bras noirs d’un sémaphore rayent un ciel de soie tendre, à la vastité sereine. Une vache brame dans le jour tombant; des chèvres se poursuivent, troupeau qui regagne un bercail éloigné. Un petit berger achève la chanson de l’Arabe mélancolique.
Noura rêve, assise sur le tombeau du saint merabet. Elle se sent la proie du pire découragement, celui que l’esprit fatigué approuve et justifie.
Elle rêve de vous, ô féminines créatures du suprême Islam. Elle est celle qui, tout éveillée et sans pouvoir magique a pénétré dans votre royaume plein de sortilèges. Elle vous a connues, ô les Enchantées, les Endormies au bercement de la coutume. Elle a vu votre quiétude en le nonchaloir voulu de l’ancestrale tradition qui vous asservit doucement, mollement, par la lente pression de l’habitude séculaire. Et vous êtes depuis des ans si longs dans la perdurée d’anciens parfums, de liens indestructibles ou dont le brisement est dangereux!
Elle a été punie,--savez-vous combien rigoureusement?--d’avoir osé toucher vos hiératiques et séduisants visages, des visages d’idoles dont on verrait l’âme illusoire à travers les prunelles d’émail... L’âme illusoire ou l’âme dormante... O idoles, chères idoles de jadis et d’à présent, quand on veut vous réveiller cette âme frémit, se dérobe, rétractile, ou se débat et souffre jusqu’à mourir d’avoir essayé de trop vivre. Souvent, elle double son instinct primordial d’une intelligence trouble, d’un mauvais désir, et la petite idole arrachée à la sérénité du temple roule dans la fange...
Et il se peut que le seul salut, ô profanées, soit le retour au sanctuaire, dans l’ombre chaude, le doux clair-obscur musulman parmi les encens attardés...
* * * * *
Mouni est partie hier. Noura partira demain. Mais elle n’ira pas vers les Grandes Tentes hostiles; elle demeurera dans la ville de ses amitiés, près d’une affection qui sache apaiser son mal et défendre son courage contre l’anéantissement qui le guette après ces heures où elle le sent crouler.
Et elle sera plus près de Mouni quand Mouni voudra revenir vers elle, si Mouni revient...
Si Mouni revient... Oh! puisse la voix franque, la chanson apprise parler en elle plus haut que la mélopée des champs d’alfa! Puissent Mouni résister au vœu de son père, repousser l’union projetée et Cherïef-Soltann, qu’on dit d’esprit noble et généreux, admettre la résistance de cet enfant.
La Mâlema parle aux femmes:
--Je suis avec vous pour le souvenir et pour vous dire adieu. Je m’en vais, pour un temps. Je ne sais pas la date de mon retour; ce sera celle du retour de Mouni. Ma maison est vide depuis son départ et je souffre de ne plus voir le visage de «mon enfant» parmi ceux de vos filles. Les mères doivent me comprendre. Je désire que mes leçons ne soient pas toutes oubliées et que vous me gardiez votre pensée. La distance n’y fait rien; je serai toujours votre sœur. Vous êtes mes amies et vous savez que je vous aime. Longue vie sur vous! Soyez récompensées par le bien; car vous avez pleuré à cause de Lella Fatime et de ma douleur. S’il plaît à Dieu l’absence sera brève et prochain le jour de la réunion.
* * * * *
Et toutes s’écrient:
--S’il plaît à Dieu!...
L’Heure du Doute
--Ceux qui dorment ne vivent pas. Guerre à l’hébétude et à l’inertie! Pour tous les peuples et pour tous les hommes, le droit à la vie de virtuel doit devenir effectif.
--Et si conquérir ce droit effectif mène à la mort?...
Quand Si Laïd partit avec ses cavaliers, un autre goum revenait de Casablanca. C’était celui qu’avait levé, le premier, Cherïef-Soltann.
Les cavaliers étaient encore ivres de la bataille. Une multitude émue et tumultueuse acclamait leurs noms, une multitude en joie, car des chevaux seuls étaient morts ou perdus et les quelques blessures des goumiers guériraient vite.
Les étalons et les juments bondissaient, mufles baveux, crinières déchevelées; la clameur triomphale des hommes répondait aux cris d’accueil.
Les terrasses de la bourgade désertique grouillaient de femmes et les yous-yous stridaient excitant le délire de l’enthousiasme. Ils vibrèrent plus suraigus quand les cavaliers défilèrent devant les logis de l’agha Bou-Halim. Ils saluaient le noble Cherïef-Soltann...
Cherïef-Soltann... la sublime et romantique figure d’un Abencérage à la barbe grise, un chevaleresque héros de piété musulmane sans péché, de loyalisme sans calcul; mentalité rare, dont l’unique souci était la volonté et l’accomplissement du bien dans toute la possibilité humaine et la sublunaire espérance.
Dans la sincérité de son serment de fidélité, depuis des années ce rallié servait la France contre tous les fanatismes.
Cherïef-Soltann appartenait aux temps épiques et à l’ère patriarcale.