Les endormies

Part 11

Chapter 113,754 wordsPublic domain

Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les terrasses d’onyx.

Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour murmuré et un nom:--«Rekeïa...» Les yeux de la femme altière étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle sourit.

* * * * *

La caravane passa... avec tous les hôtes familiers des logis mobiles, avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.

Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison vers le lieu de son désir!...

* * * * *

Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête, l’Islam virtuellement conquis...

La religieuse,--un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin pour sa sainte Thérèse,--la religieuse causait avec la petite Mâlema.

Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.

--Ah! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C...?--Vous vous réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des agneaux de Dieu.

--Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau considérable.

--Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.

Et Noura répondit doucement:

--Non.

La religieuse sursauta.

--Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis? Vraiment ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres de petits chrétiens! J’ai acquis cette expérience; pour réduire à zéro ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance, d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui?

--Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans...

--Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge? Je crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme, dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous l’humiliation du vaincu; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un côté.

--Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux vagues du hasard.

--Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur bord.

--Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront de chères petites élues comme sœur Cécile.

Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.

Sœur Bénigne reprit:

--Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant:--«La ville est imprenable.»--qu’on fait des brèches dans les murailles.

Poussée par la contradiction, Noura répliquai:

--J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.

--A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.

--Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes: c’est le geste initial,--conscient ou inconscient,--de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre: mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.

--Bonheur humain! Que faites-vous du salut des âmes?

--L’affaire de Dieu.

--Et la nôtre, ma chère... Sœur Cécile, entendez-vous? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.

--A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.

--O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent; d’autant mieux que tu avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta conscience? Tes sens furent réduits par une volupté mystique; puis, tu n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond; tu es une Berbère ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront... Si la voix d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse,--du hautbois fanatique et de la flûte pastorale,--se fait entendre qu’adviendra-t-il?...

La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.

--Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre visite à mon amie, la veuve du commandant Soer[38].

[38] Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.

--La touchante héroïne des «Gens de Poudre» d’Hugues Le Roux?

--Elle-même; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais une femme de race, simplement exquise.

--J’irai.

La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame Soer.

Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.

Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un troupeau de chèvres, un mulet gris somnole; de façon mélancolique et cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.

Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux des narcisses pâles.

Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La forêt est morte; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.

Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux rudes tuniques passementées de lichens.

Une maison esseulée s’ouvre.

--Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du temps passé, mais mon cœur vous accueille.

Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane sur qui passa le baptême chrétien.

Puis, sous les chênes, madame Soer serrant la main de Mouni et s’appuyant au bras de Noura, ce furent de longues paroles dans l’intimité d’une sympathie spontanée.

Le souvenir du commandant héroïque était évoqué avec le parfait amour des jours enfuis. La créature de rare et délicate exception qu’il avait prise à l’Islam avait su profondément et d’un cœur compréhensif être la femme et la fille qu’il initiait à un monde nouveau.

Mais le malheur était venu; l’époux dormait dans cet oasis du territoire sahari qu’il créait au temps du bonheur et, après le cruel abandon des palmes chères, la noble veuve vivait en forêt près de sa fille mariée.

Elle avait des larmes et des sourires de réminiscences attendries. La figure brune sous la blancheur des cheveux crêpelés s’altérait ou se détendait. Et c’étaient des choses dites dans un parler pur de grande dame où l’accent arabe ne demeurait que comme une musique.

--Si vous saviez, enfant, combien j’ai étudié dès le premier maître que mon mari me donna! Pendant que, toujours aux chemins d’avant-garde, il faisait de longues randonnées sahariennes, je m’efforçais d’apprendre vite et beaucoup. Le secret de mon ardeur était dans l’amour, cet amour nuancé de filiale gratitude qu’il avait su m’inspirer. J’ai connu sœur Bénigne. Avec elle je suis devenue chrétienne. C’était la religion qu’il me fallait et qui me rapprochait davantage du monde de mon compagnon... Et mon compagnon a fini son voyage... Il repose près de ma mère la bonne musulmane; car il est de bons musulmans et, parmi eux, des mères pieuses et justes qui ne se bornent pas à répéter seulement les prières rituelles, mais qui savent instruire leurs filles pour tous les devoirs futurs. Elles savent leur montrer la vie et leur apprennent à y aplanir les routes par l’énergie ou la soumission.

Elle nomma la générale Marmier,--une Arabe aussi, conquise par l’amour, ce conquérant plus souvent victorieux que la simple tendresse ou la raison. Elle s’apitoya sur la misère des Bédouines, mais avec une pitié toute chrétienne et raffinée. Faire des femmes de ces femelles, quel beau, mais grand labeur!

--Je le sais, murmurait Noura.

--Sans doute, vous le savez, chère et courageuse enfant. Ne faiblissez pas. Le bien sera le fruit de votre effort. Nous savons tous ce que sont l’ingratitude et la déception; pour quelques coupables on ne condamne pas un peuple.

--Et si ces coupables incarnaient l’esprit même du peuple? Si, pour la cause du bien, on ne pouvait citer à la barre que quelques trop rarissimes exceptions?

--Ce ne serait pas une raison de ne plus agir. Dans la masse obscure, des exceptions encore attendent la lumière.

* * * * *

Mouni n’avait écouté que les souvenirs de madame Soer. Elle avait découvert avec joie que le commandant avait l’âge de Claude Hervis quand il aima la petite Arabe... Le délai demandé par Noura n’était pas expiré; Claude pouvait encore revenir... Mouni se pencherait sur la terrasse et guetterait dans les ruelles creuses l’écho des pas reconnus...

* * * * *

Pour Noura, elle emporta de la maison forestière une âme vivifiée. Elle se fit un nouveau serment.

--Je ne veux plus que rien chancelle en moi. Que ma foi dans le bel aboutissement reste entière! Il se peut que ma vie ne soit pas assez longue pour parvenir; mais je laisserai le flambeau de mon expérience pour guider ceux qui viendront après moi, avec la possibilité d’appliquer un système plus vaste et plus efficace, dérivé du mien, peut-être. J’accomplis dans les limites de mon champ d’action, de la volonté et de la résistance humaine, mon travail de précurseur et d’annonciatrice. A d’autres appartiendra le soin d’affirmer et de généraliser la doctrine.

Le dispensaire... Une vieille koubba désaffectée, dortoir militaire au temps de la conquête, bien communal et infirmerie aujourd’hui. Une doctoresse y dirige une clinique et donne ses soins aux femmes et aux enfants indigènes.

Noura est allé chercher la malheureuse mère et les petits vus le soir de la fête à Sidi Brahim. Elle les amène à la consultation.

Des clientes et leur glapissante progéniture envahissent la cour.

Par les escaliers accédant à une coupole où s’accroche une vigne séculaire, la Mâlema voit descendre la bouffonne habile en l’art de mimer le poème de la vie. La bouffonne bavarde avec les habituées, très petites bourgeoises, femmes du peuple ou prostituées; car les filles de bonne maison ne vont point au dispensaire. Avec un esprit aiguisé la bouffonne déchire des réputations.

Noura a présenté ses protégés à la doctoresse et la félicite de l’installation de son infirmerie.

--Ah! mademoiselle, il y aurait mieux à faire, mais l’argent manque. Enfin, c’est un commencement. Je n’ai que trois malades pour le moment. Le danger c’est que, guéries, elles ne veulent pas partir, étant pour la plupart des abandonnées. Et, puisque j’ai cette occasion de vous entretenir, que je vous dise; en faisant la leçon aux futures mères de famille que sont vos élèves, persuadez-les de ne pas tuer leurs enfants avec de l’opium. Regardez.

Elle montre un nourrisson comateux étendu sur les genoux de sa mère et dont les yeux ouverts ne voient point.

--Voilà! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné?

--Certes, répond Noura; mais vous savez combien sont longues les généreuses campagnes.

Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font pâlir.--Oureïda bent Derdour va mourir.--

Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine, pousse la porte brusquement... L’amertume et l’ombre du deuil anticipé sont déjà dans ce logis.

Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.

* * * * *

O «petite rose», pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs nombreux, de parfums essentiels et graves?

O «petite rose», si tu devais mourir parce que ton âme était comme une aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense; comme une large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer; comme le fruit mûr et savoureux qui se détache de l’arbre; ô «petite rose», si tu devais en mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte, attachée à l’arbre comme le fruit vert? Pourquoi n’as-tu pas possédé seulement l’âme de tes aïeules?

Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche. Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas! hélas! hélas! qu’une saison est courte!... Si un monde s’évanouissait après une seule saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.

O Dieux! ceci est inique; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde: ranimez-le!...

Les Dieux sont sourds. L’Humanité le sait. Elle ne dénombre plus les planètes mortes, les soleils éteints, les âmes enfuies, les corps dissous. La voix de la révolte, la clameur désolée ne couvre pas le chant terrible et doux de la Mort en marche... Elle vient au printemps sans que l’émeuvent les promesses de l’été. Elle vient en été sans entendre les désirs de l’automne.

Elle vient...

* * * * *

Oureïda dormait... Dans ce sommeil elle commençait à mourir.

Noura se pencha, cherchant avec angoisse le souffle léger, puis elle s’assit au bord des tapis sur lesquels reposait son amie et des larmes creusèrent ses joues.

Mais Oureïda ouvrit les yeux. Elle ouvrit les yeux, vit le muet désespoir des femmes de sa maison, l’angoisse de sa mère. Elle sentit les pleurs de Noura sur ses mains... Elle eut cet intraduisible sourire de ceux qui savent et qui acceptent.

--Tu es venue, ô Mâlema, et tu pleures. A quoi cela servira-t-il, je te prie?...--Elle ébauchait un geste de lassitude.--A quoi sert la science puisqu’elle n’empêche pas de mourir?...

* * * * *

Elle reprit lentement:

--Le ver qui me rongeait la poitrine a fini... Vous fermerez mes yeux avec des caresses... Vous me laverez doucement. Mes longs, longs cheveux, vous les dénouerez et vous les laisserez dénoués pour qu’ils m’enveloppent dans le tombeau. Vous me mettrez les bijoux des jeunes épousées, la robe neuve de brocart mauve et, sur ma tête un seul foulard aux franges d’argent...

Elle attira Noura contre sa bouche et murmura à la faveur des sanglots:

--Je ne crois plus au Koran, je ne crois pas à l’immortalité; je n’ai pas voulu d’autre croyance parce que, avant tout j’étais une Arabe fidèle à sa race. Il y avait trop de choses dans mon cœur et dans ma tête; elles m’ont tuée...

Elle dit encore, et l’effroi fluait dans ses larges prunelles.

--Je n’ai pas peur de la mort; mais c’est la première nuit dans l’ombre du tombeau qui m’épouvante... Elle doit être si longue et personne ne sera près de moi! Fait-il froid dans la terre?... Je m’habituerai...

* * * * *

Oureïda est morte.

* * * * *

Déjà la nouvelle bondit de terrasse en terrasse. Les pleureuses et les ensevelisseuses accourent. Elles accourent pareilles aux corbeaux qu’un cadavre fait voler des quatre horizons...

Elles sont si habiles que prompte est la funèbre toilette. Et voici Oureïda, ses ultimes désirs accomplis, échappant à l’horreur étroite du suaire, enlinceulée d’une robe de brocart et de sa chevelure fabuleuse...

Oh! la beauté suprême de la plus belle des Endormies pour l’éternité!...

* * * * *

Maintenant, criez, ô pleureuses! Vous toutes, femmes qui l’aimiez, déchirez vos visages avec frénésie! Que les pleurs se mêlent au sang des joues lacérées; qu’ils deviennent des larmes rouges, brûlante offrande à la morte blanche au tendre linceul. Que les déchirures soient profondes, qu’elles flétrissent longtemps votre charme, ô vous qui vivez encore!

Toi, la Bent Fraîchichi, chante selon l’usage, un chant digne d’Oureïda.

O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu? Le monstre au souffle pourri te frappe Avec des paroles obscènes. Tu demandes son nom, il répond: --«Je suis ton ouvrage, «Le mal que tu as commis. «Je l’ai porté durant ta vie; «Toi, désormais, porte-moi!...»

O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu? --«Je vois les vierges qui n’enfanteront point, «Celles qui ne savent rien de la terre, «Si ce n’est l’amour. «Je vois ma mère, mes femmes et mes filles; «Elles vont, rassasiées de bonheur, «Aux sources de lait et de miel, «Par des chemins de diamant...»

La Bent Fraîchichi se livra toute à son inspiration.

Oureïda, ô Oureïda!... Nous nous souviendrons de tes yeux, Tes yeux plus noirs que le herkous[39]. Quand tes yeux s’ouvraient, Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie, Oureïda!...

[39] Fard noir pour les sourcils.

Oureïda, ô Oureïda!... Nous avons bu à la fontaine de ton cœur; Nous nous souviendrons du parfum de l’eau, Plus doux que celui de la fleur d’oranger... Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur, Allah!...

Par Dieu! Oureïda, la source est-elle tarie, Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons? Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmie Qu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons?

Ma petite colombe, ô ma petite colombe, Le pigeon amoureux voulait venir vers toi; Ma petite colombe. Tu ne sais pas comme il chante bien!... Oureïda...

Oureïda, ô Oureïda!... Le pigeon ne veut pas chanter; Avec nous il pleure; Il pleure Oureïda... La colombe et la petite rose.

Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune, Odorante et douce comme l’anis, Tous les gens le savaient... Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmier Et souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.

O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire: --J’ai fait rougir la «petite rose».-- Son front était comme la neige du Djurdjura, Sa pensée claire comme l’eau des nuages.

Oureïda, ô Oureïda!...

Deux palmes sèches virent au vent sur un tumulus de terre rouge, au cimetière musulman.

Le monument rituel n’est pas encore édifié sur la sépulture d’Oureïda bent Derdour; mais la morte a déjà passé sa première nuit redoutée dans le tombeau.

Balancée au pas des porteurs, sur la civière recouverte d’un voile vert que soulevait un cercle de bois, afin de cacher aux regards les formes féminines, on l’a portée accompagnée par une multitude. Une multitude, car sa réputation de beauté, de bonté, de grâce et de sagesse était connue et louée par toute la ville arabe. Les jeunes gens pleuraient de songer qu’elle n’était plus.

Sur le cadavre sans cercueil, suivant la coutume, on a posé deux planches. L’argile a comblé la fosse et les imans ont dit les prières.

Tous les jours, pendant longtemps, à des heures différentes, le père avec ses amis et la mère avec les parentes et les intimes, viendront prier et visiter la tombe d’Oureïda. Ils parleront d’elle et l’oubli n’atteindra pas leur mémoire.

Ce matin, comme Noura Le Gall vêtue de noir franchissait la porte du logis en deuil, un homme l’a croisée dans la pénombre de l’antichambre, un homme au visage pâle et douloureux. Elle a reconnu le père. Il ne l’a pas saluée. Le mari de Lalià, la petite Française,--qui redouble d’amour et d’attentions pour sa femme afin de la consoler un peu,--répondit comme à regret aux paroles de la Mâlema. Ils la jugent coupable.

Et Noura est venue au cimetière, douloureusement.

Elle est seule dans du soleil. L’odeur de la terre fraîchement remuée lui fait mal. L’esprit d’Oureïda entend-il la pensée triste comme un remords?

--Si je fus pour une part dans ton trouble, dans ton inquiétude et ton incrédulité, pardon «petite rose». C’est une chose cruelle en vérité que de faire du mal en souhaitant le bien. Claude Hervis, pourquoi n’ai-je pas pris garde à l’avertissement de ce philosophe?--«Ménagez-le. Laissez-le dans sa solitude. Voulez-vous le briser entièrement? Il s’est fêlé comme un verre où l’on verse un liquide trop chaud,--et il était d’une matière si précieuse![40]»--

[40] Nietzsche.