Part 2
--J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dernier lieu à Thorenberg où la cour s’était réfugiée après le coup d’État du premier chambellan. Comme mon nom vous l’indique, je suis d’origine autrichienne par mon père, mais ma mère était née en France, d’une famille française.
Elle fut obligée d’arrêter son récit. Un convoi partait avec un grand fracas de vitres, de roues, de sifflets et de fumée...
--J’ai été beaucoup «voyagée», dit-elle encore et j’ai de nombreuses langues eu l’occasion d’apprendre.
Ozilie parfois, s’exprimait lentement, cherchant ses mots, traduisant à mesure en français, semblait-il, ce qu’elle évoquait dans sa langue d’origine, puis elle accélérait de nouveau:
--Je les parle assez couramment, comme le français, c’est-à-dire aussi mal. Non, ne me complimentez pas.
Mais Caussanges ne songeait pas à la complimenter. Il écoutait les confidences. Cette facilité de paroles et d’aveux, il l’excusait, la mettant sur le compte des différences de races et d’éducation. Ozilie poursuivait:
--Je ne retournerai jamais «là-bas.» Je sens bien que c’est impossible. Alors, il faut que la France m’adopte. C’est plus difficile...
«Mais voici mon train qui est composé. Adieu donc, Monsieur. Au plaisir de vous revoir et de lire votre lettre et celle que vous aurez retrouvée...»
Elle salua Caussanges d’un signe de tête et monta dans un compartiment, sans plus se soucier du jeune homme.
Pierre, toutefois, attendit quelques minutes sur les quais, puis ne voyant pas apparaître dans les montants d’une portière le visage d’Ozilie, il gagna la sortie.
*
* *
Comme il traversait la salle d’attente, Caussanges subitement se trouva stupide d’avoir quitté Ozilie. Comment pourrait-il, désormais, vivre sans elle?
--C’est le coup de foudre! affirma-t-il.
Puis, il se souvint qu’il avait déjà éprouvé des «coups de foudre» de cette espèce, chaque fois, exactement, qu’il avait découvert une femme aimable ou sympathique. Cela durait un jour, trois jours, même une semaine... Cependant, ce soir, il emportait une sensation brusque d’angoisse, d’isolement et le désir absurde de rester encore auprès de cette personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence deux heures plus tôt...
Mais aussi il se devait de renvoyer à Ozilie la lettre qu’il avait recueillie dans un fossé avec un mot pour expliquer comment, par un heureux hasard, il l’avait découverte. Cette lettre il ne pouvait l’expédier que de Chamarges. Et puis après? Là se termineraient toutes leurs relations, Ozilie--quel nom aimable et délicieux!--le remercierait sans doute. Lui dirait-elle d’aller la voir? Ou de lui écrire encore? Ou simplement de continuer les relations commencées? C’était peu probable. Or Caussanges souhaitait de connaître mieux, de connaître davantage Ozilie. Jusqu’ici, il s’était à peine enquis de Mlle Isabelle, sa voisine, très jolie, disait-on. Par M. Chenoncay, l’oncle de la jeune fille, n’arriverait-il pas à entrer en relations avec la nièce et par la nièce, à retrouver Ozilie? Tout cela exigerait du temps, de la patience et pas mal d’habileté. Cependant, n’était-il pas préférable de ne point perdre de vue Ozilie. Rien ne l’en empêchait. Il était libre. Il lui suffirait de faire prévenir le jardinier de sa villa. Un télégramme y pourvoirait. La décision de Caussanges fut fixée, d’un seul coup. Ozilie n’avait-elle pas des principes qu’il approuvait? «Vouloir après réflexion, puis agir vite et ne jamais regretter.»
Il avait réfléchi. Il voulait. Restait l’acte. Entendu: il partirait. Ce sont toujours les irrésolus qui, pour se prouver à eux-mêmes leur force et leur volonté, se décident par coups de tête, avec plus ou moins d’inconséquence.
«Je télégraphierai à Chamarges en cours de route», se dit-il.
Caussanges prit donc un billet pour Paris, puis choisit un wagon non loin de celui qu’occupait Mlle de Wicheslaw...
Quelques minutes plus tard, le train partait...
III
DANS LE RAPIDE
D’interminables trains bruyants sifflaient dans la cage du hall. Une locomotive crachait sa vapeur entre ses roues. Près de la «sortie», Ozilie se retourna. La nuit, dans cette gare de Valence, se réfugiait aux deux portes de la voûte. Soudain, Ozilie, aperçut, sur le quai, Pierre Caussanges. Le professeur préoccupé de ne pas se retrouver en présence de la jeune fille ne la voyait point. Lorsqu’il arriva près d’elle, la jeune fille l’aborda:
--Il me semble que vous me suivez, Monsieur!
Pierre Caussanges stupéfait, ne savait quoi répondre. Il cherchait des explications tandis que son silence l’accusait. Il le sentait confusément. Aussi maudissait-il le stupide hasard qui le remettait si vite en face de celle qu’il poursuivait discrètement.
--Vous ne répondez pas? Vous ne savez même pas mentir par politesse! persifla la jeune fille.
Caussanges essaya de protester. Peut-être y serait-il parvenu? On ne lui en laissa pas le loisir.
--Où allez-vous?
--Si je vous déclarais que cela ne vous regarde pas?
--Cela me regarde, Monsieur, car vous auriez pu me dire tout à l’heure, dans mon auto, que vous alliez à la gare. Donc, j’ai le droit, maintenant...
Elle parlait avec une brusque autorité. Devant cette jeune fille ironique, Caussanges haussa les épaules. Comment avait-il fait pour ne pas mieux surveiller la direction que prenait Ozilie?...
--Enfin, où allez-vous? répéta la voyageuse.
--A Paris.
--Je n’aime pas les gens qui mentent quand ils ne savent pas mentir.
--Mais je vous assure qu’à votre école, j’apprendrai.
Il fut lui-même le premier surpris de son impertinente audace.
--La direction de Paris, c’est le quai numéro un, Monsieur, répliqua Ozilie.
--Je me rendais en ville, pour dîner, en attendant le rapide.
--Qu’allez-vous faire à Paris?
--Je rentre, comme tout le monde...
--Comme ça, sans pardessus ni valise...
--Ils sont aux bagages.
--Comme c’est vraisemblable! Quand avez-vous décidé ce voyage?
--Quand je l’ai décidé? Il y a longtemps.
--Oui, quand vous m’avez rencontrée.
--Non. Bien avant.
Ozilie secoua la tête:
--Ce n’est pas possible.
--Quand vous m’avez annoncé vous-même que vous alliez à Paris, reprit Caussanges, je ne me suis plus permis de vous dire que je partais également. Vous auriez cru que je voulais vous accompagner. Aussi, je suis monté derrière vous, sans vous prévenir. Je ne me montrais point. Je pensais que vous ne me verriez pas le long du parcours. Il a fallu cette rencontre...
Elle regardait le jeune homme. Elle parut disposée à lui faire confiance. Caussanges se l’imagina. Toutefois, il eut le tort d’insister:
--... Ce hasard qui nous met une fois de plus en face l’un de l’autre.
--Pourquoi avez-vous été si étonné de me voir?
--J’étais certain que vous étiez déjà sortie de la gare.
Ozilie n’insista point, mais elle n’était pas convaincue. Elle reprit un détail encore mal expliqué:
--Votre pardessus vous l’avez donc mis aux bagages? Vous aurez froid...
--Je ne crains pas le froid.
--Quelle imprudence quand même de l’avoir laissé dans votre valise!
--J’aurais dû, en effet, le retirer. Je n’y ai plus pensé à la dernière minute. Il ne se perdra pas...
--A quel moment, continua la jeune fille, avez-vous porté votre valise à la gare?
--La veille, mon domestique l’avait déposée à la consigne.
Ozilie se taisait. Caussanges, cependant, en dépit de l’assurance de ses réponses, devinait que la jeune fille ne le croyait qu’à demi. Il jugea prudent de ne pas prolonger un entretien aussi mal commencé, et, saluant la curieuse personne, il s’éloigna très vite, un peu trop vite...
*
* *
Valence est une petite ville de la vallée du Rhône qu’un vent froid, chargé de poussière, balaie presque sans répit. Dans la journée, peu de monde: l’aspect d’une calme cité où il fait ou bien trop chaud ou trop froid, suivant les saisons. Le soir, dès la tombée de la nuit, le désert...
L’express de Paris venant de Marseille ne s’arrêtait, pour souffler et embarquer quelque supplément de voyageurs, qu’une heure avant minuit. Ceux qu’un sort inclément obligeait à attendre, cherchaient alors asile dans les restaurants et les cafés de la ville endormie où ils risquaient fort de se trouver seuls de leur espèce. C’est ce qu’il advint à Pierre Caussanges et à Mlle Ozilie de Wicheslaw. Sans se concerter, ils dînèrent dans la même salle et choisirent naturellement, chacun de leur côté, la même brasserie, en bordure, près de la cour de la gare, où d’autres déshérités pratiquaient désespérément les travaux forcés des cartes postales.
Ozilie devant une table, Caussanges devant une autre, se livraient à ces identiques labeurs. Plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent et toujours le jeune homme indifférent en apparence changea, le premier, la direction de son regard... Parfois aussi, ils consultaient le cadran de la grosse horloge. Ils virent ainsi l’aiguille atteindre dix heures, puis dix heures et quart, dix heures et demie, onze heures moins le quart...
A ce moment-là, son paquet de cartes postales à la main, Ozilie se leva, arrangea son manteau, puis, grâce à un détour qu’elle jugea naturel, vint passer devant Caussanges.
--Ne sortez pas, dit-elle, avec un sourire agressif. L’air de la nuit est assez vif. Et vous n’avez pas de pardessus.
--Je vous remercie de l’intérêt que vous semblez me porter, répliqua Pierre Caussanges. J’attendrai ici un autre rapide puisque ma présence dans votre train vous gêne...
--J’ai été un peu vive tout à l’heure, reprit Ozilie. Il ne faut pas m’en tenir rigueur. J’ai été très mal élevée par un père qui m’adorait et une mère qui me laissait tout faire. Et puis l’on s’occupait si peu de moi!...
--Je n’ai pas à vous juger, encore moins à vous excuser. Vous ne pouvez pas mal faire.
--Vous le croyez?
Elle riait maintenant.
--Je le crois, répondit-il avec un grand sérieux.
Ozilie le regarda attentivement et comprit que Caussanges ne plaisantait pas, qu’il avait mis dans ces quelques mots plus qu’une banale conviction. Un dévouement s’offrait ainsi et elle avait risqué de passer outre. Elle examina encore une fois ce jeune homme. Elle le jugea à son tour, sans tricherie, pas très homme d’action, mais réfléchi, méditatif et d’un naturel excellent. La bonté de ses yeux bleus fidèles lui en était un sûr garant. Quelle alliance, quelle amitié désintéressée rencontrait-elle à la fortune des horaires?
Alors, avec cette spontanéité un peu câline qui lui avait si souvent réussi, elle offrit sa main au jeune homme.
--Ne cherchez pas de traits ironiques, voulez-vous? Ne vous guindez pas. Et au lieu d’être des indifférents, soyons des amis?...
Caussanges se leva aussitôt et porta à ses lèvres cette énergique petite main qui se tendait vers lui pour une trêve amicale.
*
* *
Premières conversations, à bâtons rompus, sur des questions sans péril entre une femme et un homme qui ne se connaissaient pas tout à l’heure... On cherche à se présenter sous le plus favorable éclairage. On essaie de deviner les goûts, les préférences, la couleur de l’âme de son partenaire. On fait de l’esprit et du sentiment sans effort. On se sent tout nouveau, différent de soi-même et comme un autre personnage retouché par un adroit magicien... Et l’on est ravi et inquiet par cette pointe d’incertitude qui nous travaille: est-ce le commencement d’un grand amour, le début d’un caprice ou d’une passionnette, cette fausse grande passion qui a tous les dehors d’une véritable, qui leurre les candidats en présence et qui meurt aussi vite que née, laissant derrière elle son désagréable goût d’amertume? Ou bien encore n’est-ce que le prélude d’un souvenir de voyage, d’une de ces sympathies soudaines que notre existence réglée viendra râcler avec son râteau symétrique?
Que serez-vous pour moi, vous à qui je parle et qui me répondez avec une nonchalance étudiée? Vous verrai-je autre part, dans une autre solitude, beaux yeux fiers que le paysage anonyme qui se précipite au-devant des portières, emplit d’une nuit changeante et toujours renouvelée?...
Ainsi, Pierre Caussanges et Ozilie de Wicheslaw assis face à face, dans le même wagon du rapide de Paris se posaient ces questions intérieures.
Pierre se surprenait à conter à cette jeune fille sa vie, son enfance triste dans une petite ville, l’internat depuis onze ans jusqu’à dix-huit ans, les cours à la Faculté, la caserne, puis de nouveau les études et les cours, où il trônait alors du côté de la chaire. Puis la guerre... Il avait l’impression d’avoir toujours vécu parmi les livres, entre les murs d’une classe, avec des tableaux noirs, sans interruption.
--Ah! non, je ne regrette pas mon enfance, ni ma jeunesse, disait-il...
--Et votre maman? demanda Ozilie sans autre transition que la logique de sa fantaisie.
--Orphelin de bonne heure, je n’ai connu ni mon père, ni ma mère, mais deux vieilles tantes et mon oncle, qui fut mon tuteur. Un tuteur pas comme les autres, du reste, puisqu’il vient de mourir en me laissant sa fortune.
--Quel est votre meilleur souvenir? demanda encore Ozilie.
Caussanges parut réfléchir--une façon de dissimuler sa surprise--puis, en souriant de la question que lui jetait cette étrangère et de la réponse qu’il allait faire:
--La caserne, dit-il. Je n’ai pu suivre le peloton des élèves-officiers, étant trop souvent malade. Alors, j’avais été chargé du cours des illettrés. Toujours le tableau noir, la classe, les études, comme vous voyez... Mais j’étais libre...
«Et puis encore la guerre où j’ai appris à connaître d’autres hommes que des professeurs et des élèves... C’est tout...
--Pas une robe dans tout cela?
--Non, pas l’ombre, avoua-t-il. Si ce n’est un moment la vocation,--que je m’attribuais--d’être magistrat, comme mon oncle...
--Mais c’est une plaisanterie! J’y reviens: pas de robe dans cette vie?
--L’apparence d’une, tout de même...
--Ah! tout de même, reprit Ozilie intéressée, comme ses pareilles de tous pays en semblable circonstance.
--Pourquoi toucher à ces choses-là? On ne peut en rapporter que des morceaux froissés... Comme tout écolier, il va de soi que j’ai d’abord collectionné les fleurs de la sœur aînée d’un camarade, puis ce fut une jeune fille rencontrée aux vacances de juillet que j’ai retrouvée mariée aux vacances de Pâques, l’année suivante. Les amours de jeunesse ne dérangent pas l’ordre de notre destin...
--C’est assez rare, en effet...
Pierre Caussanges ignorait l’art de tenir une conversation. Ou bien, il commençait un cours. Lorsqu’il se tut, Ozilie ne prit point la parole.
Après un silence, elle se décida:
--Et depuis votre héritage, vous avez abandonné le professorat?
--Non. J’ai obtenu un congé assez long pour raison de repos.
--Quand quitterez-vous le professorat?
--Je ne sais pas si mes revenus me permettront de vivre sans ma profession. Et je ne sais pas...
--Qu’est-ce encore que vous ne savez pas?
--... Si je pourrais m’habituer à vivre sans être tout de même un peu professeur. Il faut bien s’occuper dans la vie.
--Vous avez voyagé beaucoup?
--Depuis que mon oncle est mort, je voyage un peu, j’apprends à connaître la géographie que j’enseignais. Avant, rien en dehors de mes déplacements obligatoires. Mais vous, vous avez beaucoup voyagé?
--Oui, dit-elle, avec complaisance. Ma vie jusqu’ici s’est passée dans les wagons et dans les gares, dans les automobiles et les cabines de steamers... Mes plus longs, mes plus grands séjours consécutifs furent à la cour de Kabardie et dans la ville de Thorenberg, à Wien, puis enfin... à Paris, ma foi. Quelle peut être l’existence d’une personne ainsi ballottée, toujours sur les routes? Vous l’imaginez, n’est-ce pas? à l’opposée de la vôtre: des figures nouvelles, des pays disparates, des crépuscules tantôt à droite, tantôt à gauche et des maisons toujours hostiles... Mais c’est une jeunesse sans interruption, un plaisir de nomade à l’affût, voyez-vous, que d’aller en sautant du train, dans une cité inconnue où l’on ne séjournera pas assez pour avoir le cœur soulevé par la banalité des visages et de la toile de fond... Telle fut ma vie (Et cela promet de durer). Je n’ai pas de demeure à moi aujourd’hui; demain, j’achèverai de ne plus me souvenir de ma patrie et ce sera comme si je n’en avais pas.
«Un soir, reprit-elle, que j’étais à Sumatra, sur les terrasses vitrées du caravansérail, j’eus l’impression que toute mon existence serait celle d’une errante à la recherche de son domicile. Un jeune garçon me regardait avec insistance. C’est ce même regard que je retrouvai plus tard à Ismaïlia, près du Caire, quand nous allâmes en Égypte, le même encore dans le parc de Thorenberg. Pour le jeune garçon de Sumatra, pour celui d’Ismaïlia et pour celui de Thorenberg, j’étais et je devais rester l’exilée que l’on discerne un moment, que l’on comprend à peine et qui s’en va toujours avant qu’on l’ait comprise.
«Plus ou moins, toutes les femmes sont des incomprises, voyez-vous, parce que pour elles, plus que pour d’autres, leur véritable patrie n’est point ici-bas...
--Où est-elle donc?
--Sur les cartes imaginaires pas encore dressées par les services célestes...
Elle parlait, elle confondait quelquefois les langues et les patries et mêlait les tristesses d’Europe et les nostalgies d’Orient... Pierre Caussanges se taisait devant ce désespoir cosmopolite. Il avait eu déjà l’occasion de le remarquer: la jeune fille au cours de sa conversation, égrenait des noms étrangers, sans affectation du reste. Ainsi elle commençait tout d’un coup:
--Lorsque je jouais avec le petit garçon du premier officier d’ordonnance de mon père, dans le parc de Thorenberg...
Ou encore, des aphorismes imprévus:
--Pour connaître les gens, il faut leur demander leurs trois plus grandes joies, leurs trois plus grandes peines, leurs trois plus grandes terreurs, leurs trois meilleurs souvenirs.
«Mes trois meilleurs? ajoutait-elle aussitôt, je n’en ai pas. Car je puis me les procurer à volonté assez facilement; ce sont trois choses qui nous font évader de nous-mêmes. J’aime les boissons alcoolisées, les danses nègres et les cerises à l’eau-de-vie.
«La première fois que je bus de l’arak, à Thorenberg, j’avais quatorze ans et des nattes dans le dos. La première danse, ce fut à Londres, pendant votre guerre dernière et les cerises à l’eau-de-vie, c’est dans un mastroquet, derrière la gare du Montparno que je les ai dégustées. Voilà mes trois plus beaux souvenirs. Ah! et puis le jour où je fus tout à fait habillée en jeune fille occidentale et où j’abandonnai les oripeaux coloriés, les bijoux de fer et les diadèmes en pièces d’argent que je portais à la cour de Thorenberg.
«Ma plus grande frayeur? Voulez-vous savoir? Ce ne fut pas quand nous avons quitté Thorenberg, après le coup d’État, sous la gueule ronde des canons; ce ne fut pas quand je fus jetée sur la terre par un étalon; ce ne fut pas non plus quand nous avons cru que le prince Evgueny avait été décapité; ce ne fut pas... Non, c’est au cours d’un «révoltage» des Indous, à Sumatra. Rien que des bouches en «o» qui criaient. Puis tout d’un coup les balais en ciseaux des invisibles mitrailleuses d’Angleterre nettoyant l’horizon. Et le silence aussitôt après, puis les aboiements de forcenés et les tricotements des machinengewehr. Et puis les drapeaux britanniques, rouge et bleu de l’Empire, flottant de nouveau sur les monuments publics pour annoncer la victoire pacificatrice. Ce jour-là, j’ai eu peur. J’ai eu peur de la force albionesque qui dominera tous les peuples d’une autre race.»
Pierre Caussanges écoutait. Une vague crainte toutefois: «Elle plaisante...» Le train fonçait sur les rails, bondissait, se penchait dans les tournants. La nuit était absolue, sans lumière. On ne voyait sur les talus, les arbres, les ponts, que les rectangles lumineux de certains wagons qui constituaient un autre train parallèle à celui qui roulait...
--Maintenant, dit-elle, nous avons beaucoup parlé. Si nous essayions un peu de dormir...
Elle s’étendit aussitôt sur la banquette. Déjà elle fermait les yeux et Pierre baissait le rideau devant la lampe électrique, lorsque:
--Je dois avoir beaucoup de fautes quand je me fais comprendre en français? Si j’étais pour vous connaître davantage, plus souvent et plus longtemps, je vous demanderais de me les faire observer.
--Vous en faites, certes, mais très peu. Et sans doute, vaut-il mieux ne pas les corriger, votre langage imagé y perdrait en force et en originalité.
--Oh! si vous me faites des louanges pour mes barbarismes! Dites plutôt qu’ils vous divertissent.
--Je me sens incapable de vous mentir, même pour vous plaire...
Il sembla à Caussanges qu’une légère rougeur fardait les joues de la jeune fille. Mais elle fit celle qui déjà dormait et n’avait reçu qu’à travers les premières brumes du songe cet aveu à peine falsifié.
IV
SUR LES QUAIS DE LA GARE
A Paris, ils débarquaient le lendemain matin, déjà familiarisés avec la ville par l’air plus froid, le temps de pluie et les fumées de la banlieue. Ozilie disparaissait dans un de ces grands manteaux particuliers aux institutrices en villégiature. Elle emportait une seule valise, le petit sac de voyage de celles qui se déplacent souvent et promptement. Elle avait confié à Caussanges, la veille, qu’elle ne prenait que le strict nécessaire: «ma brosse à ongles, ma brosse à dents, mon savon et ma Bible.» Transformée, voyageuse en tenue d’automne, elle salua Pierre Caussanges d’un rapide signe de tête.
Mais lui, imprudemment demanda:
--Vous êtes pressée? Vous allez loin? Puis-je vous être utile?
Il aurait voulu lui glisser encore cette question: «quand pourrons-nous de nouveau nous rencontrer?»
--Vous ne faites rien, dit-elle, accompagnez-moi donc à la consigne.
Caussanges fut aussitôt très contrarié. Ozilie le remarqua peut-être, car elle ajouta:
--Vous oubliez déjà la valise que votre domestique a mise, il y a deux jours, aux bagages?
Cet inutile mensonge qu’il avait fait à Valence, Pierre maintenant en était gêné. Il réfléchit qu’il lui serait toujours possible de s’étonner de ne rien trouver.
--Votre domestique vous a-t-il seulement remis le bulletin pour retirer votre pardessus?
--Quel pardessus?
--Celui que vous avez plié dans votre valise.
L’embarras de Caussanges, elle le vit, la maligne Ozilie.
--Suis-je sotte! s’écria-t-elle. Je vous fais perdre votre temps. Qu’iriez-vous faire aux bagages?
--Mais non. Précisément, je m’y rendais.
--Marchons, dit-elle alors.
Ils s’avançaient difficilement dans la foule. Soudain Ozilie reprit avec un visage durci:
--Avouez donc, Monsieur Caussanges, avouez que vous avez pris le train, derrière moi, comme un collégien, que vous n’avez ni valise ni pardessus qui vous suivent...
Quand il y a une sottise ou une maladresse à commettre certains hommes s’en voudraient de laisser l’une ou l’autre en suspens. Pierre Caussanges commença de nier.
--Vous n’affirmez pas assez, dit Ozilie, et vous protestez sans conviction.
Pierre Caussanges avoua en souriant qu’il était monté dans le train, derrière Ozilie. Il avait décidé en effet de partir dans la même direction que la jeune fille sitôt que celle-ci l’eut quitté...
--Je ne vous en veux pas, interrompit Ozilie. Mais maintenant, c’est fini. Laissez-moi, oui, laissez-moi.
--Je ne veux pas vous déranger.
--Vous me faites perdre mon temps et vous perdez le vôtre aussi.
--Qu’est-ce qui vous déplaît dans ma personne?
--Rien, répliqua Ozilie en riant. Mais ce n’est pas suffisant.
--Pas suffisant?...
--Oui. Ne pas déplaire n’est pas suffisant pour plaire.
--Que faut-il que je fasse? J’ai de la fortune... Ne prenez pas ce que je vous dis...
--Monsieur, je ne suis pas un objet que l’on achète, ni un jouet capable de distraire. Cherchez mieux, cherchez plus loin... Il y a tant de femmes que vous pourriez suivre et qui ne vous mèneront pas de Chamarges à Paris, un long parcours!
Il restait devant elle les bras allongés, les mains jointes sur son veston boutonné.
--Perdez donc! lui dit-elle tout d’un coup, perdez cette habitude de sacristain désœuvré!