Les dieux de la tribu

Part 1

Chapter 13,670 wordsPublic domain

ÉMILE ZAVIE

LES DIEUX DE LA TRIBU

nrf

PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE, 1929

DU MÊME AUTEUR

PRISONNIERS EN ALLEMAGNE, Préface d’Henry CÉARD de l’Académie Goncourt (_Berger-Levrault_, 1917).

LA RETRAITE, roman. (_Renaissance du Livre_, 1918).

D’ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE, aventures de cinquante Français (_Cité des Livres_, 1919).

PARIS-MARSEILLE, roman (_Renaissance du Livre_, 1921).

POUTNICK LE PROSCRIT, roman (_Renaissance du Livre_, 1922).

SOUS LES MURS DE BAGDAD, roman (_Renaissance du Livre_, 1923).

LA MAISON DES TROIS FIANCÉES, roman (_N. R. F._, 1925).

LA COURSE AUX REBELLES, roman (_N. R. F._, 1928).

LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN, roman contemporain en Perse. Préface de M. André BILLY (_Édition définitive N. R. F._, 1929).

A PARAITRE

CHAABANE, roman (_N. R. F._).

CONFESSIONS POSTHUMES DE SIX ÉCRIVAINS CÉLÈBRES ET D’UN AUTRE ÉCRIVAIN, pastiches (Jacques BERNARD, édit.).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA, AU FILIGRANE DE LA N. R. F., DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS A à I, ET CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I à C ET SIX CENT QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DIX-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a à q, SIX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 600, ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR NUMÉROTÉS DE 601 à 630, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE Nº

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1929.

A ANDRÉ BILLY qui a connu LONLAY-LABBAYE et quelques autres...

INTRODUCTION

CONVERSATION AVEC L’AUTEUR

--Je sais tout ce que l’on peut reprocher à ce livre qui commence par une histoire pour rebondir dans une autre, comme cela se rencontre dans la réalité qui est imprévue et point délimitée par les règles d’un code que certains mainteneurs du roman estiment sans doute immuables... Mais leurs soucis importent peu.

Ainsi me parla mon ami Lonlay-Labbaye, journaliste notable, le matin où il déposa sur mon bureau un important manuscrit.

--Pourquoi cette plaidoirie? lui dis-je.

Je tournais d’un doigt épouvanté les pages dactylographiées de son ouvrage, car déjà je songeais: «Tout cela qu’il me faudra lire pour donner ensuite un avis favorable».

--Leurs soucis importent peu, reprit Lonlay-Labbaye. Tu liras ce livre. Et tu le publieras. Pas sous mon nom. Ce serait mon premier. Mais toi qui en as déjà écrit quelques-uns, tu peux le mettre sous ta signature. Il passera inaperçu...

--Merci...

--Il passera inaperçu dans ta production s’il n’est pas réussi ou s’il est hors de portée du public... Mais moi, je ne veux plus en entendre parler.

--Je ne comprends pas.

--C’est pourtant simple. Par contre, tâche de garder le titre que j’ai trouvé.

--Les _Dieux de la Tribu_?...

--Oui. Il te déplaît?

--Non. Mais je ne saisis pas...

--J’ai lu quelque part dans les vieilles chroniques de voyages, que lorsqu’un sauvage se déplaçait, il emportait avec lui les divinités de sa case, de sa tribu. C’est-à-dire ses façons de voir, de juger, d’interpréter les hommes, les événements et les choses inconnues.

«Nous de même. Chacun suit les règles de sa famille, de son clan...»

--Les commerçants ne veulent pas de protêts, les bourgeois pas de scandale, les militaires pas d’histoires...

--Si tu veux...

--Tout cela n’est pas nouveau. Mais tu l’exposes un peu mieux, je pense, au cours de ton récit?

--Non. Ça ralentirait le train du livre...

--Pas une seule explication? C’est contraire aux principes. Alors, il faut une préface?

--C’est cela. Tu écriras cette préface.

--Tu me rappelles ces romanciers qui ayant composé un roman, publient ensuite le «journal» de ce roman pour étaler devant le public leurs ratures, leurs hésitations, leurs recherches et leurs fiches, pour s’excuser d’avoir, quand même, manqué leur chef-d’œuvre.

--Peut-être...

--Une autre question. En feuilletant ton ouvrage, je vois souvent apparaître ton nom: Lonlay-Labbaye. Est-ce donc une justification du journalisme que tu as voulu présenter?

--Quelle idée! il n’y a pas plus lieu de justifier le journalisme que la diplomatie ou la médecine. Mais d’après toi, le journalisme serait donc attaqué?

--On lui reproche de compter de mauvais journalistes.

--Il y a de mauvais ouvriers partout.

--On lui reproche d’embaucher de détestables écrivains et certains veulent que le journalisme soit une école d’écrivains.

--Comme la diplomatie, sans doute? La vérité c’est qu’il n’y a aucune corrélation forcée entre un journaliste et un écrivain, pas plus qu’entre un médecin, un officier, un diplomate et un écrivain. Le journalisme a autant de rapport avec la littérature qu’avec la diplomatie par exemple. Un journaliste raconte ce qu’il a vu ou entendu ou appris; un diplomate, un soldat, établissent leur rapport, un médecin sa thèse... Ce qui fait que l’on rencontre des gens qui sont écrivains et diplomates, écrivains et marins, écrivains et journalistes. Ce ne sont pas, de droit, ni les meilleurs des écrivains, ni les plus courageux des marins, ni les plus habiles des journalistes, ni les plus sages des diplomates.

«Toutefois, le journalisme comme l’armée, la marine, la médecine ou la diplomatie permet à un romancier de voir beaucoup de choses, d’entendre, d’agir, d’observer.

--Selon toi, les écrivains se recrutent partout...

--Je n’ai voulu écrire ni un pamphlet ni une plaidoirie, reprit Lonlay qui ne m’écoutait pas.

--Quelle sorte d’histoire as-tu donc enfermée là-dedans?

--Une histoire...

Et c’est en vain qu’à partir de ce moment, j’essayai d’interroger mon ami. A toutes mes questions, il opposait cette tranquille froideur britannique, héritage du pays où il fut élevé. En effet, né à Londres de parents parisiens, il a vécu en Angleterre et n’a appris le français qu’assez tard. S’il écrit peut-être dans un style laborieux, il n’en reste pas moins un des plus experts journalistes de ce temps, entendez: un des plus adroits dénicheurs de nouvelles, aimant son métier par goût, l’accomplissant avec probité, ce qui, chez les professionnels, est plus courant qu’on ne le croit généralement.

Cependant, je parvins à deviner, à cause même des silences de Lonlay, que le récit qu’il m’apportait n’était pas autre chose qu’une histoire surprise en marge de ses déplacements mêlée à l’un des reportages qu’il avait accompli, une enquête enfin, avec ces à-côtés de coulisses que l’on ne divulgue jamais, toute une expérience personnelle que l’on n’a pas l’habitude encore de distribuer dans les colonnes des quotidiens.

--Si tu lis, tu verras, conclut-il.

Lonlay-Labbaye ne me confia pas davantage qu’il était l’un des héros de son ouvrage. Mais sur ce point, aucun doute, puisqu’il n’avait pas hésité à se mettre lui-même en scène. Fallait-il voir là une des raisons qui l’empêchaient de signer son premier livre?

Cette histoire d’Ozilie et d’Evgueny que je n’ai pas osé retoucher, tant il me semblait difficile de la mettre au ton coutumier d’un récit de chez nous, à moins de la recommencer entièrement, surprendra sans doute un peu le lecteur français par ses remous psychologiques et aussi par la marche même de son action, tantôt rapide, tantôt fuyante, selon le mouvement déconcertant de la vie réelle, qu’elle semble suivre dans ses détours, ses montées et ses descentes, toutes surprises qui ne sont pas régies par les habituelles traditions d’un genre--le roman--qui a fini par s’emparer de tous les autres.

Du moins j’aurai prévenu le lecteur.

E. Z.

PREMIÈRE PARTIE

A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE

Sombre comme la nuit et comme elle peu sûre.

Michelet.

I

UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE

Voici comment les événements commencèrent.

Au moment où il refermait la porte de la villa, il entendit le jardinier prévenir sa femme:

--Il vient de sortir comme d’habitude.

Pierre Caussanges s’en allait, en effet, sur la route de Chamarges, pour sa promenade de chaque soir. Il songea: «Tout ce que je fais est signalé. Cependant, je me soucie peu de ces gens. Ce jardinier, comme j’étais loin de penser à lui!»

Caussanges marchait vite à cause de l’air de plus en plus vif. Les premiers froids approchaient et la fraîcheur des nuits, cet octobre, s’annonçait bien avant la fin du jour. Depuis que la bise avait fui, le vent lombard, comme on le nomme en ce pays de montagnes, soulevait à la rencontre du crépuscule des poussières assoupies.

Près de la maison des Rouzan, Caussanges s’arrêta. Sa cigarette venait de s’éteindre. Il usa cinq allumettes. Peine inutile. Pour se mettre à l’abri, il descendit dans un fossé, pas très profond, creusé en contre-bas, pour l’écoulement des eaux de pluie.

Et c’est alors qu’il aperçut, accrochée aux ronces, une feuille de papier que la bourrasque avait emportée jusque-là. Pierre cueillit la lettre. Pas de signature. Une douteuse initiale soulignait les salutations de la fin. Pas de date non plus. Pas d’indication d’origine. Sur les deux feuillets à peine froissés, aucun nom, pas de renseignement. Caussanges se mit à lire:

Il est donc venu--disait le texte--comme je te l’avais annoncé et mon oncle l’a reçu. Il s’est montré très aimable, mais peu communicatif. Et il a su disparaître heureusement presque tout de suite. On lui a montré la propriété, la maison, le parc...

«C’est une jeune fille qui a écrit ces lignes, sans doute à propos d’un fiancé...», pensa Caussanges.

Mais il ne me plaît point--reprenait la lettre--Il est trop serviable, serviteur même. Il dit: «ô Mademoiselle!» «Votre goût»... Il en est obséquieux... J’ai horreur de ce genre d’hommes. Et toi? Moi, je prends mon air le plus «étrangère» pour lui répondre. J’affecte de ne pas comprendre.

Et puis il semble croire que je suis très riche. Il évalue d’avance ce que je représente car il est certain que j’hériterai de tout ce qu’il découvre.

Ces aveux inespérés que le malicieux hasard lui mandait par le sans fil du vent, divertissaient Pierre Caussanges. Il en oubliait de remonter sur la route.

Un beau parti! Tu entends? Je suis un beau parti... Eh bien, tous ces gens que l’on m’a présentés ces jours-ci me déplaisent. Ils viennent mais ne me voient pas. Ils regardent ce qui m’entoure, le «décor» comme disait Evgueny. Et puis ils me découvrent après, s’ils ont le temps. On les sent décidés alors à me faire tous les compliments, encouragés par ce qu’ils ont vu avant. Comme j’ai envie de leur dire que je suis pauvre, que rien de tout ce qu’ils ont évalué ne me reviendra et que je ne dois compter que sur mon travail pour vivre!

Est-ce une indiscrétion grave de lire une lettre perdue, recueillie sur le bord d’un chemin? Caussanges se sentait presque gêné par la tournure de ces confidences. Il releva la tête, vit la campagne déserte jusqu’à l’horizon de cyprès... Il poursuivit sa lecture; toutefois il allégea son inquiétude en sautant quelques lignes et reprit un peu plus bas.

Lorsqu’on lui a fait voir les tableaux d’ancêtres--pas les miens, ceux de mon oncle qui les a pris je ne sais où--il n’a pas eu l’air de croire en leur authenticité. Je l’ai bien senti parce que je l’observais. Que je n’y croie pas, moi, c’est déjà un peu fort. Mais lui, il aurait pu faire semblant... Peut-être n’était-il ému que par leur valeur marchande...

Pierre tourna le feuillet. Il lisait non par une indiscrète curiosité, mais pour glaner quelques détails qui le mettraient sur la piste du propriétaire de la lettre. Rassuré par cette explication qu’il venait de se donner comme excuse, Caussanges reprit au hasard:

Tu vas dire que je cherche un peu trop l’oiseau bleu de l’absolu. Peut-être. Mais tu oublies que je suis pressée. Donc, je dois juger vite. Je te tiendrai au courant tout de même, si cela t’amuse. Donne-moi des nouvelles d’Evgueny. Comment supporte-t-il les événements?

Ce nom d’Evgueny qu’il rencontrait pour la deuxième fois intriguait Caussanges. Il continua dès lors sans rien omettre:

... les événements? Que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est une évasion. Qu’il se rassure, (Ne le lui annonce pas, ni à personne) je retournerai à N.-T. à cause de toi, d’abord, lorsque j’aurai mis «l’Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--entre Lui et Moi. Mais je voudrais que cet «Irréparable» ne fût pas un coup de folie, comprends-tu? Au contraire: quelque chose qui m’agrée et qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit.

Ainsi, pour unique indice, un nom. La fin de la lettre ne contenait que des politesses, diverses recommandations et des baisers à distribuer.

Mille caresses à Frieda. Comment se comporte Seringa? Taurus va-t-il bien? Et Rocamadour, «gardien-des-portes-sacrées», que devient-il?

«Tout ça, ce sont des noms d’animaux», conclut Caussanges pour lui-même. Puis il examina la lettre. Le papier n’en était pas recherché. L’écriture s’y inscrivait fortement avec des espaces entre chaque mot et d’assez larges interlignes. Quelle femme pressée griffonna cette confession? A quelle inconnue était-elle adressée? Quelle étourdie enfin laissa ces aveux s’envoler?

*

* *

Le ronflement bien connu d’un moteur...

Pierre Caussanges leva la tête. Presque aussitôt l’avant d’une automobile se mit à grandir. Dans la voiture, une femme, debout, examinait chaque côté de la route.

«C’est celle qui a égaré cette lettre», se dit Caussanges. Et d’un geste irréfléchi, il glissa les feuillets qu’il avait lus dans sa poche. Un geste comme celui-là suffit, parfois, pour déchaîner des complications endormies. Puis Caussanges sortit de son abri.

Sur la route, il était furieux contre lui-même: «J’aurais dû jeter cette lettre.» Mais comment s’en débarrasser à présent?

Cependant l’automobile s’était arrêtée. La jeune femme sauta à terre. «Si je lui demandais: «Mademoiselle, est-ce vous qui?...»

Ce fut l’inconnue qui parla la première:

--Excusez-moi, Monsieur. Auriez-vous, par hasard, découvert tout à l’heure, une feuille?... que j’avais placée près de moi, sur la banquette? Un coup de vent la fit partir. Je viens seulement de m’en apercevoir. Depuis, je cherche...

Elle s’exprimait d’une voix qui détachait chaque mot et le jetait en avant. «Elle n’est pas française», estima Caussanges. Il répondit:

--Une lettre?

--Une lettre, précisément, reprit-elle.

Elle ajouta avec vivacité:

--Vous l’avez trouvée, n’est-ce pas?

Elle considérait ce grand jeune homme maigre et blond. Lui sentait qu’on l’évaluait: «Trente ans au moins, peut-être trente-huit. Un imperméable trop long pour sa taille qui est longue, des bottines trop solides, des yeux bleus, une cravate comme un nœud de soulier. Professeur ou fonctionnaire?» Ainsi Caussanges interprétait le regard de la dame en auto. Elle reprit:

--Cette lettre, sans intérêt d’ailleurs, contenait une adresse de villégiature dont je ne me souviens pas. Or, je ne sais comment répondre à celle qui m’écrivait.

--C’est bien désagréable, constata Caussanges.

Il ne pouvait se résoudre à remettre la lettre qu’il avait trouvée. Pourquoi? A cause du regard ironique de celle qui parlait? Il essayait de la définir: «C’est une voyageuse avec un chapeau ordinaire, un manteau comme on en voit sur toutes les épaules».

--Alors, vous ne savez rien? conclut la jeune femme.

--Non. Mais en cherchant.

--J’ai déjà cherché. Excusez-moi, Monsieur...

C’était fini. Elle allait disparaître. Et il ne la reverrait plus. Jamais. Comment retarder ce départ fatal?

--De quel côté cette lettre s’est-elle envolée? demanda Caussanges.

--Du côté droit, répliqua la jeune femme. Mais cela ne prouve rien, affirma-t-elle.

--Vous avez regardé des deux côtés du chemin?

--Certainement. Mais peut-être, vous, vous auriez plus de chance.

Quelle obscure malice Pierre Caussanges crut-il discerner dans cette remarque? L’idée que cette jeune femme qu’il ne connaissait pas, pouvait mal le juger, lui déplut. «Elle s’imagine que j’ai ramassé sa lettre?» Il était sincèrement indigné.

--Je suis sûre que ma lettre n’est pas loin. Je lisais n’est-ce pas? Un coup de vent. Je baisse la tête. La lettre était près de moi dans cette voiture découverte. Je me suis aperçue beaucoup trop tard que ma lettre était partie. Alors, je suis revenue... A ce moment-là, vous étiez derrière moi, enfin derrière la voiture?

--Oh! très loin derrière vous...

--Vous alliez au village?

--Quel village?

--Celui qui est là-bas...

Et elle désignait de son doigt ganté, des toits rouges, parmi des arbres. Le village dont elle parlait, c’est ce que Caussanges, comme les gens du pays, appelaient la ville.

--Oui, dit-il, j’allais jusque-là.

--A pied?

--Sans doute. C’est ma promenade de chaque soir.

--Régulièrement?

--A peu près...

--Alors, vous vous ferez mouiller tout à l’heure...

--J’en ai peur.

--Vous êtes forcé maintenant, pour avoir un abri, d’arriver rapidement au village. Voulez-vous monter dans l’auto? Je vous y conduirai.

--Et la lettre? s’étonna Caussanges.

--Tant pis pour elle! Vous ne l’avez pas vue. Moi non plus. Donc elle est perdue...

--Et votre réponse?

--Je ne répondrai pas.

--Mais... votre amie sera inquiète.

--Elle m’écrira de nouveau. Je lui dirai la vérité.

--Que la lettre s’est égarée?

--Non! Pourquoi entrer dans tous les détails, ricana-t-elle. «Le reste est silence», comme l’écrit Shakespeare. Ne vous inquiétez pas et montez.

* * * * *

Caussanges s’assit dans l’automobile. La route maintenant défilait à droite et à gauche. Préoccupé par la lettre qu’il portait sur lui, il demanda:

--Vous reviendrez par ici, Mademoiselle?

--Comment dites-vous: «par ici?»

--Je veux dire: vous allez à la ville, mais vous reviendrez ce soir par ce même chemin?

--Je crois que vous m’interrogez?... Puisque vous y tenez, sachez...

Il fit un geste de protestation.

--Sachez que je vais prendre le train ce soir et que je retourne à Paris.

--Vous habitez Paris?

--Non, Monsieur.

Et elle éclata de rire.

--Je vais à Wien.

--A Wien?

--Oui, en Autriche. C’est loin, n’est-ce pas?

--Vous passez par Paris?

--Non, je ne m’arrête pas.

Après un silence, la jeune femme commença:

--Et maintenant que vous ne me demandez plus rien, je vais à mon tour vous poser quelques questions.

--Tout à votre disposition.

--D’abord, reviendrez-vous sur cette route, pour regagner votre maison? Oui! Eh bien, si par hasard vous trouviez la lettre que je cherchais tout à l’heure, vous seriez bien aimable de la recueillir.

--Et où vous l’enverrai-je? dit-il avec trop d’empressement.

--J’allais vous le préciser...

Elle parut calculer...

--Voyons, je serai à Paris demain... J’y resterai trois ou quatre jours... Mais je ne puis la faire expédier là où je serai.

Comme si elle se décidait tout d’un coup:

--Adressez-la à mon nom, voulez-vous: «Ozilie de Wicheslaw, poste restante, bureau de la rue Danton». Je ne sais pas le numéro du bureau. Mais l’adresse est suffisante. Vous vous souviendrez?

Caussanges répéta docilement.

--Écrivez le nom si vous craignez de l’oublier. Les Français retiennent difficilement les noms étrangers.

--Je ne puis déjà plus oublier le vôtre, déclara Caussanges.

Ozilie de Wicheslaw n’eut pas l’air d’entendre ce compliment. Elle répliqua:

--Tant mieux. Je vous souhaite de réussir dans votre recherche. Merci grandement.

Elle rectifia aussitôt:

--Merci beaucoup.

--Et moi, je vous souhaite bon voyage... Mademoiselle?

Il parut, cette fois, hésiter sur «Mademoiselle».

--Oui, Mademoiselle, vous pouvez ainsi dire. Adieu, Monsieur.

On était arrivé aux premières maisons de la ville. L’automobile s’arrêta. Mais déjà un orage s’amoncelait dans le ciel. Des nuages prenaient de l’avance sur la nuit.

--Vous avez des courses à faire en ville? demanda la jeune fille.

--Non. Aucune. Je me promenais, voilà tout.

--Alors, si je ne vous avais pas dit de monter dans la voiture, vous ne seriez pas venu jusqu’ici?

--Probablement.

--Eh bien, reprit Ozilie, accompagnez-moi à la gare. L’auto vous ramènera chez vous, puisque de toutes façons, Antonin (c’est le machiniste) doit rentrer à la maison.

Caussanges hésitait.

--Acceptez-vous?

«J’ai l’habitude,--ajouta-t-elle, pour réprimer ce qu’avait de trop impératif sa façon d’être obligeante,--j’ai l’habitude de vouloir vite, d’agir vite et de ne jamais revenir sur une décision.

--C’est oui, répondit Caussanges.

--Directement à la gare, ordonna-t-elle.

L’automobile repartit.

II

DEUX DÉPARTS PRESSÉS

La gare: un jardin, des voitures, l’affairement et la nonchalance d’une gare du Midi français. Le train était naturellement en retard.

--Vous me tenez compagnie, décida Ozilie tandis que son chauffeur allait lui prendre son billet...

Et pour rassurer Caussanges, elle ajouta:

--Antonin vous attendra...

--Vous pouvez renvoyer Antonin. Le temps est couvert mais il ne pleuvra pas. Je rentrerai à pied.

--Comme il vous plaira.

Elle prévint aussitôt le chauffeur qu’il pouvait rentrer.

--J’ai déposé dans le compartiment de Mademoiselle le manteau et la valise de Mademoiselle, répondit Antonin.

* * * * *

Alors, sur le quai de cette petite station, tandis que des sonnettes tintaient continuellement, Ozilie de Wicheslaw interrogea son compagnon. Ce fut un interrogatoire adroit et discret. Elle apprit ainsi que Caussanges convalescent, se reposait dans ce pays depuis trois semaines. Auparavant il habitait Paris. D’autre part, un héritage inespéré l’avait mis à l’abri du besoin. Il ne savait pas s’il retournerait à Paris. Cependant la campagne l’ennuyait. Il appartenait à l’enseignement...

Ozilie écoutait Caussanges sans l’interrompre. Elle semblait l’approuver. «J’ai tout deviné, sauf l’héritage», se disait-elle. Tout d’un coup:

--Mais quel est votre nom?

--Caussanges. Pierre Caussanges.

Et il se mit à parler de la propriété dont le sort lui avait fait don.

--Où est-elle située?

Il précisa:

--Sur la route de Chamarges, à droite...

--Je vois, dit-elle. Ces terres avec cette maison qui s’étendent du ravin jusqu’au bois...

--Oui, répondit-il, heureux qu’elle eût remarqué son domaine.

Cette nuance, Ozilie, la saisit. Elle reprit:

--La propriété de Mlle Isabelle est voisine.

--En face. Vous connaissez Mlle Isabelle?

--Et vous? demanda-t-elle.

--Moi? Pas du tout. Je sais, comme tout le monde, qu’elle habite chez son oncle. Et si je l’ai aperçue ce n’est que de loin, par hasard, et encore je ne suis pas sûr si c’était elle ou une de ses amies.

--Tiens! On peut donc apercevoir de chez vous ce qui se passe chez Mlle Isabelle?

Pierre Caussanges interdit, tout d’abord, prit le parti de rire:

--Oui, de la terrasse, avoua-t-il. Le matin, en sortant de chez moi, sans chercher à être indiscret, je découvrais toute l’aile gauche de la maison de Mlle Isabelle.

--Mais vous, demanda-t-il avec un empressement chargé d’hésitation, vous connaissez beaucoup Mlle Isabelle?

--Il n’est pas difficile de la connaître un peu mieux que vous, en effet, répliqua-t-elle malicieuse.

Toutefois, Ozilie n’ajouta rien d’autre sur ce sujet, mais estimant que Pierre Caussanges avait fini de parler de lui-même, elle jugea nécessaire de dire quelques mots. Elle s’arrêta près d’un train de marchandises qui encombrait les voies. Un employé passait, entraîné par un lourd chariot de bagages. Une locomotive essoufflée, haletait...

--Des gares comme celle-ci, commença Ozilie, dans des paysages pauvres et poussiéreux, toujours sous la menace d’une révolution, me rappellent jusqu’à l’obsession mon enfance et ma jeunesse.

Ozilie de Wicheslaw parlait d’une voix vive et chantante. Rien ne restait de ce ton saccadé qu’elle avait pris sur la route, tout à l’heure, pour adresser la parole à Caussanges.