Les dames vertes

Part 8

Chapter 81,870 wordsPublic domain

--Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire: «Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la ressemblance de ma sœur avec la néréide.

Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:

--Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?

--Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel que vous.

--Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un ton de reproche.

--Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille, parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une ressemblance.

Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et que Bernard s'en apercevait avec inquiétude.

Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère:

--Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante, tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On fait de la politique et on néglige les affaires!

Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser; après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture toute chevaleresque:

--_Oui, et merci!_

Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta:

--Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout. Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse. Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne. Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez, cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.

Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut, relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.

J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur, d'intelligence et de beauté idéales.

Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, elle montrait quelque doute.

--Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a jamais voulu me nommer?

Un jour, elle me dit:

--Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine, m'obéiriez-vous?

--Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque c'est vous qui me l'avez donnée.

--Moi! que dites-vous là?

--Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la délicatesse et à la fierté de votre âme.

--Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque. On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.

--Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris possession de cette bague qui n'était pas à vous?

--Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je l'avais trouvée jolie!

Puis elle se hâta d'ajouter:

--Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte. Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que vous n'avez pas été seul malheureux, et que...

--Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds.

--Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine, sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien jouer mon rôle, et mes _deux sœurs_, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et perdu la mienne.

En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en disant:

--Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant, quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!»

Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis, devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans, égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine, croyant que c'était la baignoire d'une reine.

Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la meilleure des femmes.

FIN