Part 7
--Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils! vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé. Eh bien, confessez-vous à vos parents...
--Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère; j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais j'ai été guéri le troisième jour.
--Sur l'honneur? dit mon père.
--Sur l'honneur!
--Et la raison de ce changement?
--Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire.
--Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois: c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là), fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une prochaine transaction entre les parties.
Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon appartement.
--Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de mon bonheur...
--N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons deviné!
--Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos actions et de tous vos succès à...
--À qui donc?
--À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
--Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de délire...
--Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre; et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez, quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais curieux.
Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.
Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup, car il passait tout son temps avec moi.
Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment pures.
--S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas confiant et bavard comme me voilà avec vous.
Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que lui-même.
Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de devenir un homme de bien et de mérite.
--Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.
--Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon rêve.
Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées, je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais, c'eût été un grand discrédit pour ma profession.
Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes les plus formels et les plus affectueux.
VI
CONCLUSION
Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des siècles.
Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.
Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une architecture inconnue et fantastique.
Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée. L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées sous la glace, était agréable à voir et à entendre.
J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.
Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple mortelle.
Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.
Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas M. Just Nivières.
--Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais assoupi.
--Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de l'arrivée de mon frère.
--Votre frère...
--Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.
--Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane?
--Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois. Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle. C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez point ici?
--Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé?
--Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée?
--Bernard a pris les devants...
--Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu; ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la bibliothèque, car il fait un peu frais ici.
Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des détails du monde des vivants.
Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition. J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la représentais plus qu'à travers un nuage.
Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni, reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence.
Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés, et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers une ère nouvelle.
Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur, et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable idéal.
Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps, et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.
--Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement. Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous combattre!
--Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit.
Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.
--C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive! Venez avec moi à sa rencontre.
Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, à reflets vert tendre.
--Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt qu'elle l'eut embrassé avec effusion.
--Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.
Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane, n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler qu'un acte d'hypocrisie.
Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de résumé philosophique, à travers la conversation.
Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide. On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.
Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.
--Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.
Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures fantastiques.
Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme.
On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille, que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être.
Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi.
Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais entendu parler.
Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il m'avait si peu parlé d'elle.
--Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant qu'elle vous aime?
--Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que j'eusse l'air de vous la proposer.
--Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil honneur?
--Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de prêter ses traits à votre fantôme.
--Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue?
--En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la signaler d'avance.
--Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des prétentions... que je ne puis avoir!
--J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de dot,--car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,--est résolue à se faire religieuse.
--Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir à un pareil sacrifice!
--Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.
--Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!