Part 5
--Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être comparé sur la terre.
Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore.
--Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle.
--La beauté, répondis-je brièvement.
J'étais trop ému pour en dire davantage.
--Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me demander?
--Je ne m'en souviens plus.
--D'où vient cet oubli?
--De ta présence.
--Essaye de te rappeler.
--Non, je ne veux pas!
--Alors, adieu!
--Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez! repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon amour.
--Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante.
--Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien, oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je donc vous expliquer...?
--Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais...
--Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je peux vous suivre!
--Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me reverras plus.
--Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à vous seule.
--Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta religion de famille.
--J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?...
--Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas davantage, ne m'interroge pas.
--Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie.
--Je l'ignore.
--Et dans celle-ci?
--Oui, si tu le mérites.
--Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les plaindre?
--Je le peux.
--Et les aimer?
--Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu.
--Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.
--Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées. Adieu!
--Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau, une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai? et me la donnerez-vous?
--Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet matériel et palpable!
--Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante.
--Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir?
--Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée dans l'or.
--Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi comment tu me vois.
Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même. Elle parut écouter avec attention et me dit:
--Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi, le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu!
Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie; je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons de la fontaine.
L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié.
--Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.
--Pourquoi donc? Si tu le voulais!
--Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite l'éternelle lumière d'un monde plus beau.
--Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci; je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.
--Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends. Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi!
--Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite.
Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma chambre, lors de la première apparition.
--Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma gauche.
Et je vis le second fantôme.
Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.
Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec l'espoir de ne pas m'éveiller.
Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans les outils nécessaires.
Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à m'aider:
--Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.
--Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.
--Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas vu.
--C'est égal. Tâchons de la trouver.
Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente, enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.
--C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.
Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage, il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame d'Ionis.
Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté.
Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher.
On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.
Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma vie.
Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade, j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie animale.
La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.
Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.
Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.
--Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne sais plus que penser de vous?
--Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison; je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.
--Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous l'avez vue se produire?
--Mieux que je ne vous vois en ce moment?
--Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de vos paroles. Racontez-moi tranquillement...
--Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux pas, je ne veux pas répondre.
--En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un amant heureux!
--Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à rien, vous vous moquez de tout!
J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut piquée.
--Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité: c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur, de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses arrêts...
--Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat. Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de vous faire gagner votre procès.
Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant le bras comme pour me réveiller:
--Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus. J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre. Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.
Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon immortelle, si je parvenais à m'endormir.
Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre sur la pointe du pied.
--Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je.
--Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas?
--Je me sens très-bien. J'ai donc été malade!
--Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin! Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé!
Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et m'engagea à prendre _encore_ une cuillerée de _ma_ potion calmante.
--Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir vite.
La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me portais fort bien.
Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis:
--Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.
Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.
--Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être hantée...
--La chambre où j'étais? Où suis-je donc?
Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin que je n'étais plus dans la _chambre aux dames_, mais dans un autre appartement du château.
--Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus! c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux. Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers. Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées! Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers.
--Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu un accès de folie.
--De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez auparavant.
Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée, et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou: j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret; j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup.
--Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité. Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé devant rien!
Elle s'arrêta, et, changeant de ton:
--Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la bibliothèque?
--J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup...
--De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!
--Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?
Madame d'Ionis hésita.
--Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec une sorte d'inquiétude.
--Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à ressaisir.
Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille, dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues; mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.
--N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle, à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter davantage.
Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis. On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.
Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, elle n'y avait sans doute jamais été!
Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.
Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans l'après-midi.