Les dames vertes

Part 4

Chapter 43,929 wordsPublic domain

«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide. Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des... Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux? Obtenez d'une personne _digne de foi_ qu'elle tente cette épreuve, à moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je ne serais pas surpris.»

En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un éclat de rire.

--Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels rien ne le déciderait à donner l'exemple.

--Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour les arrêts qu'il les croit capables de rendre.

--Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter, quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant l'on est pressé de croire aux _dames vertes_, jusqu'à vous demander votre parole d'honneur!

--Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion d'une personne _digne de foi_.

--Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point.

--Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blâme, du moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs, ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable pour eux?

--Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas.

--Vous n'espérez pas modifier ses intentions?

Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant de charmes et livré à tous les désordres.

--Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après la victoire.

--Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur famille.

Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse.

--Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je. Je ne le pensais pas.

Elle rougit encore et répondit négativement.

--Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis, m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme.

Puis elle ajouta:

--Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane?

--J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un officier dans je ne sais quelle garnison...

--À Tours..., dit-elle vivement.

Puis elle ajouta plus vivement encore.

--À ce que je crois, du moins?

--On dit qu'il est fort bien?

--On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme.

Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin d'Aillane.

--Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue?

--Jamais. N'est-elle pas encore au couvent?

--Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose, n'est-ce pas?

--Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution.

IV

L'IMMORTELLE

J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer. Ma belle cliente me pressait de questions.

--Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le théâtre, des détails qui me manquent.

--Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici.

Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne.

Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle sentît pour moi une estime particulière.

Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que j'en devins un peu fou.

Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable, que m'avait racontée l'abbé de Lamyre.

--Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire. Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit, loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela; mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me faites l'honneur de ne pas partager cette opinion.

Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et me fit beaucoup de questions sur ma vision dans la _chambre aux dames_. Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec lequel j'avais subi cette étrange aventure.

--Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux. Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois.

--Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant, j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer qu'à ma propre imagination.

--Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation singulière?

--Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute, mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses.

--Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque...

--Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper commémoratif qui a la vertu de les attirer.

--J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort singulier pour n'en être pas un peu émue.

--Quoi! madame, vous aussi...?

--Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout, aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes. Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions la prouver?

Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver pour lui marquer mon zèle.

Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser.

--Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison, et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours.

--Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais la nuit sur un fauteuil dans votre chambre.

--Et pourquoi cela, mon ami?

--Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si sot qu'eux.

Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas m'attendre.

Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le fantastique dossier relatif aux dames vertes.

Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart. Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions _sérieuses et décentes_ que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir cherchées.»

Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller. L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon empyrée.

--Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les sages de la terre.

Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi, pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte raison, la rotonde placée au delà.

Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi.

Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues, très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable, quoique très-mélancolique.

Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se pressait ou se ralentissait dans les vasques.

Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies. Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes.

Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se mettait à aller toute seule pendant quelques instants.

Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit et au milieu d'un si religieux silence.

Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux. Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la néréide.

Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces monstres tordus sous ses pieds.

--Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je; et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre race?

Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce incomparable.

--C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...

Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir remuer la statue.

Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion; mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût quitté pour venir à moi.

Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de très-grande surprise.

L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue; mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore.

Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit signe de m'éloigner.

J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent un concert vraiment diabolique autour d'elle.

Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant, jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait pas quitté son siège de pierre.

Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle s'était produite dans ma chambre.

Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement.

Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus, aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des séductions de la femme arrivée au développement de l'âme.

Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.

Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue, toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par seconde.

Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa beauté et en complétait le prestige.

Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens déterminé.

Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui répondis, car elle ajouta:

--Sous quelle apparence me vois-tu?

Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait.

Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité.