Les creux-de-maisons

Part 6

Chapter 63,983 wordsPublic domain

--Nourrice dans les villes, toi! jamais je ne verrai ça; j’aimerais mieux être mort.

Elle se mit à rire:

--Ne te fâche pas, mon homme, je dis cela pour badiner.

Puis, sérieuse:

--M’en aller! jamais, va! quand même on m’offrirait gros d’or comme l’église; j’aimerais mieux manger mon pain sec, ici, toute ma vie! Seulement, pourquoi me décourages-tu? Tu sais aussi bien que moi que pas mal de bordiers sortent des creux-de-maisons; ne vois-tu pas les Gaillard des Pernières, les Léchevin de Malitrou, les Sénot, les Duroc, d’autres que j’oublie? Alors, pourquoi pas nous? Cela ne te plairait donc pas de travailler pour ton compte?

Il se rapprocha, gagné à la fin par cette belle confiance.

--Oh! si! cela me plairait! Si je semais pour toi, pour nos enfants, comme je serais heureux! comme je faucherais de bon cœur si tu étais derrière à faner! comme je tiendrais ferme la charrue, si mon gars touchait les bêtes! comme je travaillerais, comme je travaillerais!...

Il levait ses mains courageuses.

A son tour, il évoqua l’impossible avenir; s’ils avaient seulement mille francs, si Auguste pouvait leur venir un peu en aide, ils risqueraient l’aventure. En mettant cent francs--non, cent cinquante francs--de côté par an, c’était une affaire de sept à huit ans; après on serait chez soi au moins; Delphine n’irait plus en journée, les enfants seraient élevés largement, et lui n’aurait plus à supporter des patrons comme ce Frédéric qui commençait à l’agacer beaucoup. Et, plus tard, quand les fils seraient en force, on pourrait peut-être affermer une terre plus grande, qui sait?

Il disait: mes champs, mes bêtes, mes fils; Delphine l’arrêta:

--Tes fils, tes fils! Tu ne te gênes pas! Laisse donc venir François, d’abord!

Mais il parla encore. Ces choses tant de fois pensées et repensées durant les longues journées de travail silencieux, il s’enivrait à les dire; des mots, jusqu’à ce jour endormis au fond de lui, montaient en foule à ses lèvres. Trop ému pour songer à être modeste, il disait sa vaillance et sa tendresse infinie.

L’ombre courte du pommier ayant tourné, pour ne pas se trouver au soleil, il s’était penché davantage vers Delphine.

Il vint à parler de son enfance épouvantable.

--Tu n’as pas connu cela, toi, dit-il; aussi tu es toujours plus gaie: la misère a attendu que tu sois grande.

--Je n’ai pas de misère, répondit-elle; je ne serai jamais malheureuse avec toi, mon homme.

Il la remercia des yeux.

--Oh! quand tu étais chez Pitaude, tu aurais encore pu trouver un gars riche, ma Fine, tu aurais eu de grandes chambres et des bêtes, et des servantes; tu aurais eu de belles robes, de beaux rubans à ta coiffe et une montre, et des colliers...

Il ajouta tout bas:

--Mais de l’amitié, tu n’en aurais pas eu davantage. Non, bien sûr! un gars riche n’aurait pas été plus fort d’amitié.

* * * * *

Le soir, après la soupe, Delphine et Séverin sortirent dans le village. C’était l’heure de la semaine où les creux-de-maisons vidaient tout leur monde sur le seuil au bord du chemin Roux.

Les hommes, assis sur ces blocs de granit brut qui traînent toujours autour des bâtisses, causaient lentement; quelques-uns fumaient. Les femmes s’inquiétaient des nouveau-nés, des peines de la grossesse et des filles qui tournent mal. Autour d’elles les enfants, assagis par le crépuscule, jouaient plus mollement, lissant de leurs pieds nus la poussière devenue fraîche. Séverin rejoignit le voisin Maufret qui causait devant sa porte avec d’autres hommes. Maufret était un homme d’âge; il avait de grosses épaules et beaucoup de poil aux oreilles; son col de chemise largement ouvert laissait voir sa poitrine velue et grise. Il fumait une pipe de terre très courte; ç’avait été autrefois un grand fumeur et même, durant ses sept années de service, il avait beaucoup chiqué. Mais il n’avait jamais gagné quatre cents francs, et sa femme allait avoir son douzième; il était obligé de se priver de tabac.

Il ne fumait que le dimanche, et pour compenser cette prodigalité, il ne mangeait pas. Séverin lui donnait une chique de temps en temps; Maufret l’estimait à cause de cela; il l’estimait aussi parce que Séverin était comme lui un fameux ouvrier, ni vantard ni buveur. Dès qu’il le vit s’approcher, il se rangea pour lui faire place, et il lui demanda où en étaient les avoines aux Marandières; puis on parla du temps et des plants de choux.

Séverin amena peu à peu la conversation sur les petites borderies et sur les anciens valets qui les cultivent quelquefois pour leur compte. Maufret lui coupa la parole.

--Les valets qui se mettent en borderie sont fous, mon gars.

--Parce que?

--Parce que, pour se mettre en borderie, il faut de l’argent, et les valets n’en ont jamais; d’abord ils ont toujours trop de drôles pour avoir de l’argent.

Le jeune homme ne put s’empêcher de rire:

--Trop de drôles! à qui la faute? à qui la faute, Maufret, si vous êtes un bon travailleur?

L’autre secoua ses épaules mornes.

--Nous te verrons venir, garçon! Toi aussi, tu en auras des drôles, sans compter que tu n’auras pas tort; ce n’est pas en t’échinant derrière Frédéric Loriot que tu ramasseras des rentes; c’est en faisant des drôles; faut t’y mettre, mon gars!

Par petites phrases, que ponctuait le sifflement de sa pipe, Maufret continua:

--Un héritier, vois-tu, c’est bon pour les riches; quand on n’a rien, on partage; écoute: avec quatre cents francs,--tu ne gagnes pas quatre cents francs--avec quatre cents francs, peux-tu faire vivre ta femme et deux petits, par exemple? Non, pas vrai! Eh bien! il faut en faire douze; ça t’étonne! Si tu n’en as que deux ou trois, tu n’oseras pas leur mettre le bissac sur le dos, tu n’oseras pas; quand on en a douze, ce n’est plus la même chose: on n’a plus honte, et tout le monde donne. Il n’y a que les femmes, mais les femmes s’y font, elles savent bien que ce n’est pas notre faute.

Il y eut un silence; tous les hommes qui étaient là--et Séverin lui-même, d’ailleurs,--connaissaient ces choses; ils étaient obligés d’approuver.

--Quand tu seras usé, continua Maufret, tes enfants t’empêcheront de mendier. Tiens, mon Eusèbe gagne déjà près de quinze pistoles; dans deux ou trois ans, je pense que je pourrai fumer sur la semaine. Quand Eusèbe gagnera pour lui, ce sera le tour des autres.

Séverin pensa tout haut:

--Oui! et Eusèbe et les autres seront valets eux aussi, valets comme vous, toujours!

--Valets! bien sûr! Que veux-tu faire? Je vois que l’idée de borderie te trotte dans la tête; moi aussi, dans le temps, j’ai ruminé ça; mais encore une fois, c’est fou! c’est bien fou! Les sans-le-sou qui prennent des terres sont plus malheureux que nous, car ils ne peuvent rien demander; ils se tuent à l’ouvrage et ne mangent jamais à leur faim; pour un qui réussit, dix qui crèvent. Tu devrais pourtant comprendre ça, mon pauvre gars, toi qui es sorti de petite souche!...

Hélas! oui, Séverin comprenait! Tous ses beaux projets de l’après-midi, combien de valets les avaient caressés pendant leur jeune temps! Combien de vaillants avaient espéré, et combien avaient été vaincus, comme avait été vaincu ce Maufret lui-même, dans l’implacable lutte!

A la dérobée, il regarda le vieil homme noueux qui commençait à fléchir. Dans sa vie déjà longue, Maufret avait travaillé pour les autres comme dix bêtes de somme; il n’avait jamais eu un sou; il ne s’était jamais amusé; tous ses enfants avaient mendié ou mendieraient.

Séverin pensa: dans vingt-cinq ans, je serai comme lui. Puis il dit d’une voix découragée:

--Toujours la misère, donc!

--Oh! la misère! pour ça, bien sûr! on a toujours de la misère! répondit Maufret avec une accablante assurance.

Le vent fraîchissait. L’ombre, à pas de velours, était venue surprendre les champs. Il ne montait plus que des bruits atténués; les voix plus rares sonnaient étrangement devant les portes, et les petits se rapprochaient des seuils.

Soudain, une rainette lança sa note grêle, puis deux chantèrent, puis trois, puis dix, puis mille. Mille voix graves et cristallines célébrèrent la nuit sereine; on n’eût pu dire si elles étaient proches ou lointaines, inquiètes ou satisfaites; elles venaient de partout, elles s’étalaient sur les champs apaisés; elles emplissaient d’une clameur souveraine tout le vide entre les choses; un hymne monotone de bêtes mystérieuses montait de la terre vers les profondeurs d’ombre.

Séverin appela Delphine qui causait devant une autre porte. Elle se leva, mince entre les voisines accroupies. Elle se leva, entre des voisines qui avaient été, elles aussi, de fraîches campagnardes, de belles filles souples aux hanches rondes, mais qui, à force de misère, à force de grossesses, étaient devenues très vite ces épaisses mamans noirâtres.

CHAPITRE II

LA FACHERIE DES MARANDIÈRES

Delphine accoucha au mois de mars. A défaut d’un François, on eut une fille qu’on n’appela point Delphine, mais Louise, du nom de la marraine, la seconde des Maufrette.

La mère fut vite remise et put nourrir la petite. Naturellement, il ne fallut plus songer à aller en journée, mais Delphine trouva tout de même du travail à faire chez elle, car on la savait adroite et soigneuse.

C’était tout ce qu’avait espéré Séverin.

Malheureusement, vers ce temps-là, ceux des Marandières firent la vie dure à leur valet.

Jeandet, sa troisième attaque étant enfin venue, dormait tout de bon au cimetière, et la Loriote, débarrassée du vieux, faisait marcher ses hommes. L’âge, au lieu de l’attendrir, avait accru sa ladrerie; elle était de plus en plus grondeuse et regardante.

Le patron, bon vivant au fond, un brin noceur et paresseux, recevait les pires averses au retour des foires. On lui laissait encore faire les marchés, parce qu’il était matois, et parce que Frédéric ne réussissait pas ces choses-là, étant trop brusque et sans défense du côté de la langue; pour tout le reste, labours, semis, récoltes, on ne consultait plus guère Loriot. Bousculé par les siens, il était naturellement enclin à soutenir le valet; il reconnaissait d’ailleurs que Séverin était dur à l’ouvrage et ne rechignait pas devant la soupe à l’eau et au sel. Mais il ne sonnait mot devant les autres, filant doux pour faire oublier ses soûleries.

Le second valet était un petit gars sournois de dix-sept ans; il aurait volontiers fait longue mérienne quand les patrons étaient absents. Séverin ne comprenant pas les choses de cette façon, le menait rondement; l’autre lui en gardait rancune et faisait des contes à Frédéric sur des propos qu’il prêtait au grand valet. Parfois, à l’ouvrage, il y avait, entre le gars et le petit compagnon, des rires qui ne s’expliquaient guère; parfois aussi Séverin surprenait des coups d’œil d’intelligence et des gestes de moquerie. Il ne disait rien, tapait droit devant lui.

Pourtant les choses se gâtèrent; il eut, à plusieurs reprises, des mots avec Frédéric, une fois pour des fagots soi-disant mal faits, une autre fois à cause d’une journée dont il avait besoin pour bêcher son jardin et que le gars s’entêtait à refuser, bien qu’elle eût été prévue dans le marché.

Enfin la haine qui était entre eux éclata au temps des fauches.

L’herbe du dernier pré était à terre; Séverin, fin faucheur, avait tout le temps poussé l’autre devant lui, et Frédéric sentait d’autant plus l’humiliation que, le soir, après la soupe, le petit valet mettait des vantardises au compte de Séverin. L’herbe donc était toute à terre et il fallait commencer à la rentrer; il fallait même se hâter, car le temps n’était pas sûr.

Delphine, le premier jour, apporta sa petite aux Marandières et donna un coup de main pour le râtelage; mais le lendemain, l’enfant étant indisposée, elle resta chez elle. La Loriote sut bien faire entendre qu’elle tenait Delphine pour une paresseuse et qu’il faut avoir un peu plus de courage quand on n’a pas trop de pain chez soi. Séverin se contint.

Toute la matinée il fit des charretées pendant que Frédéric et le petit valet approchaient le foin. Après midi, ce fut le tour de Frédéric de monter sur la charrette. Tout alla bien d’abord, mais Loriot ayant, malgré sa femme, apporté une pichetée de vin pour donner du courage aux travailleurs, le gars excité prétendit que les deux chargeurs n’en finissaient pas.

--Hardi, donc! il en faudrait quatre comme vous pour m’apporter le foin! Hardi! Apportez!

Les deux autres apportèrent; le foin monta vite dans la charrette; Frédéric, enfoncé jusqu’aux aisselles, fut un moment débordé; il s’impatienta encore:

--Bon Diou! Quand saurez-vous charger? Hein! Vous devriez faire de plus grosses fourchées!

Puis, brusquement, comme Séverin, sans s’émouvoir, continuait à piquer dans une petite meule, il lâcha l’injure des rudes gars aux faillis mâles:

--Entends-tu pas? C’est pour toi que je parle, femme de ville!

Le valet se retourna tout pâle.

--Fédéri Loriot, si tu n’es pas content de mon travail, faut le dire! Je fais ce que je peux, si tu n’es pas content, dis-le tout de suite.

--Non, je ne suis pas content, crève-de-faim! Non, je ne suis pas content, Pâtira!

--Tout de même, prends garde à tes paroles, Fédéri!

Mais l’autre, une mauvaise flamme dans les yeux:

--Prends garde, toi aussi, lentoux! Je vais te sortir du pré!

Puis, étranglé de fureur, il vociféra en descendant de la charrette:

--Race de pouilleux et de gens ruinés! Cherche-pain! lentoux! va-t’en ou je t’éreinte!

Séverin sentit ses mâchoires trembler et de petites choses bleues lui dansèrent devant les yeux; il piqua sa fourche dans la terre et dit:

--Amène!

Ils se colletèrent, se bousculèrent un moment sans taper, comme deux taureaux qui essaient leurs cornes; mais la chemise du valet ayant craqué, il en profita pour se rapprocher, et, soulevant l’autre, il le balança et l’étendit; puis se garant la figure que Frédéric visait à coup d’ongles, il cogna.

Cependant le petit valet, Loriot et Louise accouraient avec leurs outils; ils se jetèrent tous sur Séverin.

D’un bond il fut debout et empoigna l’aiguillon:

--Feignants! cria-t-il, venez-y donc au cherche-pain! venez-y donc tous, feignants!

Blanc de visage comme un mort, il leur rejeta l’insulte:

--Je suis un crève-de-faim, moi! mais je vaux mieux que vous qu’êtes engendrés de chiens!

Puis il leur tourna le dos et se dirigea vers l’échalier; avant de sortir du pré, il cria encore:

--Frédéri Loriot, prends garde au cherche-pain!

Et aussi:

--Venez-y donc tous, tas de feignants! feignants! feignants!

Il s’en fut dans la grange ramasser les menus objets qui lui appartenaient. Ayant réuni dans une vieille blouse deux mitaines de gros cuir qui lui servaient à fagoter, une pierre à aiguiser et une petite forge à battre les ferrements, il jeta le paquet sur son dos avec ses hardes qu’il n’avait pas reprises, puis décrochant sa faucille qui était piquée au portail, il s’en alla.

Lorsqu’il arriva aux Pelleteries, Delphine assise sur la pierre du foyer était en train d’endormir la petite. Elle poussa un cri:

--Hé! qu’y a-t-il? qu’as-tu?

Il avait jeté son paquet à terre:

--J’ai que je viens d’enrager[1], fit-il d’une voix sourde.

[1] Enragé se dit au pays de Bocage d’un valet qui quitte son patron pour cause de fâcherie.

--Tu viens d’enrager! Ce n’est pas vrai, mon Dieu!

Elle se leva et, ayant couché l’enfant, vint à lui toute apeurée.

--Dis, ce n’est pas possible! Ta chemise est déchirée! Tu t’es donc battu?

--Oui, on s’est battu; le Fédéri m’a fait des reproches et j’ai tapé; ça devait arriver.

--Il t’aura fait du mal! Fallait pas te battre, voyons! Fallait t’en venir! Comment allons-nous faire pour le gage? Ta chemise est perdue!

Elle avait les larmes aux yeux en rapprochant les lambeaux d’étoffe. Il la repoussa, et soudain, la voix douloureuse:

--Laisse-moi! cria-t-il. Ah! j’ai tort? Ah! on m’appellera femme de ville et pouilleux et je serai là et j’écouterai sans rien dire? Tu crois ça, toi!

Les voisines entendant ces éclats de colère étaient accourues:

--Qu’y a-t-il, Jésus?

--Ce qu’il y a, mes commères! Il y a que les gars des Marandières m’ont embêté et que j’ai tombé dessus; et que celle-ci me le reproche à cette heure! Oui, Delphine, on m’a dit que tu étais une fainéante et une ruinée; moi, je suis un chercheur de pain. Et il aurait fallu que je me taise? J’en ai assez! Nous autres valets qui nous tuons pour les patrons, on nous mettra sous les pieds; parce que je suis un crève-de-faim, les gens me cracheront à la figure! Nom de Diou, qu’ils y viennent!

Soulevé de colère, le poing haut, haletant, superbe, il défiait tous ceux qui l’avaient fait souffrir dans sa jeunesse et ceux pour qui il avait travaillé et ceux pour qui il trimerait encore, demain et toujours.

Delphine pleurait en dorlotant la petite qui s’était réveillée au bruit. Les voisines s’efforcèrent de les apaiser: ces choses-là arrivaient à tout le monde; on avait vu bien d’autres valets enrager. Chez les Loriot surtout, cela n’était pas étonnant! Ils avaient grand tort, tous les deux, de se faire un cassement de tête d’une si petite affaire.

Séverin, un peu calmé, changea de chemise et sortit dans le jardin, où Delphine ne tarda pas à le rejoindre; toute la soirée, il bêcha sans desserrer les dents.

A la nuit tombée, quand les hommes des creux-de-maisons furent rentrés et qu’ils surent comment Pâtureau, relevant une injure qui les atteignait tous, avait corrigé le gars des Marandières, ils approuvèrent bruyamment. Tous détestaient Frédéric et ils eussent souhaité une correction plus complète; même, l’un d’eux, le Surot, un fort en gueule, tantôt valet, tantôt scieur de long, ricana:

--A ta place, je n’aurais pas jeté ma fourche, non! s’il s’était amené, je l’aurais enfilé comme un barbot.

Maufret haussa les épaules:

--Tu dis des bêtises, Surot; s’agit pas d’abîmer les hommes.

Puis, se tournant vers Séverin:

--Tu as fait tout ce qu’il fallait, mon vieux, peut-être même que tu en as trop fait. As-tu ton argent? Tu n’as pas ton argent?

--Vous pensez, Maufret, que j’ai songé à autre chose, quand ils se sont jetés sur mon dos comme des bêtes.

L’autre crachota:

--Ils te feront des misères; je les connais, les grippe-sous. Tu as cogné; ils te menaceront d’un procès pour ne rien donner; ils savent que nous avons toujours tort devant le juge. Faut pourtant que tu sois payé!

--Je crois bien! je ne leur ferai pas cadeau d’un liard.

--Euh! qui sait? J’en ai bien connu d’autres... Tu ne sais pas, mon gars: quand Delphine ira chercher ton argent, elle emmènera celle de chez nous. Tu comprends, ta femme n’est point sotte, mais c’est jeunet, ça manque de hardiesse; Victoire, elle, en a vu de toutes les couleurs, et Dieu merci, elle a toujours la langue plus pointue qu’un aspic. Il faudra y aller le dimanche matin pour tâcher de trouver Loriot qui est encore d’arrangement; si la Louise était seule, elle ne donnerait rien, la vieille garce!

Maufrette, un enfant suspendu à sa longue mamelle, parut dans la clarté, sur le seuil de la porte. Sa petite tête presque chauve et sans résille surmontait étrangement son gros corps; elle avait un ventre énorme qui ne se dégonflait plus aux accouchements; son jupon court levait par devant, laissant voir ses chevilles nues.

Elle venait d’entendre les paroles de son homme.

--Y a pas de crainte à avoir, Pâtureau! cria-t-elle de sa voix aiguë; j’irai la trouver, moi, la Loriote, et même je lui ferai une belle morale!

--Si tu veux, reprit Maufret, tu lui feras la morale, mais quand tu auras l’argent!...

* * * * *

Le dimanche suivant les deux femmes allèrent donc aux Marandières.

Contre leur attente, Loriot n’y était pas. La Louise, en les voyant venir, avait fermé la grande porte du côté de l’aire; mais elles firent le tour des bâtiments et entrèrent par le fournil. La vieille, manches relevées, était penchée sur un seau d’eau grasse au fond duquel elle écrasait des pommes de terre bouillies; elle les regarda en dessous sans tourner la tête, puis comme si elle eût été seule, elle se releva et sortit. Les deux autres l’entendirent qui grommelait après les cochons et qui traînassait ses sabots avec l’air de ne pas se hâter.

Alors, la Maufrette s’avança sur le seuil et cria:

--Loriote, si ça ne vous ennuie pas, vous viendrez ici; nous avons affaire à vous; et puis nous sommes pressées, vu que c’est l’heure de la messe.

--Ah! moi, j’ai affaire à mes gorets, rien ne presse chez nous.

Il fallut attendre; à la fin elle revint et laissant tomber son seau:

--A cette heure, que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Nous venons pour l’argent; dis-lui ton compte. Delphine.

Delphine, un peu effrayée par cette grande vieille, balbutia:

--Dame! Séverin a enragé le quinze; ça fait juste vingt-deux pistoles.

La Loriote ricana:

--Vingt-deux pistoles! Tu sais compter, jarni! cela en vaudrait tout au plus dix-huit, puisque c’est le temps d’ouvrage qui reste à faire. Mais c’est pas tout ça! notre valet a enragé, il a battu ceux d’ici; nous ne lui devons rien.

--Par exemple! fit Maufrette.

--Toi, Maufrette, ça ne te regarde pas; tu aurais mieux fait de rester moucher tes drôles. Vingt-deux pistoles! Vous pouvez tourner vos sabots, mes belles, vous n’aurez pas un denier.

--Nous tournerons nos sabots quand nous aurons l’argent, reprit Delphine. Séverin a dit que si vous ne le payiez pas tout de suite, il vous mènerait à l’audience.

--A l’audience! Eh bien! tu peux lui dire que j’en ai grand’peur; oui j’en ai grand’peur, ma foi!

--Vous n’en avez pas peur, dit Maufrette; sûrement, vous y allez plus souvent que nous; quand ce n’est pas avec les valets, c’est avec les voisins. Seulement, il y a des gens qui m’ont dit que le juge de paix commençait à être las de vous et que si vous retourniez encore lui donner de l’ouvrage, ça vous coûterait chaud.

La Loriote ouvrit la fenêtre et cria du côté des écuries:

--Fédéri! Ho! Fédéri! viens donc!

Frédéric arriva; il avait un œil enflé et bleu.

--Tenez, mes belles, voilà comment Séverin a arrangé celui-ci; il l’a quasiment estropié; sans nous, il le tuait. Eh bien! allons-y, à l’audience si vous voulez! Nous verrons s’il n’attrape point de la prison, ton homme, ma petite Delphine!

Maufrette voyant que tout était perdu, vira sur ses jambes de cane et s’approchant de Frédéric, lui cria sous le nez.

--Ah! t’es mouché, chenaille de malédiction! t’as trouvé ton maître! Maintenant, il va te mener à l’audience et si la crapule te soutient, on verra du moins que tu as été corrigé!... Et les gens riront; tout le monde sera content;... et tu en recevras d’autres, c’est moi qui te le dis; les drôles de quinze ans voudront t’empoigner pour essayer leur force. Ah! ton valet t’a ménagé; ce qu’il aurait dû faire, c’est te casser les reins! Mais il a eu pitié de toi, méchant coq châtré!

Le gars avait pâli; une terrible lutte s’engageait entre son avarice et son orgueil. Pour gagner à cette audience, il faudrait avouer qu’il avait été battu; et c’était vrai qu’on en ferait des gorges chaudes et qu’on en parlerait longtemps. Cette pensée lui était si cruelle que l’orgueil l’emporta.

Il se mit à rire en homme qui n’attache pas grande importance aux cancans des femmes.

--As-tu fait ton compte, Pâturelle?

--Oui, dit Delphine, ça fait vingt-deux pistoles.

--Non, ça ne fait pas vingt-deux pistoles; mon compte, à moi, est de vingt pistoles; je m’en vas te les donner.

--Jamais de la vie, par exemple! gronda la mère en se mettant devant l’armoire.

Mais il l’écarta, ouvrit le tiroir et prit un billet de cent francs et des louis. Il riait encore.

--Tais-toi, m’man! que je paye ces crève-de-faim. L’autre jour, j’ai payé le gars. Ça ne paraît pas sur lui, mais je l’ai bien touché quand même; hé! hé! il a eu son compte. Aujourd’hui, je veux donner à sa femelle son compte de sous.

Il déplia le billet et aligna les louis sur la table. La Loriote se jeta en avant.

--T’es fou, Fédéri! Serre ça!

De sa main couverte de lavures, elle agrippa un louis; alors Maufrette ramassa vivement le reste et le mit dans la poche de Delphine.