Part 2
Lorsque Séverin arriva à Clazay, les gens étaient sortis de l’église. Sur la place, les hommes, fatigués d’immobilité, s’étiraient et plaisantaient. Beaucoup ne le reconnurent pas. Il s’avança, saluant à droite et à gauche, et s’enquit de son ancien patron: personne ne l’avait vu, il n’était sûrement pas à la messe. Alors Séverin, gêné par les yeux fixés sur lui, désappointé aussi sans trop savoir pourquoi, se joignit à un groupe de jeunes gens et entra à l’auberge. Il fit sensation, mais moins qu’il ne l’avait espéré; d’autres hommes entraient qui, après un bref salut, se mettaient à jouer aux tables voisines sans plus s’occuper de lui.
Comme l’aubergiste était en même temps marchand, les femmes des métairies venaient pour de la vaisselle et de l’épicerie. Leurs filles, sérieuses et raides sous la lourde coiffe, entraient aussi et coulaient vers le galant attablé un regard rapide et sournois. Quelques-unes plaisantaient avec les hommes et montraient gaiement la franche hardiesse de leurs yeux luisants. Bien qu’elles le regardassent beaucoup, elles ne s’adressaient pas à Séverin, qui était devenu étranger durant cette longue absence.
Lui, parlait peu, s’effaçait. Ayant commencé une partie, il ne s’occupa plus que de ses cartes. Une épaisse buée encrassait les carreaux de la fenêtre en face de lui; au dehors, la pluie tombait. Il s’attarda dans cette auberge à jouer et à manger des fouaces très dures qui lui rappelaient un peu les biscuits du régiment.
Enfin, vers quatre heures, il partit. Malgré le vin qu’il avait bu, il était triste et fatigué. Il songeait avec une sorte de jalousie que les amis quittés à Bressuire étaient déjà dans leurs métairies, au milieu des frères et des sœurs qui fêtaient leur retour. Son retour, à lui, personne n’y faisait attention. Jamais dans sa vie d’homme il n’avait souffert de son isolement avec autant de violence. Il se recorda de nouveau la bonté de sa mère, la pauvre Pâturelle morte de la toux au temps de la guerre. Morte, la mère si douce, mort, le petit Désiré si triste d’être au monde, mort aussi le père, si dur au mal et si ingénieux pour les siens. Il n’avait plus que Victorine, et Victorine non plus n’était plus là pour lui faire accueil: elle lui avait fait marquer sur sa dernière lettre qu’elle suivait ses patrons en Vendée. Il ne la reverrait pas avant la Toussaint.
Sous la pluie fine, Séverin marchait lentement, un peu courbé, comme aux jours de son enfance, quand il rapportait au creux-de-maison le bissac de pain mendié. Une lueur jaunâtre tombée du soleil éteint traînait sur la route. Les prés bas, ayant gardé l’eau des averses précédentes, luisaient vaguement comme des miroirs sales; et les maisons isolées, les chaumières toutes menues, accroupies sous les arbres, semblaient subir la flétrissure de cette fin de jour avec la résignation de pauvresses négligées.
Arrivé en haut de la butte des Trois-Puits, près du village de Jolimont, Séverin aperçut le rideau de peupliers qui cachait le moulin des Bernou. Il sauta un échalier et prit un chemin de traverse conduisant à la Petite-Rue.
Bernou était justement sur le seuil; dès qu’il aperçut Séverin, il cria, penché vers l’intérieur de la maison:
--Le voilà! le voilà, le soldat!
Puis, sans hâte, il s’avança vers l’arrivant.
--Bonjour, garçon! Comme te voilà fort! On dirait un homme! Quelles moustaches! Venez donc voir, les femmes!
Les femmes embrassèrent tour à tour l’homme aux moustaches. Elles étaient trois: la grand’mère, une petite vieille rose et ratatinée; la maman Bernou, qui commençait à grisonner, et une autre que Séverin hésita à reconnaître, ce qui les fit bien rire.
--Comment! tu ne te souviens pas de Fine?
Si, il se souvenait bien de tout le monde; mais Fine n’était, à son départ, qu’une gamine, et il était surpris de retrouver une jolie meunière capable à elle seule de mener la maison et bien plus capable encore de faire tourner la tête aux gars du pays.
Auguste, le frère, était au bourg de Coutigny; il arriva quelques minutes après. Lui aussi avait beaucoup forci. Il était content de revoir Séverin, oui, bien content. Il expliqua pourquoi. Il s’était querellé un jour avec le valet, un fainéant, disait-il, et le père, donnant raison à son fils, avait congédié l’autre. Mais, depuis, il avait fallu trimer pour deux.
--Maintenant que te voilà, ajouta-t-il, nous aurons de l’aise. Tu iras à la pochée pendant que je ferai la terre.
--Ça sera dur, dit Bernou, ça sera dur pour tes mains de bourgeois, maintenant qu’il va falloir travailler.
Séverin, distrait par la petite qui taillait pour la soupe de minces lamelles dans le chanteau de pain gris, répondit négligemment:
--Oui, va falloir travailler... mais je n’ai pas peur!
En mangeant, ils parlèrent des choses qui s’étaient passées au moulin durant ces quatre ans. Cela marchait doucement, tout doucement; on louait trop cher; le propriétaire, avocat à Poitiers, n’était pas mauvais, mais on avait affaire à un régisseur insolent et tracassier qui s’enrichissait pendant que les locataires faisaient des dettes; l’eau avait manqué pendant deux étés et le moulin avait perdu des pratiques.
--Tu vois, disait Bernou, passé ces deux mois où l’ouvrage presse, nous ne pourrons pas te garder; tu serais trop fort de prix pour nous. Nous nous entendrions bien pourtant; Guste et toi, vous ne vous battriez pas, je pense.
Le garçon, en guise d’approbation, donna à Séverin une bourrade amicale. Mais Delphine riait sournoisement en pelant une pomme. Elle dit, avec un air de vouloir faire fondre un gros secret sous sa langue:
--Ils ne se battraient pas? Cela dépend bien!
--Comment! Cela dépend bien! Et de quoi cela dépend-il?
--De Marichette, donc!
Le Guste devint rouge comme une framboise.
--Tais-toi, canette! dit le père.
Ils avaient fini de souper. Bernou cherchait sa pipe.
--As-tu du gros tabac, clairon? fit-il; as-tu songé à nous, au moins, avant de revenir?
Séverin désigna du doigt sa musette qui séchait sur une chaise.
--Donne donc mes biens, Fifine.
La jeune fille éleva la musette au-dessus de la table et fouillant sans gêne, éparpilla deux ou trois mouchoirs, une pipe à tête de Turc, un cahier roulé et trois paquets de tabac.
--Et moi! cria-t-elle, je n’ai rien, moi?
Séverin, en vérité, avait bien pensé à elle; il avait marchandé un petit crochet d’argent pour sa chaîne à ciseaux, mais il avait reculé devant la dépense. Il s’en voulait beaucoup à présent qu’il la trouvait si galante, et il regrettait l’achat de la pipe.
La petite, du reste, n’attachait aucune importance à cet oubli. Elle s’empara du cahier.
--C’est bien! dit-elle, puisque tu ne m’as rien apporté, je garderai ton cahier.
Elle l’ouvrit malgré Séverin; un titre énorme flamboyait à la première page.
--Des chansons! Nous allons nous amuser.
Il contenait, ce cahier, des chansons patriotiques, des complaintes, puis d’extravagantes ordures. Chaque soldat en avait un semblable à la caserne. Pendant les longs dimanches désœuvrés, les savants de la compagnie y écrivaient à tour de rôle et signaient au bas des pages au milieu d’un beau paraphe.
Delphine tourna quelques feuillets, puis brusquement fit la moue, et, très rouge, lança le cahier sur la table.
--Canette, dit Bernou, va avec ta mère faire le lit dans l’écurie.
La jeune fille sortit. Auguste, très éveillé, avait ramassé le cahier; malgré sa curiosité, il dut le fermer car il lisait mal l’écriture. D’ailleurs, Séverin lui présentait la belle pipe à tête de Turc.
Ils fumèrent lentement; la torpeur qui précède le sommeil pesait sur Séverin; les cris de la chambrée, le brouhaha de l’appel lui manquaient sans qu’il s’en rendît bien compte.
--Nous devrions nous coucher, dit Bernou; tu dors déjà, mon gars.
--C’est vrai, patron; il me semble que j’ai la tête vide; comme c’est tranquille, ici!
Delphine justement revenait avec la lanterne; son frère se leva et ils conduisirent Séverin dans l’écurie où était dressé le lit du valet.
--Tu vois, dit Delphine en montrant le coffre, tu mettras tes hardes ici. Voici ta chaise et puis voici ton lit; je l’ai brassé bien mou, et il en avait besoin: personne n’y couchait depuis le départ d’Étienne, l’autre amoureux de Marichette.
Évitant une bourrade de son frère, elle ajouta avec une volonté bien évidente de taquinerie:
--Non, non, ce n’est pas pour l’ouvrage que vous vous êtes fâchés! C’est à cause de la Mariche, que je te dis! Figure-toi, Séverin...
--Ne l’écoute pas! cria Auguste; elle est plus vicieuse qu’une bique; et puis, elle fera bien de tenir sa langue, parce que je sais des choses, moi aussi, et je pourrais nommer ses amoureux.
Il avait pris la lanterne pour aller voir aux bœufs; l’étable étant séparée de l’écurie par une petite grange, les deux autres restèrent dans l’obscurité.
Et tout de suite Séverin fut très gêné. Cette Delphine, si malicieuse et si fraîche, avait éveillé en lui un trouble charmant; il lui en voulait, par exemple, d’avoir des amoureux. Il faisait très noir et il ne la voyait qu’à peine, bien qu’elle fût accotée au coffre tout près de lui. Elle ne parlait pas et lui aussi cherchait en vain des mots; elle devait le trouver bien sot: et pourtant, quoi dire après ce silence déjà long?
Il se pencha et il sentit qu’elle se reculait un peu; alors, brusquement, sans trop savoir ce qu’il faisait, il la souleva de terre et il posa ses lèvres au hasard, dans le cou, sous les cheveux tièdes, et il appuya bien fort.
Elle eut un rire étouffé d’enfant chatouilleux; puis elle se dégagea lestement, en fille habituée déjà aux hardiesses des galants.
Auguste revenait; il posa sa lanterne sur le coffre; on se souhaita le bonsoir, et le frère et la sœur sortirent de l’écurie.
Séverin, nerveux, n’était plus pressé de dormir. Machinalement, car sa pensée était absente, il plia ses habits comme à la caserne, et les plaça sur le coffre.
Puis il examina son logis. Rien n’y était changé. La toiture était toujours tapissée d’innombrables toiles d’araignées; quelques-unes pendaient, lourdes comme des loques de baudets guenilleux. Des rats se poursuivaient et farfouillaient sous la paille avec de petits cris aigus; un gros déboula d’un râtelier et se mit à se promener tranquillement sur le bord de la mangeoire.
Avant de souffler sa chandelle, le jeune homme eut un sourire en reconnaissant ses anciens compagnons de nuit: deux mulets, deux vieux mulets de gros trait, sales et vicieux comme des hommes.
CHAPITRE II
LE FARINIER DE LA PETITE-RUE
L’automne, cette année-là, fut doux comme un sourire, et le nouveau farinier de la Petite-Rue sentit la joie de travailler.
Un soleil vigilant balayait la brume, séchait l’eau jaune des fossés, lustrait une dernière fois la verdure neuve des pâtis.
Un soleil attendri veillait aux semailles. De toutes parts on préparait la terre et on recouvrait le froment. Dans les champs découverts des hauteurs, dans les ouches étroites mangées de châtaigniers, dans les vieilles terres à seigle, dans les landes défrichées où l’on jetait de la chaux, partout, chez les métayers qui liaient huit bœufs, chez les petits bordiers qui n’avaient que deux vaches, on retournait l’argile jaune ou brune. Il y avait des voix proches et criardes; d’autres, innombrables, venaient des métairies lointaines dont les arbres de clôture portaient les bords pâles du ciel. Cela faisait une rumeur continue trouée de temps en temps par le grincement d’un versoir ou le ioulement d’un petit toucheur de bœufs.
Séverin suivait allègrement sa carriole sur les routes grises.
A travers les haies, plus claires déjà à cause des premières feuilles tombées, il apercevait les laboureurs et il souhaitait qu’ils le reconnussent. Il se haussait un peu et faisait claquer son fouet; parfois il enjambait le fossé et s’accrochait aux aubépins pour plaisanter avec des gens au repos. Il marchait sur les accotements couverts d’herbe grasse et de fougères fléchissantes. Les grelots de son mulet tintaient devant lui; et ses pensées, claires, carillonnaient aussi, carillonnaient pour son insouciance et sa santé joyeuse.
Son idée s’en allait un peu vers les filles.
Avec les quelques sous qu’il avait gagnés au service en lavant des doublures et en astiquant des cuirs, il s’était acheté une blouse à raies blanches, une casquette assortie et une paire de chaussons ferrés pour monter à l’échelle des greniers.
Il se trouvait avenant, et il relevait ses moustaches avant d’entrer dans la cour des fermes.
Les femmes, le plus souvent, allaient l’aider à mesurer le blé. Il aimait que ce fussent les jeunes, les servantes.
Il n’avait jamais été si jovial. Lui qu’on réputait silencieux, il se plaisait maintenant à bavarder, et il savait raconter les choses qui font rire.
Un lundi matin, en arrivant aux Pelleteries, il pensa:
--Tiens, je vais donc la voir, cette fameuse Marichette!
Marichette était en effet servante chez les Larin, et il avait un sac pour eux. Il l’avait connue toute petite, cette fille, car c’était une ancienne cherche-pain. Ils avaient grelotté aux mêmes portes et, comme elle était plus jeune que lui, il avait dû maintes fois la pousser au derrière afin qu’elle pût passer les échaliers. Devenue grande, son nom était sur les lèvres des gens, car elle était aguichante et provoquait les gars.
Marichette reconnut Séverin dès qu’elle l’aperçut dans la cour, et elle montra une joie bruyante. Elle était drue et saine et, malgré son front bas, jolie avec ses yeux hardis et ses lèvres riches.
--Tu viens pour la pochée, maintenant! dit-elle; le métier ne plaît donc plus à Guste?
--Non, répondit-il; on raconte que tu l’as battu un jour qu’il voulait t’emporter au moulin dans son sac; est-ce vrai?
--C’est vrai; bien sûr! Je ne suis pas une fille qu’on emporte, moi; essaye, tu verras!
Elle ajouta se parlant à elle-même:
--Peuh! un mioche!
--Qui, un mioche?
Mais déjà, précédant Séverin, elle était au grenier, cherchant un sac qu’elle apporta et déplia avec de jolis rires inutiles.
Grande, elle maintenait haut l’ouverture pour fatiguer le jeune homme, et elle lui secouait sous le nez la toile enfarinée. Quand le sac fut plein, elle le souleva et le porta elle-même au bord de l’échelle. Séverin s’extasia sur sa force; il s’offrit pour épousseter son corsage où de la farine s’était déposée, mais elle lui rabattit le poignet et le lui tordit en manière de jeu, car elle était forte comme un homme et gaie comme une taure bien nourrie. Puis, quand Séverin fut descendu dans l’échelle pour agripper son sac à col tordu, elle lui marcha sur les doigts. Alors il empoigna la jambe qui se démenait, et ses doigts glissèrent entre les genoux jusqu’à la peau tiède. Puis il s’enfuit, le sang aux tempes, pendant que Marichette, point fâchée, secouait ses jupes comme pour en faire tomber un rat.
Séverin, les jours suivants, songea plus d’une fois à Marichette; et quand il revint aux Pelleteries, il se sentit tout à la fois heureux et tremblant en apercevant la mère Larin dans son carré de choux, au bout du jardin. Comme il le prévoyait, ce fut encore la servante qui vint l’aider à mesurer le grain.
Le travail fait, ils causèrent. Elle plaisantait librement; accroupie près du tas pendant qu’il liait le sac, elle plongeait dans le froment ses bras rouges qui devenaient très blancs au-dessus du coude, et elle riait de son rire encourageant de bonne fille. Il perdit la tête; il se baissa sans une parole; il la renversa d’un geste hardi et sa bouche écrasa les belles lèvres de chair rouge gourmandes d’amour. Elle, souriante, s’abandonnait, glissait, la poitrine soulevée. Mais un bruit soudain les mit debout: le sac étroit et mal lié venait de tomber, le blé croulait sur leurs jambes. La vieille Larin revenait de l’ouche; il fallut vite réparer le dommage...
En arrivant, le soir, à la Petite-Rue, Séverin trouva Delphine dans la cour, au bord de l’écluse. Elle jetait devant elle, à l’endroit où les petits vairons tourbillonnent dans l’eau mince, des croûtes moisies et des pommes de terre écrasées.
Les canes, commères goitreuses, se hâtaient avec un dandinement grotesque. Entre les vergues, sur l’eau unie et noire, les oies tard prévenues--des oies doubles, monstrueuses, collées par leur ventre blanc--venaient à toute rame, claquant du bec, le cou tendu et querelleur.
Delphine s’amusait de la gourmandise de ses bêtes; elle avait ses préférées; elle trompait les autres par des feintes, les éloignant d’un geste généreux de sa main vide et laissant tomber à ses pieds un gros paquet de pâture.
Haute et mince et ronde de poitrine, avec sa peau fraîche de blonde et ses yeux transparents comme l’eau des belles éclusées, elle résumait la douceur claire du jour finissant. Elle était la meunière, la jolie meunière des refrains de ronde, la fille leste et malicieuse qui chante--ô gué!--près des eaux frétillantes.
--Comme tu reviens tôt! dit-elle; n’as-tu donc pas fait la tournée des Marandières?
--Si! les Marandières, Jolimont, la Grange-Neuve, les Pelleteries; mais les routes sont belles, et j’ai trotté.
--Ah! tu es allé aux Pelleteries; tu as vu les Larin, alors, et leur chambrière... Une belle fille, dis? et pas fière!
Séverin s’emporta contre le mulet; son poing heurta la grelottière; il ne répondit pas.
Depuis le soir de son retour, il était très réservé avec Delphine. Il s’était dit qu’il ne pouvait rien y avoir entre cette fille du meunier et un gars comme lui. De mauvais bruits circulaient bien sur les Bernou; on parlait de pertes d’argent, de dettes accumulées; mais il n’en croyait pas grand’chose. Le moulin tournait toujours joliment, et le Guste avait toujours de l’argent en poche pour faire une partie le dimanche entre messe et vêpres. Jamais la fille de cette maison n’écouterait sérieusement un valet qui avait cherché du pain!
Il la sentait toute fraîche de cœur, et il était trop fier pour songer à abuser de cette fraîcheur. Depuis le baiser rapide pris dans l’écurie le premier soir, il n’avait risqué aucune galanterie, même pas celles qu’il se permettait couramment avec les filles.
Il s’approuvait cruellement d’être honnête. Il s’était dit avec violence: cette fille est trop riche pour moi qui suis un gars de rien; je n’y penserai plus.
Il y pensait toujours...
Il portait son image en lui comme une joie mélancolique--comme un remords aussi quand son désir était allé vers d’autres. Et c’est pourquoi, maintenant, il avait honte et ne pouvait pas répondre.
Delphine vit que, sans y penser, elle avait touché juste. Elle jeta ses dernières pommes de terre, enleva son tablier en toile brune et rentra pour faire chauffer la soupe. Puis elle servit le valet, qui mangeait tout seul à son retour des tournées.
Et elle ne parlait pas, à cause du tremblement qu’elle sentait en elle.
CHAPITRE III
MARICHETTE
Séverin se gagea chez les Loriot des Marandières. Il y avait de meilleurs maisons pour les valets. Ceux qui y étaient passés ne cachaient pas que la soupe y était souvent mal beurrée et qu’il fallait y trimer dur. Mais Séverin n’avait pas trop le choix, la saison étant avancée; de plus, le prix le tenta: vingt-quatre pistoles du premier de l’an à la Toussaint.
Ils étaient quatre pour faire la terre: Frédéric, un grand sec de vingt-six ans, labourait et menait le travail; un jeune gars de seize à dix-sept ans effeuillait les choux et s’occupait du fourrage; Séverin allait second, et le père Loriot donnait un coup de main après le pansage.
La patronne était une grande femme osseuse de cinquante ans. Elle était avare et grondeuse, et nul ne s’en apercevait mieux que son beau-père, le vieux Francet, qui était depuis dix ans au coin du feu. Il ne servait plus de rien, ce pauvre vieux, mais il ne mourait pas. Il avait eu deux attaques; on attendait la troisième. Dès la première, il n’avait plus marché que difficilement; il s’était alors montré un peu exigeant, allant jusqu’à demander qu’on le promenât dans l’aire, les jours de soleil. C’est qu’il n’avait pas été commode dans son temps! Mais sa bru l’avait dressé.
Il était revenu quasi en enfance maintenant et passait toutes les journées dans son petit coin, tendant vers les bûches ses pieds nus dont la peau jaune devenait fine à force d’immobilité. De sa main droite restée libre, il s’amusait petitement, jetant du sel dans la flamme ou cassant, à même la chandelle, des morceaux de résine qu’il faisait brûler quand il était seul.
On ne lui avait pas supprimé tout à fait le tabac, à cause du monde, mais la Loriote le rationnait; il ne fumait que le soir après la soupe. Comme il n’avait plus de dents, il fallait, pour qu’il pût tenir sa pipe, entortiller un linge au bout. Il tétait ce linge avec une gourmandise d’enfant.
Quelquefois la bru se fâchait:
--Encore une pipe! Goulagne! ça ne sera point! Fédéri, couche le vieux!
Ces soirs-là, le bonhomme faisait semblant de pleurnicher, ou bien il sacrait de tout son souffle, car il n’avait plus conscience du péché.
Rude maisonnée, en somme; on n’y riait guère. Le patron seul était jovial au retour des foires; mais alors la bourgeoise en avait pour une semaine à gronder et à faire claquer les portes.
Frédéric, lui, s’enivrait tristement deux ou trois fois l’an, le premier jour des fêtes doubles; mais il ne se dérangeait jamais les jours ouvriers. On ne lui connaissait pas de bonne amie, et les filles riaient de lui en revenant des vêpres. Il était d’ailleurs très laid, car il avait eu la picote, et il était resté tout grêlé--grêlé comme un crapaud, disaient, de loin, les petits polissons du pays.
Il avait hérité de sa mère une terrible avarice et une ardeur hargneuse au travail. Il poussait de l’avant comme un bœuf rouge. Ses longs bras avantageux en faisaient un moissonneur sans pareil; mais Séverin le tenait à la fauche. Maigre, lui aussi, et plus souple, il allait aisément, surtout dans les prés secs où le dessous ne résiste pas. Il prenait plaisir à chasser l’autre devant lui.
--Prends garde à tes talons, Fédéri! Range au bout!
Le gars rageait tout bas, jaloux de ce que le valet tondît plus ras et plaçât plus large.
Dès que le soleil montait, pour être plus à l’aise, ils laissaient leurs sabots, sortaient leur chemise de leur brayette, et hardi! Ils travaillaient ainsi seize ou dix-sept heures par jour sans autre repos que le temps des repas et une «mérienne» d’un quart d’heure.
Le père Loriot, qui se vantait de toute chose quand il avait bu, disait le soir des jours de foire:
--Le valet de chez nous! vous n’en avez pas de pareil! Il est allant, le bougre! Frédéri et lui s’en font voir; quand je les mets de front, ça fait un fameux joug!...
Au fond, le valet et le gars ne s’aimaient guère; mais il n’y avait rien à dire contre Séverin: il tapait dur, étant glorieux de son travail.
A la Toussaint, il resta aux Marandières pour trois cents francs, ce qui était un bon prix. Loriot lui ayant avancé quatorze pistoles sur son gage de l’année précédente qui était de vingt-quatre, il ne lui revint que cent francs.
Il s’acheta des hardes neuves, une faucille et une paire de grosses mitaines pour faire les fagots d’épines. Il lui resta une cinquantaine de francs pour les menues dépenses.
Il sortait rarement autrement que pour aller à la messe; il ne fréquentait pas les veillées où l’on joue, parce qu’il maniait mal les cartes et qu’il lui était arrivé de perdre jusqu’à quinze sous en une seule soirée. Quelquefois, le dimanche, aux Marandières, quand c’était son tour de garder, il jouait aux boules avec les voisins. Le village comprenant deux autres fermes, ils étaient toujours trois ou quatre à s’ennuyer, après le pansage; ils faisaient alors une partie, mais d’amitié, sans risquer d’argent.
Séverin semblait également dédaigneux des choses de l’amour; les manigances des filles avaient l’air de l’agacer. Il se vieillissait et se mêlait aux conversations des hommes d’âge.
Parfois, à Coutigny, il rencontrait Delphine; la petite disait:
--On ne te voit jamais, Séverin; voilà longtemps que Guste te réclame pour l’aider à pêcher.