Part 11
Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre. Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri. Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.
Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain; ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent. «J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre. Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame, je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos? Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne heure, reprit le vieillard, mais partons.»
Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. «Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique, dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi, s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme, c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il! Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond; pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, & puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas, reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette; la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit toutes les actions.
Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on chantoit en chorus:
Où peut-on être mieux Qu’au sein de sa famille?
Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux. Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite; aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.
De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_; c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle, disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps, Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait: tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat & la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais, qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à ce compte, je consens à tout.»
Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.
Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.
Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_.
* * * * *
LA MERE.
Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire?
EMILIE.
Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette.
LA MERE.
Vous sçavez ce qu’il faut pour cela?
EMILIE.
Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas?
LA MERE.
Quand il vous plaira.
EMILIE.
Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.
LA MERE.
Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.
DOUZIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?
LA MERE.
Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations pour le reste de la journée.
EMILIE.
Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez... ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra mieux.
LA MERE.
Cela vaudra mieux que quoi?...
EMILIE.
Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez, puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble.
LA MERE.
Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.
EMILIE.
Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.
LA MERE.
Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me dire?
EMILIE.
Oui, Maman, mais commencez.
LA MERE.
Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation.
EMILIE.
Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes devoirs?
LA MERE.
S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous en avons parlé à la bonne heure.
EMILIE.
Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties ensemble.
LA MERE.
Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop?
EMILIE.
Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien, moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, & nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique.
LA MERE.
Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son impertinence.
EMILIE.
Elle avoit pourtant grand tort.
LA MERE.
C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite.
EMILIE.
Je le crois.
LA MERE.
Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.
EMILIE.
Oui Maman!
LA MERE.
Et en quoi?
EMILIE.
Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle, qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre.
LA MERE.
Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort?
EMILIE.
Non Maman!
LA MERE.
Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi, elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la faute que son étourderie lui a fait faire.
EMILIE.
Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence à tout le monde.
LA MERE.
Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux.
EMILIE.
Est-ce que la politesse est de la fausseté?
LA MERE.
Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait.
LA MERE.
La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple marque d’égards.
EMILIE.
C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la prodiguer que d’y manquer.
EMILIE.
Et l’autre?
LA MERE.
Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion s’en présentera.
EMILIE.
Pourquoi pas à présent, ma chere Maman?
LA MERE.
C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment où l’exemple se présentera.
EMILIE.
Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au monde!
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir, cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle?
LA MERE.
Nanine.
EMILIE.
Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée?
LA MERE.
C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru.
EMILIE.
Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai? Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit: Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je ne sçais plus?
LA MERE.
Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre.
EMILIE.
Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.
LA MERE.
Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment.
EMILIE.
Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas la punir.
LA MERE.
Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout cela?
EMILIE.
Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous plaît!
LA MERE.
Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous diriger & nous guider.
EMILIE.
Oui, cela est vrai.
LA MERE.
Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices comme le Comte d’Olban.
EMILIE.
Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur?
LA MERE.
Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient.
EMILIE.
Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité.
LA MERE.
Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille. Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement.
EMILIE.
Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, & je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus jamais me montrer.
LA MERE.
Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime & la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice bas & avilissant.
EMILIE.
Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis.
LA MERE.
Quoi?
EMILIE.
L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi je m’en souviens bien.
LA MERE.
Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que vous vous en souvinssiez.
EMILIE.
Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner?
LA MERE.
Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez.
EMILIE.
Voyons.
EXTRAIT des Principes moraux.
«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je sentirai pour aimer la vertu.
«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume.
«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai pas fait la veille.
«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice. Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure.
«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez les plus douces occupations de ma vie!
«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur d’aimer & d’être utile.
«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres.
«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr.
«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre, parce qu’ils sont assez punis d’être méchants.
«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre.
«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers & ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose. Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée.