Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 9

Chapter 93,912 wordsPublic domain

Mais vous avez rendu un autre oracle, dont je me souviens. Il est des choses que j’ai oubliées, il en est que je passe sous silence, pour courir à celles qui me pressent de vous rendre témoignage. Cet oracle, vous l’avez rendu par la bouche d’un évêque, votre serviteur, nourri dans votre Église, exercé au maniement de vos Écritures. Elle le priait un jour de vouloir bien entrer en conférence avec moi, pour réfuter mes erreurs, me faire désapprendre le mal et m’enseigner le bien (elle sollicitait ainsi toute personne qu’elle trouvait capable); mais il s’en excusa avec une prudence que j’ai reconnue depuis, et lui répondit: que j’étais encore indocile, étant tout plein des nouveautés de cette hérésie, et des succès de disputes où j’avais, lui disait-elle, embarrassé quelques ignorants.--Laissez-le, ajouta-t-il. Seulement, priez le Seigneur pour lui. Lui-même reconnaîtra par ses lectures toute l’erreur et toute l’impiété de sa créance.--Ensuite il raconta que lui aussi, tout enfant, avait été livré aux Manichéens par sa mère qu’ils avaient séduite; qu’il avait non seulement lu, mais transcrit de sa main presque tous leurs ouvrages, et que sans dispute, sans lutte d’arguments, il avait vu tout à coup combien cette secte était à fuir; il l’avait fuie. Comme ma mère, loin de se rendre à ses paroles, le pressait d’instances et de larmes nouvelles, pour qu’il me vît et discutât contre moi:--Allez, lui dit-il avec une certaine impatience; laissez-moi, et faites toujours ainsi. Il est impossible que l’enfant de telles larmes périsse.--Ma mère, dans nos entretiens, rappelait souvent qu’elle avait reçu cette réponse comme une voix sortie du ciel.

LIVRE QUATRIÈME

Neuf années d’erreur.--Sa passion pour l’astrologie.--Mort d’un ami; violence de sa douleur.--Ses livres de la beauté et de la convenance.--Force et vivacité de son intelligence.

I

Neuf années d’erreur.

Pendant ces neuf années de mon âge, de dix-neuf à vingt-huit, je demeurai dans cet esclavage, séduit et séducteur, au gré de mes instincts déréglés; je trompais en public par les sciences dites libérales; en secret, par le mensonge d’une fausse religion: ici, jouet de l’orgueil, là de la superstition, partout de la vanité. Épris du vide de la gloire populaire, j’en étais venu à jalouser les applaudissements du théâtre, les luttes de poésie, la poursuite des couronnes de foin, les bagatelles des spectacles, toutes les intempérances du libertinage. Et demandant d’autre part d’être purifié de ces souillures, j’apportais des aliments à ces saints, à ces élus de Manès, pour que l’alambic de leur estomac en exprimât à mon intention des anges et des dieux libérateurs. Telle était l’extravagance des opinions et des pratiques que je professais avec mes amis, par moi et comme moi séduits. Qu’ils me raillent ces superbes, qui n’ont pas encore le bonheur d’être humiliés et écrasés par vous, mon Dieu, moi je confesse mes ignominies pour votre gloire, permettez-moi, je vous en conjure, de promener aujourd’hui mes souvenirs par tous les détours de mes erreurs passées, et de vous immoler une victime de joie. Car, sans vous, que suis-je à moi-même, qu’un guide malheureux penché sur les précipices? Et que suis-je, dans la santé de l’âme, qu’un nourrisson allaité de votre lait, et qui se repaît de vous, incorruptible nourriture? Et qu’est-ce que l’homme, quelque homme que ce soit, puisqu’il est homme? Qu’ils nous raillent donc, les forts et les puissants; mais confessons toujours à vous nos infirmités et notre indigence.

II

Il enseigne la rhétorique. Son commerce illégitime avec une femme. Il rejette les offres d’un devin.

J’enseignais alors la rhétorique, l’escrime de la faconde, maître vénal blessé par l’intérêt; je préférais pourtant, vous le savez, Seigneur, avoir ce qu’on appelle de bons disciples, et en toute simplicité, je leur apprenais l’artifice, non pour s’élever jamais contre la vie de l’innocent, mais pour sauver parfois une tête coupable. Et vous, mon Dieu, vous m’avez vu de loin chanceler sur la voie glissante; vous avez distingué, dans une épaisse fumée, les étincelles de cette probité qui me dévouait à l’instruction de «ces amateurs de vanité, de ces chercheurs de mensonge» dont j’étais le compagnon. En ces mêmes années, j’avais une femme qui ne m’était pas unie par la sainteté du mariage, mais que l’imprudence d’un vague désir m’avait fait trouver. Seule femme toutefois que je connusse, je lui gardais la foi; mais je ne laissais pas de mesurer par ma propre expérience tout l’intervalle qui sépare les convenances d’une légitime union, dont la fin est de transmettre la vie, et cette liaison de voluptueuses amours, dont les fruits naissent contre nos vœux, quoique leur naissance force notre tendresse.

Je me souviens encore qu’ayant voulu disputer au concours le prix d’un chant scénique, un devin me fit demander ce que je lui donnerais pour remporter la victoire; mais, plein d’horreur de ces abominables sacrilèges, je répondis que, s’agît-il d’une couronne d’or impérissable, je ne souffrirais pas que ma victoire coûtât la vie à une mouche. Je savais qu’il immolerait un odieux sacrifice d’animaux pour me gagner par cette offrande les suffrages des démons; mais ce ne fut pas au regard de votre chaste amour que je répudiai ce crime, ô Dieu de mon cœur! je ne savais pas vous aimer, ne pouvant concevoir que des splendeurs corporelles. Et l’âme qui soupire après de telles chimères ne vous est-elle pas infidèle? courtisane du mensonge, pâture des vents! Et je ne voulais pas que pour moi l’on sacrifiât aux démons, à qui ma superstitieuse créance me sacrifiait chaque jour. Mais n’est-ce pas «repaître les vents[86]» que d’alimenter ces esprits qui font de nos erreurs leurs malignes délices?

[86] Osée, XII, 1.

III

Sa passion pour l’astrologie.

Je ne cessais donc de consulter ces imposteurs, que l’on nomme astrologues, parce qu’ils semblaient n’offrir aucun sacrifice, ni adresser aucune prière aux esprits pour la divination de l’avenir. Mais la véritable piété chrétienne repousse et condamne aussi leur science. C’est à vous, Seigneur, qu’il faut confesser et dire: «Ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous[87]». Et loin d’abuser de votre indulgence jusques au libertinage du péché, il faut avoir souvenir de cette parole du Seigneur: «Voilà que tu es guéri; garde-toi de pécher désormais, de peur qu’il ne t’arrive pis[88]». C’est cette ordonnance salutaire qu’ils s’efforcent d’effacer ceux qui disent: Le ciel vous forme une fatale nécessité de pécher. C’est à Vénus, c’est à Mars, c’est à Saturne qu’il faut s’en prendre. On veut ainsi que l’homme soit pur; l’homme! chair et sang, orgueilleuse pourriture! on veut accuser celui qui a créé les cieux et ordonne leurs mouvements. Et quel est-il, sinon vous-même, ô Dieu de douceur, source de justice, qui «rendez à chacun selon ses œuvres et ne méprisez pas un cœur contrit et humilié[89]»?

[87] Ps. XL, 5.

[88] Joan., V, 14.

[89] Matth., XVI, 27; Ps. L, 19.

Je connaissais alors un homme d’un grand esprit, très habile et très célèbre dans la médecine; j’avais reçu de sa main la couronne poétique; mais c’était le proconsul, et non le médecin, qui avait couronné ma tête malade. Vous vous réservez la cure de ces maladies, ô vous, «qui résistez aux superbes et faites grâce aux humbles[90]». Et cependant, n’est-ce pas vous qui n’avez cessé de m’assister par ce vieillard, qui n’avez cessé par sa main de soigner mon âme? J’étais entré dans son intimité, et ses entretiens, sans fard d’expression, mais sérieux et agréables par la vivacité des pensées, trouvaient en moi un auditeur attentif et assidu. Aussitôt qu’il apprit, dans nos entretiens, ma passion pour les livres d’astrologie, il me conseilla avec une bienveillance paternelle de les jeter là, pour ne pas accorder à ces futilités le soin que réclament les choses nécessaires. Il ajouta qu’il s’était livré sérieusement à cette étude dans ses premières années, et avait pensé d’en faire profession pour vivre; que s’étant élevé à l’intelligence d’Hippocrate, il ne serait pas demeuré au-dessous de cette nouvelle étude, et ne l’avait finalement abandonnée pour la médecine que parce qu’en reconnaissant toutes les erreurs, sa probité lui avait défendu de tromper les hommes pour gagner sa vie.--Mais vous, me dit-il, qui pour vivre honorablement avez la rhétorique, vous qu’une libre curiosité et non le besoin de l’existence attache à ces mensonges, vous pouvez m’en croire, puisque je n’ai approfondi ces malheureuses connaissances que pour en faire mon gagne-pain.

[90] I. Petr., V, 5.

Je lui demandai d’où venait que plusieurs prédictions se trouvassent véritables, et il me répondit, comme il put, qu’il fallait l’attribuer à la puissance du sort, universellement répandue dans la nature.--Vous consultez un poète au hasard, disait-il, vous feuilletez ses chants dans une intention bien éloignée de celle qui les inspire, et vous trouvez souvent une conformité merveilleuse à votre pensée; il ne faut donc pas s’étonner qu’une âme humaine, émue d’un instinct supérieur, sans savoir ce qui se passe en elle, par hasard et non par science, rende parfois un son qui s’accorde à l’état et à la conduite d’une autre âme.

Voilà ce que j’appris de lui, ou de vous par lui; et ainsi vous avez esquissé dans ma mémoire les premiers traits du dessin qui devait un jour guider ma recherche. Car alors, ni lui, ni mon cher Nébridius, sage et excellent jeune homme, plein de mépris railleurs pour cet art divinatoire, ne purent me persuader de le rejeter; je cédais à l’autorité de ceux qui en ont écrit, et je n’avais point encore trouvé de raison certaine, telle que j’en cherchais, qui me prouvât à l’évidence que le hasard et non le calcul des mouvements célestes, décidait de la vérité de ces prédictions.

IV

Mort d’un ami.

En ces premières années de mon enseignement dans ma ville natale, je m’étais fait un ami que la parité d’études et d’âge m’avait rendu bien cher; il fleurissait comme moi sa fleur d’adolescence. Enfants, nous avions grandi ensemble; nous avions été à l’école, nous avions joué ensemble. Mais il ne m’était pas alors aussi cher que depuis, quoique notre amitié n’ait jamais été vraie; car l’amitié n’est pas vraie si vous ne la liez vous-même entre ceux qui s’attachent à vous «par la charité, dont le Saint-Esprit, votre don, comble nos cœurs[91]». Et pourtant, elle m’était bien douce, cette liaison entretenue au foyer des mêmes sentiments. Je l’avais détourné de la vraie foi, dont son enfance n’avait pas été profondément imbue, pour l’amener à ces fables de superstition et de mort qui coûtaient tant de larmes à ma mère. Il s’égarait d’esprit avec moi, cet homme dont mon âme ne pouvait plus se passer. Mais vous voilà!... toujours penché sur la trace de vos fugitifs. Dieu des vengeances et source des miséricordes, qui nous ramenez à vous par des voies admirables... vous voilà! et vous retirez cet homme de la vie, à peine avions-nous fourni une année d’amitié, amitié qui m’était douce au delà de tout ce que mes jours d’alors ont connu de douceur!

[91] Rom., V, 5.

Quel homme pourrait énumérer, seul, les trésors de clémence dont, à lui seul, il a fait l’épreuve? Que fîtes-vous alors, ô Dieu, et combien impénétrable est l’abîme de vos jugements? Dévoré de fièvre, il gisait sans connaissance dans une sueur mortelle. On désespéra de lui, et il fut baptisé à son insu, sans que je m’en misse en peine, persuadé qu’un peu d’eau répandue sur son corps insensible ne saurait effacer de son âme les sentiments que je lui avais inspirés. Il en fut autrement: il se trouva mieux, et en voie de salut. Et aussitôt que je pus lui parler (ce qui me fut possible dès qu’il put parler lui-même, car je ne le quittais pas, tant nos deux existences étaient confondues), je voulus rire, pensant qu’il rirait avec moi de ce baptême qu’il avait reçu en absence d’esprit et de sentiment: il savait alors l’avoir reçu. Et il eut horreur de moi comme d’un ennemi, et soudain, avec une admirable liberté, il me commanda, si je voulais demeurer son ami, de cesser ce langage. Surpris et troublé, je contins tous les mouvements de mon âme, attendant que sa convalescence me permît de l’entreprendre à mon gré. Mais il fut soustrait à ma folie, pour être réservé dans votre sein à ma consolation. Peu de jours après, en mon absence, la fièvre le reprend et il meurt.

La douleur de sa perte voila mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais n’était plus que mort. Et la patrie m’était un supplice, et la maison paternelle une désolation singulière. Tous les témoignages de mon commerce avec lui, sans lui, étaient pour moi un cruel martyre. Mes yeux le demandaient partout, et il m’était refusé. Et tout m’était odieux, parce que tout était vide de lui, et que rien ne pouvait plus me dire: Il vient, le voici! comme pendant sa vie, quand il était absent. J’étais devenu un problème à moi-même, et j’interrogeais mon âme, «pourquoi elle était triste et me troublait ainsi», et elle n’imaginait rien à me répondre. Et si je lui disais: Espère en Dieu, elle me désobéissait avec justice, parce qu’il était meilleur et plus vrai, cet homme, deuil de mon cœur, que le fantôme en qui je voulais espérer. Le seul pleurer m’était doux, seul charme à qui mon âme avait donné la survivance de mon ami.

V

Pourquoi les larmes sont-elles douces aux affligés?

Et maintenant, Seigneur, tout cela est passé; et le temps a soulagé ma blessure. Puis-je approcher de votre bouche l’oreille de mon cœur? O vous, qui êtes la vérité, me direz-vous pourquoi les larmes sont douces aux malheureux?--Mais peut-être, quoique présent partout, avez-vous rejeté loin de vous notre misère! Et vous demeurez en vous-même, tandis que nous roulons dans l’instabilité. Et pourtant, si votre oreille ne s’inclinait à nos pleurs, que resterait-il de notre espérance? D’où vient donc que l’on cueille à l’arbre amer de la vie ces fruits si doux de gémissements, de soupirs et de plaintes? Qui leur donne cette saveur? Est-ce l’espérance que vous nous entendez? Cela est vrai de la prière mue du désir d’arriver jusqu’à vous. Mais quoi de semblable dans une telle affliction, dans cette funèbre douleur où j’étais enseveli? Je n’espérais pas le voir revivre, mes pleurs ne demandaient pas ce retour; je gémissais pour gémir, je pleurais pour pleurer; car j’étais malheureux, j’avais perdu la joie de mon âme. Serait-ce donc qu’affadi de regrets, dans l’horreur où le plonge une perte chère, le cœur se réveille au goût amer des larmes?

VI

Violence de sa douleur.

Eh! pourquoi toutes ces paroles? Ce n’est pas le temps de vous interroger, mais de se confesser à vous. J’étais malheureux, et malheureux le cœur enchaîné de l’amour des choses mortelles! Leur perte le déchire, et il sent alors la réalité de misère qui l’opprimait avant même qu’il les eût perdues. Voilà comme j’étais alors, et je pleurais amèrement, et je me reposais dans l’amertume. Ainsi j’étais malheureux, et cette malheureuse vie m’était encore plus chère que mon ami. Je l’eusse voulu changer, mais non la perdre plutôt que de l’avoir perdu, lui. Et je ne sais si j’eusse voulu la donner, même pour lui, comme on le dit, pure fiction peut-être, d’Oreste et de Pylade, jaloux de mourir l’un pour l’autre ou ensemble, parce que survivre était pour eux pire que la mort. Mais je ne sais quel sentiment bien différent s’élevait en moi; profond dégoût de vivre et crainte de mourir. Je crois que, plus je l’aimais, plus la mort qui me l’avait enlevé m’apparaissait comme une ennemie cruelle, odieuse, épouvantable, prête à dévorer tous les hommes, comme elle venait de l’engloutir. Ainsi j’étais alors; oui, je m’en souviens.

O mon Dieu! voici mon cœur; le voici! voyez-y tous mes souvenirs, ô vous! mon espérance, qui m’avez purifié des souillures de telles affections, élevant mes yeux jusqu’à vous, et retirant mes pieds de ces filets. Je m’étonnais de voir vivre les autres mortels, parce qu’il était mort celui que j’avais aimé comme s’il n’eût jamais dû mourir; et je m’étonnais encore davantage, lui mort, de vivre, moi qui étais un autre lui-même. Oh! qu’il parle bien de son ami le poète qui l’appelle: «Moitié de mon âme[92]». Oui, j’ai senti que son âme et la mienne n’avaient été qu’une âme en deux corps; c’est pourquoi la vie m’était en horreur, je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même. Et peut-être ne craignais-je ainsi de mourir que de peur d’ensevelir tout entier celui que j’avais tant aimé.

[92] Hor., _Carm._, lib. I, _Od._ 3.

VII

Il quitte Tagaste.

O démence! qui ne sait pas aimer les hommes selon l’homme! Homme insensé que j’étais alors, si impatient des afflictions humaines! Oppressé, troublé, je soupirais, je pleurais, incapable de repos et de conseil; je portais mon âme déchirée et sanglante, et qui ne voulait plus se laisser porter par moi, et je ne savais où la poser. Le charme des bois, les jeux et les chants, les parfums, les banquets splendides, les voluptés du lit et de la table, la lecture, la poésie, rien ne pouvait la distraire. Tout ce qui n’était pas lui m’était insupportable et odieux, hormis les gémissements et les larmes, qui seuls donnaient quelque repos à ma douleur. Et dès qu’une distraction en éloignait mon âme, je pliais sous le fardeau de ma misère, que vous seul, Seigneur, pouviez soulever et guérir. Je le savais, mais je manquais de volonté et de force, d’autant plus que vous n’étiez à ma pensée rien de solide ni de certain. Ce n’était pas vous, mais un vain fantôme, mais mon erreur, qui était mon Dieu. Vainement je voulais y appuyer mon âme; elle manquait dans ce vide et retombait sur moi. Et je me restais à moi-même mon unique lieu, lieu de malheur, où je ne pouvais rester, et dont je ne pouvais sortir. Où mon cœur se fût-il enfui de mon cœur? où me serais-je précipité hors de moi-même? où me serais-je dérobé à ma poursuite? Et cependant j’abandonnai mon pays; carmes yeux le cherchaient moins où ils n’étaient pas accoutumés à le voir, et de Tagaste je vins à Carthage.

VIII

Sa douleur diminue avec le temps.

Le temps n’est pas oisif; il passe, et nos sentiments portent la trace de son cours; il fait dans notre âme de merveilleuses œuvres. Et il venait, il passait jour à jour, et son flot m’apportait d’autres images, d’autres souvenirs, et me rendait peu à peu le goût de mes premières joies; ma douleur se repliait devant elles, et c’étaient, sinon de nouvelles douleurs, du moins des germes d’afflictions futures que je semais en moi. Car la douleur eût-elle si facilement pénétré dans l’intimité de mon être, si je n’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un mortel comme s’il ne devait pas mourir? Or, je trouvais distraction et soulagement dans les consolations de mes amis qui aimaient avec moi ce que j’aimais au lieu de vous. Longue fiction, long mensonge, voluptés adultères de l’esprit stimulées par le commerce de la parole. Mais si l’un de mes amis venait à mourir, ce mensonge ne laissait pas de vivre. Ces liaisons s’emparaient de mon âme par des charmes encore plus puissants; échanges de doux propos, d’enjouement, de bienveillants témoignages; agréables lectures, badinages honnêtes, affectueuses civilités; rares dissentiments, sans aigreur, comme on en a avec soi-même; léger assaisonnement de contradiction pour relever l’unanimité trop constante; instruction réciproque; impatients regrets des amis absents, joyeux accueil à leur bienvenue: enfin, tous ces témoignages que les cœurs aimants expriment des lèvres, de la langue, des yeux, par mille mouvements pleins de caresses, et qui sont comme autant de foyers où les esprits se fondent et se réduisent à l’unité.

IX

L’amitié n’est vraie qu’en Dieu.

Voilà ce que l’on aime dans les amis, ce qu’on aime de tel amour, que la conscience humaine se trouve coupable de ne pas rendre affection pour affection, ne voulant de la personne aimée que le témoignage d’une affection partagée. De là ce deuil à la morts d’un ami, et les ténèbres de la douleur, et les douces jouissances changées en amertume dans le cœur plein de larmes, et la perte de la vie en ceux qui meurent devenant la mort des vivants. Heureux qui vous aime, et son ami en vous, et son ennemi pour vous! Celui-là seul ne perd aucun être cher à qui tous sont chers en celui qui ne se perd jamais. Et quel est-il, sinon notre Dieu, Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui les remplit, parce qu’en les remplissant, il les a faits? Et personne ne vous perd que celui qui vous quitte. Et celui qui vous quitte, où va-t-il, où se réfugie-t-il, sinon de vous en vous, de votre amour dans votre colère? Où pourra-t-il ne pas trouver votre loi dans sa peine? car votre loi est la vérité, et la vérité, c’est vous.

X

L’âme ne peut trouver son repos dans les créatures.

«Dieu des vertus, convertissez-nous, montrez-nous votre face, et nous serons sauvés[93]». Hors de vous, où peut se tourner l’âme de l’homme, sans poser sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures où, loin d’elle et de vous, elle cherche son repos? Mais elles ne seraient rien, si elles n’étaient pas de vous, ces beautés qui se lèvent et se couchent. En se levant, elles commencent d’être, elles croissent pour atteindre leur perfection; arrivées là, elles vieillissent et meurent; car tout vieillit et tout meurt. Ainsi, aussitôt nées, elles tendent à être, et plus elles s’empressent de croître afin d’être, plus elles se hâtent de n’être plus. Telle est la condition de leur existence. Voilà la part que vous leur avez faite; elles sont d’un ensemble de choses qui ne coexistent jamais toutes à la fois, mais qui par leur fuite et leur succession produisent ce tout dont elles sont parties. Et n’est-ce pas ainsi que notre discours s’accomplit par les signes et les sons? Jamais il n’existera en totalité, si chaque parole ne passe, après avoir prononcé son rôle, pour qu’une autre lui succède.

[93] Ps. LXXIX, 4.

Que mon âme vous loue de telles œuvres, Dieu leur créateur, mais qu’elle n’y demeure point attachée par l’appât de cet amour qui captive les sens; car elles vont toujours où elles allaient, pour ne plus être, et déchirent de désirs pernicieux l’âme avide de se reposer dans ce qu’elle aime. Mais l’âme peut-elle trouver son repos dans leur instabilité? Elles fuient, et l’instant même de leur présence se dérobe au sens charnel. Lent est le sens de la chair, parce qu’il est le sens de la chair, et la manière d’être de la chair. Il suffit à sa fin, mais il est impuissant pour saisir ce qui court d’un point désigné à un autre. Car votre Verbe créateur dit à l’être créé: «Tu iras d’ici là».

XI

Les créatures changent; Dieu seul est immuable.

Ne sois pas vaine, ô mon âme! prends garde de perdre l’ouïe du cœur dans le tumulte de tes vanités. Écoute donc aussi: Le Verbe lui-même te crie de revenir; là est le lieu du repos inaltérable, où l’amour n’est pas renoncé s’il ne renonce lui-même. Vois; ces objets passent, d’autres leur succèdent, et de ces éléments particuliers se forme l’universalité de l’ordre inférieur. Et moi, est-ce que je passe? dit le Verbe de Dieu; fixe ici ta demeure; place ici tout ce que tu possèdes, ô mon âme! car tu dois être lasse de mensonges. Remets à la vérité tout ce que tu as reçu de la vérité, et tu ne perdras rien; tes plaies seront fermées, tes langueurs guéries, tout ton être éphémère rétabli, renouvelé, lié à toi-même; il ne te portera plus au lieu où il descend, mais il subsistera avec toi, appuyé à la stabilité permanente de Dieu.