Part 10
Pourquoi t’égarer à suivre ta chair? Elle-même, que ne revient-elle à te suivre? Que connais-tu par elle? Quelques parties d’un tout que tu ignores, et tu te complais en si peu! Mais si le sens charnel était capable de comprendre ce tout, et s’il n’eût reçu pour son châtiment de justes bornes, tes désirs hâteraient le passage de tout ce qui existe dans le présent, afin de jouir de l’ensemble. C’est par ce sens charnel que tu entends la parole, et tu ne demandes pas l’immobilité des syllabes, mais leur rapide écoulement, et l’arrivée des dernières pour entendre le tout. Et toutes choses forment un certain ensemble, non par coexistence, mais par succession, et le tout a plus de charmes que la partie, quand il se laisse voir aux sens. Mais combien est plus excellent celui qui a fait cet ensemble de toutes choses! Et celui-là, c’est notre Dieu. Et il ne passe pas, parce que rien ne lui succède. Si les corps te plaisent, prends-en sujet de le louer; réfléchis ton amour vers leur auteur, de peur qu’en t’arrêtant à ce qui te plaît, tu ne lui déplaises.
XII
Les âmes trouvent en Dieu le repos et l’immortalité.
Si les âmes te plaisent, aime-les en Dieu. Muables en elles-mêmes, elles sont fixes et immuables en lui; sans lui elles s’évanouiraient dans le néant. Qu’elles soient donc aimées en lui. Entraîne avec toi vers lui toutes celles que tu peux, et dis-leur: Aimons-le, aimons-le. Il a tout fait, et il «n’est pas loin» de ses créatures. Il ne s’est pas retiré après les avoir faites, mais c’est en lui, comme de lui, qu’elles ont leur être. Voici où il est: où réside le goût de la vérité, dans l’intimité du cœur; mais le cœur s’est détourné de lui, «Revenez à votre cœur, hommes de péchés, et rattachez-vous à celui qui vous a faits[94]». Demeurez avec lui, et vous serez debout. Reposez-vous en lui, et vous serez tranquilles. Où allez-vous? au milieu des précipices? Où allez-vous? Le bien que vous aimez vient de lui. Bien véritable et doux tant que vous l’aimerez pour Dieu, il deviendra justement amer, si vous avez l’injustice de l’aimer sans son auteur. Pourquoi vous engager ainsi dans ces sentiers rudes et laborieux? Le repos n’est pas où vous le cherchez. Cherchez votre recherche; il n’est pas où vous cherchez. Vous cherchez la vie bienheureuse dans la région de la mort; elle n’est pas là. Comment la vie bienheureuse serait-elle où la vie même n’est pas?
[94] Isai., XLVI, 8.
Et notre véritable vie est descendue ici-bas, et elle s’est chargée de notre mort, et elle a tué notre mort par l’abondance de sa vie. Et sa voix a retenti comme un tonnerre, afin que nous revinssions à lui dans le secret d’où il s’est élancé vers nous, quand, descendu de ce sein virginal, où il a épousé la créature humaine, la chair mortelle pour la soustraire à la mort, «il est sorti comme l’époux de sa couche, et comme un géant qui dévore sa carrière[95]». Il ne s’est point arrêté, mais il a couru, criant par ses paroles, ses actions, sa mort, sa vie, sa descente aux enfers, son ascension, que nous retournions à lui. Et il a disparu de nos yeux, afin que, rentrant dans notre cœur, nous l’y trouvions. Il s’est retiré, le voilà, il est ici. Il n’a pas voulu être longtemps avec nous, et il ne nous a pas quittés. Il est retourné d’où il n’était jamais sorti; «car le monde a été fait par lui; et il était dans ce monde, et dans ce monde il est venu sauver les pécheurs[96]».
[95] Ps. XVIII, 6.
[96] Joan., I, 10; I Tim., I, 15.
C’est de lui que mon âme implore sa guérison, «parce qu’elle a péché contre lui. Fils des hommes, jusques à quand porterez-vous un cœur appesanti[97]?» La vie est descendue vers vous, et vous ne voulez pas monter vers elle et vivre? Mais où monterez-vous, puisque vous êtes en haut, le front dans les cieux? Descendez pour monter, pour monter jusqu’à Dieu. Vous êtes tombés en montant contre lui. Dis-leur cela, ô mon âme! afin qu’ils pleurent dans cette vallée de larmes, dis, et emporte-les avec toi vers Dieu; car tu parles par son esprit, si ta parole est brûlante de charité.
[97] Ps. XL, 5; Ps. IV, 3.
XIII
D’où procède l’amour. Livre qu’il avait écrit sur la beauté et la convenance.
C’est ce que j’ignorais alors; j’aimais les beautés inférieures; et je descendais à l’abîme, et je disais à mes amis: Qu’aimons-nous qui ne soit beau? Qu’est-ce donc que le beau? et qu’est-ce que la beauté? Quel est cet attrait qui nous attache aux objets de notre affection? S’ils étaient sans charme et sans beauté, ils ne feraient aucune impression sur nous. Et je considérais que, dans les corps eux-mêmes, il faut distinguer ce qui en est comme le tout, et partant la beauté, et ce qui plaît par un simple rapport de convenance, comme la proportion d’un membre au corps, d’une chaussure au pied, etc. Cette source de pensées jaillit dans mon esprit du plus profond de mon cœur, et j’écrivis sur le beau et le convenable deux ou trois livres, je crois; vous le savez, mon Dieu, car cela m’est échappé. Je n’ai plus ces livres, ils se sont égarés, je ne sais comment.
XIV
Il avait dédié ce livre à l’orateur Hiérius. Estime pour les absents. D’où vient-elle?
Eh! qui put me porter alors, Seigneur mon Dieu, à les dédier à Hiérius, orateur de Rome? je ne le connaissais pas même de vue; je l’aimais sur sa brillante réputation de savoir, et l’on m’avait rapporté de lui certaines paroles qui m’avaient plu. Mais, en réalité, l’estime des autres et l’enthousiasme que leur inspirait un Syrien, initié d’abord aux lettres grecques, pour devenir plus tard un modèle d’éloquence latine et d’érudition philosophique, voilà ce qui décidait mon admiration. Eh quoi! on entend louer un homme, et on l’aime aussitôt, quoique absent! Est-ce que l’amour passe de la bouche du panégyriste dans le cœur de l’auditeur? Non; mais l’amour de l’un allume l’amour de l’autre. On aime l’objet de la louange lorsqu’on est assuré qu’elle part du cœur, et que l’affection la donne.
C’est ainsi que j’aimais alors les hommes, d’après les jugements des hommes, et non d’après le vôtre, qui ne trompe jamais, ô mon Dieu! Et toutefois mes éloges n’avaient rien de commun avec ceux que l’on accorde à un habile conducteur, à un chasseur de l’amphithéâtre honoré des suffrages populaires; mon estime était d’un autre ordre, elle était grave, elle louait comme j’eusse désiré d’être loué moi-même. Or, je n’étais nullement jaloux d’être aimé et loué comme les histrions, quoique je fusse le premier à les louer et à les aimer; je préférais l’obscurité à telle renommée, la haine à telles faveurs. Mais comment peut se maintenir dans une même âme l’équilibre de ces affections différentes et contraires? Comment puis-je aimer en cet homme ce que je hais en moi, ce que je repousse si loin de moi, homme comme lui? Tu ne voudrais pas être, cela te fût-il possible, ce bon cheval que tu aimes; mais en peux-tu dire autant de l’histrion, ton semblable? J’aime donc dans un homme ce que je haïrais d’être moi-même, tout homme que je suis? Immense abîme que l’homme, dont les cheveux mêmes vous sont comptés, Seigneur, et vous n’en laissez pas un seul s’égarer; et pourtant il est encore plus aisé de les nombrer que les affections et les mouvements de son cœur!
Quant à ce rhéteur, le sentiment que j’avais pour lui était de nature à me faire envier d’être ce qu’il était; et mes vaniteuses présomptions m’égaraient; et je flottais à tout vent, et je ne laissais pas d’être secrètement gouverné par vous. Et d’où ai-je appris, et comment puis-je vous confesser avec certitude que j’empruntais plutôt mon amour pour cet homme à l’amour de ses partisans qu’aux raisons mêmes de leurs éloges? Si, en effet, au lieu de le louer, on l’eût blâmé, et que ces mêmes sujets de louanges eussent été des sujets de censure et de mépris, j’eusse été loin de m’enflammer à son égard. Et cependant l’homme et les choses restaient les mêmes; l’opinion seule était différente. Voilà où tombe l’âme infirme qui ne se tient pas encore à la base solide de la vérité. Au souffle capricieux de l’opinion, elle va, elle plie, elle tourne et revient; et la lumière se voile pour elle; elle ne distingue plus la vérité, la vérité qui est devant elle!
Et c’était un triomphe pour moi que mon discours et mes études vinssent à la connaissance de cet homme. S’il m’approuvait, je redoublais d’ardeur, sinon j’étais blessé dans mon cœur plein de vanité et vide de cette constance qui n’est qu’en vous. Et cependant je me plaisais toujours à méditer sur le beau et le convenable, sujet du livre que je lui avais adressé, et mon admiration louait, sans écho, ce monument de ma pensée.
XV
Son esprit obscurci par les images sensibles ne pouvait concevoir les substances spirituelles.
Mais je ne saisissais pas, dans les merveilles de votre art, le pivot de cette grande vérité, ô Tout-Puissant, «seul auteur de tant de merveilles»; et mon esprit se promenait parmi les formes corporelles, distinguait le beau et le convenable, définissait l’un, ce qui est par soi-même; l’autre, ce qui a un rapport de proportion avec un objet; principes que j’établissais sur des exemples sensibles. Et je portais mes pensées sur la nature de l’esprit, et la fausse idée que j’avais des êtres spirituels ne me permettait pas de voir la vérité; et son éclat même pénétrait mes yeux, et je détournais mon âme éblouie de la réalité incorporelle pour l’attacher aux linéaments, aux couleurs, aux grandeurs palpables.
Et comme je ne pouvais rien voir de tel dans mon esprit, je croyais impossible de le saisir lui-même. Mais apercevant dans la vertu une paix aimable, dans le vice une discorde odieuse, là, je remarquais l’unité; ici, la division. Et dans cette unité, je plaçais l’âme raisonnable, l’essence de la vérité et du souverain bien; dans cette division, je ne sais quelle substance de vie irraisonnable, je ne sais quelle essence de souverain mal, dont je faisais non seulement une réalité, mais une véritable vie, un être indépendant de vous, mon Dieu, de vous, de qui toutes choses procèdent. Misérable rêveur, j’appelais l’une Monas, spiritualité sans sexe; l’autre Dyas, principe des colères homicides, des emportements de la débauche, et je ne savais ce que je disais.
J’ignorais et n’avais pas encore appris que nulle substance n’est le mal, et que notre raison elle-même n’est pas le bien souverain et immuable. Il y a violence criminelle, quand l’esprit livre son activité à un mouvement pervers, quand il soulève les flots turbulents de sa fureur; libertinage, quand l’âme ne gouverne plus l’inclination qui l’entraîne aux voluptés charnelles. Et de même cette rouille du préjugé et de l’erreur qui flétrit la vie vient d’un dérèglement de la raison. Tel était alors l’état de la mienne; car j’ignorais qu’elle dût être éclairée d’une autre lumière pour participer de la vérité, n’étant pas elle-même l’essence de la vérité. «C’est vous qui allumez ma lampe, Seigneur mon Dieu; c’est vous qui éclairez mes ténèbres, et tous nous avons reçu de votre plénitude parce que vous êtes la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde, lumière sans vicissitudes et sans ombre[98]».
[98] Ps. XVII, 29; Joan., I, 16, 9; Jac., I, 17.
Mais je faisais effort vers vous, et vous me repoussiez loin de vous, afin que je goûtasse la mort; car vous résistez aux superbes. Et quoi de plus superbe que cette démence inouïe qui prétend être naturellement ce que vous êtes? Sujet au changement, et le sentant bien à mon désir d’être sage pour devenir meilleur, j’aimais mieux vous supposer muable que de n’être pas moi-même ce que vous êtes. Vous me repoussiez donc, et vous résistiez à l’extravagance de mes pensées, et j’imaginais à loisir des formes corporelles; chair, j’accusais la chair; esprit égaré et ne revenant pas encore à vous, j’allais, je me promenais dans un monde imaginaire d’êtres qui ne sont ni en vous, ni en moi, ni dans les corps; et ce n’étaient point les créations de votre Vérité, mais les fictions de ma vanité que je trouvais dans les corps. Et je disais à vos simples enfants, aux fidèles, mes concitoyens, dont alors j’étais séparé par un exil que j’ignorais, je leur disais avec ma sotte loquacité: Comment mon âme, œuvre de Dieu, est-elle dans l’erreur? Et je ne pouvais souffrir que l’on me répondît: Comment Dieu est-il dans l’erreur? Et je soutenais que votre immuable nature était entraînée dans l’erreur plutôt que de reconnaître que la mienne, muable, et volontairement égarée, subissait l’erreur comme la peine de son crime.
J’avais vingt-six à vingt-sept ans lorsque j’écrivis ces livres; et je roulais dans ma fantaisie ces inanités d’images, bourdonnantes à l’oreille de mon cœur. Et je voulais pourtant, ô douce vérité, la rendre attentive à l’ouïe intérieure de vos mélodies, quand je méditais sur la beauté et la convenance, jaloux de me tenir devant vous, de vous entendre pour frémir d’allégresse comme à la voix de l’époux; et je ne le pouvais, car la voix de l’erreur m’entraînait hors de moi, et le poids de mon orgueil me précipitait dans l’abîme. «Vous ne donniez pas alors la joie à mon entendement, et mes os ne tressaillaient pas, n’étant point encore humiliés[99]».
[99] Ps. L, 10.
XVI
Génie de saint Augustin.
Et de quoi me servait alors cette conception si prompte, si vive, qu’à l’âge de vingt ans environ, ayant eu entre les mains ce livre d’Aristote, qu’on appelle les dix catégories, je le compris seul à la simple lecture? Et cependant, à ce nom de catégories, les joues du rhéteur de Carthage, mon maître, se gonflaient d’emphase, et plusieurs autres réputés habiles avaient également éveillé en moi comme une attente inquiète de quelque chose d’extraordinaire et de divin. J’en conférai depuis avec d’autres qui disaient n’avoir compris cet ouvrage qu’à grand’peine, à l’aide d’excellents maîtres, non seulement par enseignement de vive voix, mais par des figures tracées sur le sable, et ils ne m’en purent rien apprendre que ma lecture solitaire ne m’eût fait connaître.
Et ces catégories me semblaient parler assez clairement des substances, l’homme par exemple; et de ce qui est en elles, comme la figure de l’homme; quel il est, quelle est sa taille, sa hauteur, de qui il est frère ou parent, où il est établi, quand il est né; s’il est debout, assis, chaussé ou armé; actif ou passif; tout ce qui est enfin compris, soit dans ces neuf genres, dont j’ai touché quelques exemples, soit dans le genre lui-même de la substance où les exemples sont innombrables.
Quel bien me faisait ou plutôt quel mal ne me faisait pas cette connaissance! Je voulais que tout ce qui est fût compris dans ces dix prédicaments; et vous-même, comment vous concevais-je, ô mon Dieu, simplicité, immutabilité parfaite? Ma pensée matérielle se figurait votre grandeur et votre beauté réunies en vous comme l’accident dans le sujet; comme si vous n’étiez pas vous-même votre grandeur et votre beauté, tandis que le corps ne tient pas de son essence corporelle sa grandeur et sa beauté; car, fût-il moins grand et moins beau, en serait-il moins corps? Chimère que tout ce que je pensais de vous, et non vérité; inventions de ma misère, et non réalités de votre béatitude! Et votre ordre s’accomplissait en moi: «la terre me produisait des chardons et des ronces; je ne pouvais arriver qu’au prix de mes sueurs à gagner mon pain[100]».
[100] Gen., III, 18, 19.
Et que me servait encore d’avoir lu et compris seul tout ce que j’avais pu lire de livres sur les arts qu’on appelle libéraux, infâme esclave de mes passions! Je me complaisais dans ces lectures, sans reconnaître d’où venait tout ce qu’il y avait de vrai et de certain. Je tournais le dos à la lumière, la face aux objets éclairés, et mes yeux qui les voyaient lumineux ne recevaient pas eux-mêmes le rayon. Tout ce que j’ai compris, sans peine et sans maître, de l’art de parler et de raisonner, de la géométrie, de la musique et des nombres, vous le savez, Seigneur mon Dieu. Cette prompte et pénétrante vivacité de l’intelligence est un don de votre libéralité; mais loin de vous en faire un sacrifice, je ne m’en suis servi que pour ma perte. J’ai revendiqué la meilleure part de mon héritage, et la retirant de vos mains, «je suis allé dans une terre étrangère[101]» la prodiguer loin de vous aux caprices des passions, ces folles courtisanes. Pour si mauvais usage, que me servait un tel bien? Car je ne m’apercevais des difficultés que ces sciences offraient aux esprits les plus vifs et les plus studieux, qu’en cherchant à leur en donner les solutions; et le plus intelligent, c’était le moins lent à me suivre dans mes explications.
[101] Luc, XV, 12, 13.
Et que m’en revenait-il encore, puisque je vous considérais, Seigneur mon Dieu, vérité suprême, comme un corps lumineux et immense, et moi comme un fragment de ce corps? O excès de perversité! voilà donc où j’en étais! Et je ne rougis pas, mon Dieu, de confesser vos miséricordes sur moi, et de vous invoquer, moi qui ne rougissais pas alors de professer publiquement mes blasphèmes et d’aboyer contre vous. Et que me servait ce génie qui dévorait la science? que me servait d’avoir, sans nulle assistance de maîtres, dénoué les plus inextricables ouvrages, quand une honteuse et sacrilège ignorance m’entraînait si loin des doctrines de la piété? Et pour vos petits, était-ce donc un préjudice si grand que la lenteur de leur esprit, si, demeurant toujours près de vous, ils attendaient en sûreté au nid de votre Église la venue de leurs plumes, ces ailes de la charité que fait croître l’aliment d’une foi sainte?
O Seigneur, ô mon Dieu! «espérons en l’abri de vos ailes; protégez-nous, portez-nous[102]». Vous nous porterez tout petits, «et vous nous porterez jusqu’aux cheveux blancs[103]», car notre force n’est force qu’avec vous; elle n’est que faiblesse quand nous ne sommes qu’avec nous-mêmes. Tout notre bien vit en vous, et notre rupture avec vous a fait notre corruption. Retournons à vous, Seigneur, pour n’être plus mortellement détournés. C’est en vous que vit notre bien, bien parfait, qui est vous-même. Craindrons-nous de ne plus retrouver au retour la demeure dont nous nous sommes précipités? S’est-elle écroulée en notre absence, cette demeure qui est votre éternité?
[102] Ps. LXII, 8.
[103] Isai., XLVI, 4.
LIVRE CINQUIÈME
Il se dégoûte des doctrines manichéennes, à l’âge de vingt-neuf ans.--Il va à Rome, puis à Milan, pour enseigner la rhétorique.--Ayant entendu saint Ambroise, il rompt avec les Manichéens et demeure catéchumène dans l’Église.
I
«Que mon âme vous loue, Seigneur, pour vous aimer.»
Recevez le sacrifice de mes confessions, cette offrande de ma langue, formée, excitée par vous à confesser votre nom. Guérissez toutes les puissances de mon âme; qu’elles s’écrient: «Seigneur, qui est semblable à vous[104]»? Celui qui se confesse à vous ne vous apprend rien de ce qui se passe en lui, car votre regard ne reste pas à la porte d’un cœur fermé, et votre main n’est pas repoussée par la dureté des hommes; votre miséricorde ou votre justice la rompt quand il vous plaît, «et personne ne se peut dérober à votre chaleur[105]».
[104] Ps. XXXIV, 10.
[105] Ps. XVIII, 7.
Que mon âme vous loue pour vous aimer; qu’elle confesse vos miséricordes pour vous louer! Votre création est un hymne continuel en votre honneur; les esprits, par leur propre bouche; les êtres animés et les êtres corporels, par la bouche de ceux qui les contemplent, publient vos louanges; et notre âme se réveille de ses langueurs, elle se soulève vers vous en s’appuyant sur vos œuvres, pour arriver jusqu’à vous, artisan de tant de merveilles; là est sa vraie nourriture; là, sa véritable force.
II
Où fuit l’impie, en fuyant Dieu?
Où vont, où fuient loin de vous ces hommes sans repos et sans équité? Vous le voyez; votre regard perce leurs ténèbres; laideur obscure qui fait ressortir la beauté de l’ensemble. Quel mal ont-ils pu vous faire? Quelle atteinte porter à votre empire qui demeure dans sa justice et son inviolabilité du plus haut des cieux au plus profond des abîmes? «Où ont-ils fui, en fuyant votre face»? Où pouvaient-ils vous échapper? Ils ont fui, afin de ne pas voir celui qui les voit, pour heurter contre vous dans leur aveuglement. Car «vous n’abandonnez rien de ce que vous avez fait». Les injustes vous ont rencontré pour leur juste supplice; ils se sont dérobés à votre douceur, pour trouver votre rectitude et tomber dans votre âpreté. Ils ignorent que vous êtes partout, vous pour qui l’espace n’est pas, et que seul vous êtes présent même à ceux qui vous fuient.
Qu’ils se retournent donc et qu’ils vous cherchent; car pour être abandonné de ses créatures, le Créateur ne les abandonne pas. Qu’ils se retournent et qu’ils vous cherchent! Mais vous êtes dans leur cœur, dans le cœur de ceux qui vous confessent, qui se jettent dans vos bras, qui pleurent dans votre sein au retour de leurs pénibles voies. Père tendre, vous essuyez leurs larmes, et ils pleurent encore, et ils trouvent leur joie dans ces pleurs; car ce n’est pas un homme de chair et de sang, mais vous-même, Seigneur, qui les consolez, vous, leur Créateur, qui les créez une seconde fois! Et où étais-je, quand je vous cherchais? Et vous étiez devant moi, mais absent de moi-même, et ne me trouvant pas, que j’étais loin de vous trouver!
III
Faustus. Aveuglement des philosophes.
Je vais parler, en présence de mon Dieu, de la vingt-neuvième année de mon âge. Il y avait alors à Carthage un évêque manichéen, nommé Faustus, grand lacet du diable, qui avait fait tomber plusieurs à l’appât de son éloquence. Tout en l’admirant, je savais néanmoins la distinguer des vérités que j’étais avide d’apprendre; et je regardais moins au vase du discours qu’au mets de science que ce célèbre Faustus servait à mon esprit. Car sa réputation me l’avait annoncé comme riche en savoir et profond dans les sciences libérales.
Et comme j’avais lu un grand nombre de philosophes et retenu leurs doctrines, j’en comparais quelques-unes avec ces longues rêveries des Manichéens, et je trouvais plus de probabilité aux sentiments de ceux qui «ont pu pénétrer dans l’économie du monde, quoiqu’ils n’en aient jamais trouvé le Maître». «Car vous êtes grand, Seigneur, vous approchez votre regard des abaissements et vous l’éloignez des hauteurs[106]»; vous ne vous découvrez qu’aux cœurs contrits, et vous êtes impénétrable aux superbes, leur curieuse industrie sût-elle d’ailleurs le compte des étoiles et des grains de sable, la mesure de l’étendue céleste, eût-elle exploré la route des astres. C’est par leur esprit, c’est par le génie que vous leur avez donné qu’ils cherchent ces secrets; ils en découvrent beaucoup; ils annoncent plusieurs années d’avance les éclipses de soleil et de lune, et le jour, et l’heure, et le degré, et leur calcul ne les trompe pas, et il arrive selon leurs prédictions; et ils ont écrit les lois de leurs découvertes qu’on lit encore aujourd’hui, et qui servent à prédire quelle année, quel mois de l’année, quel jour du mois, quelle heure du jour, en quel point de son disque la lune ou le soleil doit subir une éclipse, et il arrive comme il est prédit.
[106] Ps. CXXXVII, 6.
Et les hommes admirent, les ignorants sont dans la stupeur, et les savants se glorifient et s’élèvent. Et dans leur superbe impie, ils se retirent de votre lumière; infaillibles prophètes des éclipses du soleil, ils ne se doutent pas de l’éclipse centrale qu’ils souffrent eux-mêmes à cette heure. Ils ne recherchent pas avec une pieuse reconnaissance de qui ils tiennent ce génie de recherche. Et s’ils vous découvrent comme leur auteur, ils ne se donnent pas à vous, pour que vous conserviez votre ouvrage; et ils ne vous immolent pas l’homme qu’ils ont fait en eux; ils ne vous offrent en sacrifice ni ces oiseaux de leurs téméraires pensées, ni ces monstres de leur curiosité qui leur font une voie secrète aux profondeurs de l’abîme, ni ces boucs de leurs impudicités, afin que votre feu, Seigneur, dévore toute cette mort palpitante, et les engendre à l’immortalité.