Part 23
Et cependant quand je me rappelle ces larmes que les chants de votre Église me firent répandre aux premiers jours où je recouvrai la foi, et qu’aujourd’hui même je me sens encore ému, non de ces accents, mais des paroles modulées avec leur expression juste par une voix pure, je reconnais de nouveau toute l’utilité de cette institution. Ainsi je flotte entre le danger de l’agréable et l’expérience de l’utile, et j’incline plutôt, sans porter toutefois une décision irrévocable, au maintien du chant dans l’Église, afin que le charme de l’oreille élève aux mouvements de la piété l’esprit trop faible encore. Mais pourtant, lorsqu’il m’arrive d’être moins touché du verset que du chant, c’est un péché, je l’avoue, qui mérite pénitence: je voudrais alors ne pas entendre chanter.
Voilà où j’en suis. Pleurez avec moi, pleurez pour moi, vous qui interrogez en vous-mêmes la source vive des bonnes œuvres; car, pour vous, qui ne la cherchez pas, ces plaintes ne vous touchent guère. Mais, Seigneur mon Dieu, témoin de cette laborieuse étude de moi-même, ma langueur est sous vos yeux; voyez, entendez-moi; donnez-moi un regard de pitié, guérissez-moi.
XXXIV
Volupté des yeux.
Reste la volupté des yeux de ma chair, dont je vais publier les confessions à l’oreille de votre temple, des âmes fraternelles et pieuses. Ainsi j’aurai parlé de toutes les tentations charnelles qui me frappent encore tandis que je gémis, et soupire après cette investiture de gloire qui nous attend au ciel.
La beauté, la variété des formes, l’agrément et la vivacité des couleurs charment les yeux. Que mon âme ne demeure pas attachée à ces objets; que Dieu la retienne, Dieu leur auteur, dont toutes les œuvres sont bonnes; mais lui seul est mon bien, et non pas elles. Et elles me sollicitent, tant que je veille pendant la durée du jour; elles ne me laissent pas même ces moments de repos que les chants me font trouver dans leur fréquent silence. Car la reine des couleurs elle-même, cette lumière qui inonde tout ce que nous voyons, se glisse partout où je suis pendant le jour, me pénètre par mille insinuations charmeresses, alors même que je porte ailleurs l’activité de ma pensée. Elle s’insinue si profondément, qu’à sa disparition soudaine nous la recherchons avec inquiétude; et son absence prolongée nous attriste l’âme.
O lumière que voyait Tobie l’aveugle, lorsqu’il enseignait à son fils le chemin de la vie, et, sans s’égarer, y marchait devant lui d’un pied sûr, du pied de la charité! Lumière que voyait Isaac, malgré la nuit pesante dont la vieillesse avait voilé ses yeux! lumière par laquelle il sut connaître, en les bénissant, ses fils qu’il bénissait sans les connaître. Lumière que voyait Jacob, dont le grand âge, aussi, avait éteint la vue, quand son cœur, rayonnant de clartés, mesura d’un regard toutes les générations du peuple futur, désignées dans ses fils; quand ses mains mystérieusement croisées sur les enfants de Joseph, se refusèrent à l’ordre extérieur que leur père voulait rétablir; car elles étaient imposées selon le discernement intérieur[242].
[242] Tob., IV, 2; Gen., XXVII, 1; XLVII, 10.
Voilà la lumière même; elle est une; elle ne fait qu’un de tous ceux qui la voient et qui l’aiment. Mais cette lumière corporelle, dont je parlais, assaisonne la vie pour les aveugles amants du siècle, d’enivrantes et perfides douceurs. Et à ceux toutefois qui savent vous en rendre hommage, ô Dieu créateur de toutes choses, elle sert de degré pour monter à votre gloire, et non pour descendre au fond de leur sommeil. C’est ainsi que je veux être.
Je lutte contre les séductions des yeux, de peur que mes pieds ne s’y embarrassent à l’entrée de vos voies; et «j’élève vers vous mes yeux invisibles, afin que les nœuds qui arrêtent mes pas soient rompus[243]». Vous les dégagez souvent, car souvent ils s’engagent. Vous ne cessez de me délivrer, et je ne cesse de me prendre aux pièges semés partout; «vigilant défenseur d’Israël, vous ne dormez, vous ne sommeillez jamais[244]».
[243] Ps. XXIV, 15.
[244] Ps. CXX, 4.
Que de séductions sans nombre dans les œuvres de l’art et de l’industrie, vêtements, vases, tableaux, statues; abus d’une nécessité, abus même d’une intention pieuse; nouveaux enivrements que les hommes ajoutent aux convoitises des yeux; répandus au dehors à la suite de leurs œuvres, oubliant en eux-mêmes Celui qui les a faits, ils gâtent en se défigurant le chef-d’œuvre divin.
Ici même, ô mon Dieu! ô ma gloire! ici je trouve à glorifier votre nom; ô mon sanctificateur! je vous offre un sacrifice de louanges! car ces beautés que vous faites passer de l’âme à la main de l’artiste procèdent de cette beauté supérieure à nos âmes, et vers laquelle mon âme soupire nuit et jour. Mais ces amateurs, ces fabricants de beautés extérieures, empruntent à l’invisible la lumière qui les leur fait agréer, et non la règle qui en dirige l’usage. Elle est présente, et ils ne la voient pas. C’est en vain qu’elle leur dit de ne pas aller plus loin, et de vous conserver toute leur force, au lieu de la dissiper dans ces délices énervantes.
Et moi qui en parle ainsi, qui en parle avec discernement, j’engage encore mes pas aux filets de ces beautés; mais vous me délivrez, Seigneur, vous me délivrez, «parce que votre miséricorde est toujours présente à mes yeux[245]». Ma faiblesse se laisse prendre, votre miséricorde me délivre, parfois sans souffrance, quand je tombe par mégarde; parfois avec douleur, quand le lien s’est resserré.
[245] Ps. XXV, 3.
XXXV
Curiosité.
Ajoutez une autre tentation qui nous environne de périls multipliés. Outre la concupiscence de la chair, mêlée à toutes les impressions sensibles, à toutes les voluptés dont le fol amour consume ceux qui se retirent de vous, il se glisse encore dans l’âme, par les sens, un nouveau désir, ne demandant plus du plaisir à la chair, mais des expériences; vaine curiosité qui se couvre du nom de connaissance et de savoir. Or, comme elle consiste dans l’appétit de connaître, et que la vue est le premier organe de nos connaissances, l’Esprit-Saint l’a nommée concupiscence des yeux.
Voir appartient aux yeux, mais nous attribuons cette expression aux autres sens, quand nous les appliquons à connaître. Car nous ne disons pas d’un objet: Écoute comme il rayonne, sens comme il brille, goûte comme il resplendit, touche comme il éclate. Un seul mot pour tout cela, vois; et non seulement vois quelle lumière, ce qui est exclusivement du ressort des yeux, mais encore vois quel son, vois quelle odeur, vois quelle saveur, vois quelle dureté.
Aussi l’expérience générale des sens, avons-nous dit, est-elle nommée concupiscence des yeux. Quoique, en effet, la vision soit leur fonction particulière, les autres sens l’usurpent néanmoins, quand, à l’exemple des yeux, ils explorent quelque vérité. Or, on discerne sans peine si l’intérêt du plaisir ou celui de la curiosité fait agir les sens. Le plaisir recherche la beauté, l’harmonie, les odeurs, les saveurs, les doux attouchements; la curiosité veut essayer même de leurs contraires, non pour affronter une impression pénible, mais par fantaisie d’éprouver et de savoir. Quel plaisir, en effet, peut nous offrir l’aspect d’un cadavre déchiré qui fait horreur? En est-il un gisant, tous accourent pour rapporter de cette vue la consternation, la pâleur. Ils craignent maintenant de le revoir dans leur sommeil. Eh! qui les a contraints, éveillés, de le voir? La croyance peut-être d’y trouver quelque beauté?--Ainsi des autres sens; mais il serait trop long de poursuivre.
C’est cette maladie qui invente les raffinements des spectacles; c’est elle qui prétend pénétrer les secrets les plus cachés de la nature, inutiles à connaître, et où les hommes ne ressentent rien que la volupté de connaître; c’est elle qui sollicite les efforts prévaricateurs de la magie; c’est elle enfin qui, dans la religion même, va jusqu’à tenter Dieu, et lui demande des prodiges par curiosité, et non par charité.
Dans cette immense forêt, remplie d’embûches et de périls, combien de coupes n’ai-je pas déjà faites! que n’ai-je pas retranché dans mon cœur, grâce à votre assistance, ô Dieu de mon salut! Et cependant, la vie de chaque jour étant assaillie de ces essaims d’objets qui bourdonnent autour d’elle, quand oserai-je dire que nul d’entre eux ne fixe mon regard, et que je défie tous les pièges d’une vaine curiosité? A cette heure, il est vrai, je suis indifférent au plaisir du théâtre; je me soucie peu de connaître le cours des astres; jamais mon âme n’a interrogé les ombres; et j’abhorre tout pacte sacrilège. Mais, ô Seigneur mon Dieu, à qui je dois le service du plus humble esclave, par quelles insinuations perfides l’ennemi ne me suggère-t-il pas de vous demander quelque miracle? Et je vous conjure, par notre Roi, par notre patrie sainte, la chaste et pure Jérusalem, qu’un coupable consentement, jusqu’à présent éloigné de mon âme, s’en éloigne de plus en plus chaque jour.
Mais quand je vous sollicite pour la santé d’un frère, le but de mes instances est bien différent; vous faites comme il vous plaît, et vous me donnez la grâce, vous ne me la refuserez jamais, d’embrasser votre volonté. Et cependant, combien de bagatelles et de frivolités méprisables séduisent encore chaque jour notre curiosité? Qui pourrait compter nos tentations et nos chutes? Combien de fois souffrons-nous, par certaine condescendance pour les faibles, de vains récits que, peu à peu, nous écoutons avec plaisir! Je ne vais plus au cirque voir un chien courir après un lièvre; mais que le hasard, dans le champ où je passe, m’en donne le spectacle, me voilà peut-être détourné d’une méditation profonde; cette chasse inattendue m’attire; elle ne m’oblige pas de tourner bride, mais de laisser courre mon cœur. Et si, en me donnant la preuve de ma faiblesse, vous ne m’inspirez aussitôt de ramener mon esprit de cette vue à une pensée qui m’élève jusqu’à vous, ou bien de passer outre avec mépris, je reste amusé de cette puérile distraction.
Que dis-je? Sans sortir de ma maison, un lézard qui prend des mouches, une araignée qui les enveloppe de ses fils, n’est-ce pas assez pour captiver mes yeux? La petitesse de ces animaux diminue-t-elle donc l’action de ma curiosité? Je passe de là à vous louer, Créateur, ordonnateur admirable de toutes choses; mais cette fin n’était pas le principe de mon attention: autre chose est de se relever promptement ou de ne tomber jamais. Et toute ma vie est pleine de faux pas; et la grandeur de votre clémence est mon unique espoir. Car, dès là que notre âme, prostituée à ces vains objets, se remplit de conceptions frivoles, il arrive que nos prières sont souvent interrompues et troublées; et lorsqu’en votre présence, la voix de notre cœur veut monter jusqu’à vous, une irruption de pensées misérables, accourues je ne sais d’où, vient traverser un acte si important. Est-ce donc là pure bagatelle dont il faille tenir peu de compte? Et notre espérance peut-elle être ailleurs que dans la miséricorde bien connue qui a commencé l’œuvre de notre conversion?
XXXVI
Orgueil.
Et vous savez à quel point vous m’avez changé, me guérissant d’abord de la passion de la vengeance, «pour devenir secourable à mes autres iniquités, dissiper toutes mes langueurs, racheter ma vie de la corruption, pour me donner la couronne de grâce et de miséricorde, et prodiguer vos biens à la merci de mes désirs[246]». Vous m’avez inspiré votre crainte, qui éteint l’orgueil, et vous avez apprivoisé ma tête à votre joug. Et je le porte aujourd’hui, «et ce fardeau m’est doux»; vous me l’aviez promis, vous tenez votre promesse; et il était en effet léger, à mon insu, quand je craignais de m’y soumettre.
[246] Ps. CIII, 3, 5.
Mais dites-moi, Seigneur, seul dominateur exempt d’orgueil, parce que vous êtes le seul maître véritable, et qui n’en connaît point d’autre, dites-moi, suis-je délivré, ou pourrai-je l’être jamais dans cette vie, de cette dernière tentation de vouloir être craint et aimé des hommes, sans autre raison que le désir d’une joie qui n’est pas vraie? Cette vie n’est que misère, et c’est une honte que cette vanité: elle ôte à notre amour pour vous sa rectitude; à notre crainte sa pureté. Aussi, vous répandez sur les humbles la grâce que vous refusez aux superbes; vous tonnez sur les ambitions du siècle, et les fondements des montagnes tremblent.
Or, comme l’intérêt de la société humaine y fait un devoir de l’amour et de la crainte, l’ennemi de notre véritable félicité nous presse, et par tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il nous crie: Courage, courage! Il veut que notre avidité à recueillir nous laisse surprendre; il veut que nos joies se déplacent et quittent votre vérité pour se fixer au mensonge des hommes; il veut que nous prenions plaisir à nous faire aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous. Et nous rendant semblables à lui-même, il veut nous gagner, non pas à l’union de la charité, mais au partage de son supplice, lui qui «a mis son trône sur l’aquilon[247]», afin que vos coupables et difformes imitateurs tombent dans ses fers ténébreux et glacés.
[247] Isai., XIV, 15.
Mais nous, Seigneur, «nous sommes votre petit troupeau[248]»; nous voilà; prenez votre houlette. Étendez vos ailes sur nous; que leur ombre soit notre asile. Soyez notre gloire; que l’on ne nous aime que pour vous; que votre Verbe seul se fasse craindre en nous. Celui qui veut être loué des hommes, malgré votre blâme, ne trouvera pas d’homme pour le défendre à votre tribunal, ni pour le soustraire à votre arrêt. Et il ne s’agit point d’un pécheur flatté dans les mauvais instincts de son âme, ni d’un impie dont on bénit l’iniquité, mais d’un homme loué pour quelque grâce reçue de vous; s’il jouit plutôt de la louange que de cette faveur divine qui en est l’objet, votre blâme accompagne ces louanges; et celui qui les donne vaut mieux que celui qui les reçoit; l’un aime dans l’homme le don de Dieu, l’autre préfère au don de Dieu celui de l’homme.
[248] Luc, XII, 32.
XXXVII
Disposition de son âme touchant le blâme et la louange.
Voilà les tentations dont nous sommes assaillis, Seigneur, chaque jour, sans relâche. Chaque jour la langue humaine est la fournaise de notre épreuve. C’est encore ici que vous nous commandez la continence. Donnez-moi ce que vous m’ordonnez; ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Vous savez ici les gémissements que mon cœur exhale, et les torrents de larmes que roulent mes yeux. Inhabile à discerner jusqu’à quel point je suis allégé de ce fardeau de corruption, je tremble pour mes maux secrets, connus de votre regard, et que le mien ignore.
Les autres tentations me laissent toujours quelque moyen de m’examiner, celle-ci presque jamais; car pour les voluptés charnelles, pour les convoitises de la vaine science, je vois l’empire que j’ai gagné sur mon esprit, par la privation volontaire ou l’absence de ces impressions. Et je m’interroge alors, en mesurant le degré de vide que j’éprouve. Quant à la richesse, que l’on ne poursuit que pour satisfaire l’une de ces trois concupiscences ou toutes ensemble, l’esprit se trouve-t-il dans l’impossibilité de deviner s’il la méprise en la possédant, qu’il la congédie pour s’éprouver.
Est-ce à dire que, pour nous assurer de notre force à supporter le jeûne de la louange, il faille vivre mal, et en venir à un tel cynisme, que personne ne puisse nous connaître sans horreur? Qui pourrait penser ou dire pareille extravagance? Que si la louange est la compagne ordinaire et obligée d’une vie exemplaire et des bonnes œuvres, il ne faut pas plus renoncer à la vertu qu’à son cortège. Mais ce n’est que la privation seule qui me donne la mesure de mon impatience ou de ma résignation.
Que vais-je donc ici vous confesser, Seigneur? Eh bien! je vous dirai que je me plais à la louange, mais encore plus à la vérité qu’à la louange. Car s’il m’était donné de choisir la louange des hommes pour salaire d’erreur ou de démence, ou leur blâme pour prix de mon inébranlable attachement à la vérité, mon choix ne serait pas douteux.
Je voudrais bien, toutefois, que le suffrage des lèvres d’autrui n’ajoutât rien à la joie que je ressens de ce peu de bien qui est en moi. Mais, je l’avoue, le bon témoignage l’augmente et le blâme la diminue. Et quand cette affliction d’esprit me trouble, il me vient une excuse; ce qu’elle vaut, vous le savez, mon Dieu; pour moi, elle me laisse dans le doute. Or, vous ne nous avez pas seulement ordonné la continence qui enseigne ce dont notre amour doit s’abstenir, mais encore la justice qui lui montre où il se doit diriger; et vous nous commandez d’unir à votre amour celui du prochain. Il me semble donc que c’est l’avancement de l’un de mes frères que j’aime ou que j’espère, quand je me plais aux louanges intelligentes qu’il donne, et que c’est encore pour lui que je m’afflige quand je l’entends prononcer un blâme ignorant ou injuste.
Quelquefois même je m’attriste des témoignages flatteurs que l’on me rend, soit que l’on approuve en moi ce qui me déplaît de moi-même, soit que l’on estime au delà de leur valeur des avantages secondaires. Eh! que sais-je? Ce sentiment ne vient-il pas de ma répugnance aux éloges en désaccord avec l’opinion que j’ai de moi? Non qu’alors je sois touché de l’intérêt du prochain; mais c’est que le bien que j’aime en moi m’est encore plus agréable quand je ne suis pas seul à l’aimer. Et, en effet, est-ce donc me louer que de contredire mes sentiments sur moi, en louant ce qui me déplaît, en exaltant des qualités indifférentes?
Suis-je donc ici un mystère pour moi-même? Mais ne vois-je pas en vous, ô Vérité, que l’intérêt seul du prochain doit me rendre sensible à la louange? Est-ce ainsi que je suis? je l’ignore. Et en cela, je vous connais mieux que moi-même. Oh! révélez-moi à moi, mon Dieu; que je signale aux prières de mes frères les secrètes blessures de mon âme.
Encore un retour sur moi: je veux me sonder plus à fond. Si la seule utilité du prochain me fait agréer la louange, d’où vient que le blâme jeté à un autre m’intéresse moins que celui qui me touche? Pourquoi suis-je plus vivement blessé du trait qui m’atteint, que de celui dont une même injustice frappe un frère en ma présence? Est-ce encore là un secret qui m’échappe? Et que n’ai-je déjà pris mon parti de me tromper moi-même, et de trahir devant vous la vérité et de cœur et de bouche!
Éloignez de moi, Seigneur, cette folie, de peur que mes paroles ne soient pour moi «l’huile qui parfume la tête du pécheur[249]»; «je suis pauvre et dénué[250]», et tout ce que j’ai de mieux, c’est cette déplaisance de moi-même attestée par le gémissement intérieur, et qui ne se lassera de poursuivre votre miséricorde, que vous n’ayez soulagé mes défaillances, en consommant ma régénération dans la paix ignorée de l’œil superbe.
[249] Ps. CXL, 5.
[250] Ps. CVIII, 22.
XXXVIII
Vaine gloire, poison subtil.
Les paroles de notre bouche, nos actions qui se produisent à la connaissance des hommes, amènent la plus dangereuse tentation, cet amour de la louange, qui recrute, au profit de certaine qualité personnelle, des suffrages mendiés, et trouve encore à me séduire par les reproches mêmes que je me fais. Souvent l’homme tire une vanité nouvelle du mépris même de la vaine gloire; et la vaine gloire rentre en lui par ce mépris dont il se glorifie.
XXXIX
Complaisance en soi-même.
Il est encore en nous un autre ennemi, une tentation de même nature; cette complaisance en soi qui se repaît de son inanité, se souciant peu de plaire ou déplaire au prochain. Or, celui qui se plaît à lui-même vous déplaît souverainement, soit qu’il prenne en lui pour bien ce qui n’est pas bien, ou qu’il revendique comme son bien propre celui qu’il tient de vous; soit que, reconnaissant votre don, il l’attribue à ses mérites, ou qu’enfin il confesse votre grâce, mais avec cette joie de l’égoïsme qui envie aux autres les mêmes faveurs. Parmi tant de périls et d’épreuves, vous le voyez, mon cœur tremble; et votre sollicitude est plus grande à guérir mes blessures, que ma vigilance à n’être pas blessé.
XL
Coup d’œil sur tout ce qu’il a dit.
Dans ce long pèlerinage de ma pensée, où ne m’avez-vous pas accompagné, ô Vérité! avez-vous cessé de m’enseigner ce qu’il fallait rechercher ou fuir, quand je vous consultais, en vous communiquant les découvertes de l’œil intérieur? J’ai voyagé hors de moi-même par le sens qui m’ouvre le monde; j’ai observé la vie de mon corps et l’action de mes sens. Et je suis entré dans les profondeurs de ma mémoire, dans ces nombreuses et immenses retraites, peuplées d’une infinité d’images; et je les ai considérées avec épouvante; et j’ai vu que je ne pouvais rien distinguer sans vous, et j’ai reconnu que vous étiez fort différent de tout cela.
Fort différent aussi de moi-même, de moi, qui, dans cette exploration intérieure, cherchais à faire le discernement exact et la juste appréciation de mes découvertes: soit que les réalités me fussent transmises par les sens, soit que, mêlées à ma nature, je les interrogeasse en moi-même; soit que je m’attachasse au nombre et au signalement de leurs introducteurs, et que, repassant tous ces trésors enfermés dans ma mémoire, ma pensée exhumât les uns et mît les autres en réserve.
Oui, vous êtes fort différent de moi, qui fais cela, et de la puissance intérieure par qui je le fais; et vous n’êtes pas cette puissance, parce que vous êtes la lumière immuable que je consulte sur l’être, la qualité, la valeur de toutes choses. Ainsi, j’écoutais, et j’écoute souvent vos leçons et vos commandements. Votre voix fait mes délices, et dans ce peu de loisirs que me laisse la nécessité de mes travaux, cette joie sainte est mon asile.
Et dans tous ces objets que je parcours à la clarté de votre lumière, je ne trouve de lieu sûr pour mon âme qu’en vous; il n’est que vous où mon être épars puisse se rassembler pour y demeurer à jamais tout entier. Et parfois vous me pénétrez d’un sentiment étrange, douceur inconnue, qui, devenant en moi parfaite et durable, serait je ne sais quoi qui ne serait plus cette vie. Mais je retombe sous le poids de ma chaîne, et le torrent m’entraîne, et je suis lié; et je pleure, et mes larmes ne relâchent pas mes liens. Le fardeau de l’habitude m’emporte au fond. Où je puis être, je ne veux; où je veux, je ne puis; double misère.
XLI
Ce qui le rejetait loin de Dieu.
Et j’ai reconnu dans cette triple convoitise la source de mes coupables infirmités, et j’ai demandé mon salut à votre bras. Car j’ai vu votre gloire avec un cœur blessé, et tout ébloui, j’ai dit: Qui peut voir jusque-là? Et j’étais rejeté loin de la splendeur de vos regards. Vous êtes la Vérité qui préside sur toutes choses. Et mon insatiable avarice ne voulait pas vous perdre; elle voulait posséder le mensonge avec vous. Ainsi, le menteur ne veut pas que la vérité lui soit inconnue. Je vous avais donc perdu, parce que vous ne souffrez pas qu’on vous possède sans répudier l’héritage du mensonge.
XLII
Égarement des superbes qui ont eu recours aux anges déchus comme médiateurs entre Dieu et les hommes.
Qui trouver capable de me réconcilier avec vous? Devais-je solliciter les anges? et par quelles prières? par quels sacrifices? Plusieurs, ai-je ouï dire, travaillant pour revenir à vous, et ne le pouvant d’eux-mêmes, ont tenté cette voie, et tombés bientôt dans un désir curieux de visions étranges, ils ont mérité d’être livrés à l’illusion. Superbes, ils vous cherchaient avec tout le faste de la science, le cœur haut et non contrit; la conformité d’esprit leur a donné pour complices de leur orgueil les puissances de l’air, dont les prestiges les ont égarés lorsqu’ils cherchaient le Médiateur, médecin de leur âme, sans le trouver; car ils n’avaient devant eux «que le diable transfiguré en ange de lumière[251]»;
[251] II Cor., XI, 11.