Part 22
Mais en est-il de ce souvenir comme de celui de Carthage que l’on a vue? Non. La vie heureuse n’est pas un corps; les yeux ne l’ont pas aperçue. S’en souvient-on comme des nombres? Non: leur notion ne laisse pas d’autre désir. Mais la notion de la vie heureuse nous inspire l’amour et le désir de sa possession.
S’en souvient-on comme de l’éloquence? Non. Quoique ce mot suggère à plusieurs qui ne sont pas éloquents le souvenir et le désir de la chose même, preuve qu’elle existe dans leur esprit, c’est néanmoins par les sens qu’ils ont remarqué l’éloquence d’autrui, avec un plaisir qui leur en a donné le goût; goût, dérivé du plaisir; plaisir, d’une notion intérieure: mais nul de nos sens ne nous révèle en autrui la vie heureuse.
En est-il donc comme du souvenir de la joie? Peut-être. Car si je me souviens de la joie dans la tristesse, je puis me souvenir de la vie heureuse dans ma misère. Et cette joie ne me fut jamais sensible, ni à la vue, ni à l’ouïe, ni à l’odorat, ni au goût, ni au toucher; pur sentiment de l’esprit, dont l’impression, conservée dans ma mémoire, réveille en moi dédain ou regrets, suivant la diversité des objets qui l’ont fait naître. Il fut un temps où je me réjouissais de la honte, et mon cœur ne se souvient de ces joies qu’avec horreur, j’ai parfois goûté le plaisir du bien, et ce souvenir est un regret, et, au refus de l’occasion, je me rappelle avec tristesse cette joie qui n’est plus.
Mais où, mais quand ai-je vécu ma vie heureuse pour m’en souvenir, pour l’aimer, pour la désirer? Et il ne s’agit pas ici de mon désir ou du vœu de quelques hommes; car en est-il un qui ne veuille être heureux? Une notion moins sûre permettrait-elle une volonté si certaine?
Demandez à deux hommes s’ils veulent porter les armes: peut-être l’un dira oui, l’autre non; demandez-leur s’ils veulent être heureux, tous deux répondront sans hésiter que tel est leur désir, et le même désir appelle l’un aux armes et en détourne l’autre. Ne serait-ce pas que, trouvant leur plaisir, l’un ici, l’autre là, tous deux s’accordent néanmoins dans leur volonté d’être heureux, comme ils s’accorderaient dans la réponse à la question s’ils veulent avoir sujet de joie; et cette joie même, c’est ce qu’ils appellent bonheur, l’unique but qu’ils poursuivent par des voies différentes. Or, comme la joie est chose que tout homme, un jour, a ressentie, il faut que ce nom de bonheur en représente la connaissance à la mémoire.
XXII
Dieu, unique joie du cœur.
Loin, mon Dieu, loin du cœur de votre serviteur humilié devant vous de trouver son bonheur en toutes joies! Car il en est une refusée aux impies, connue de vos serviteurs qui vous aiment; cette joie, c’est vous. Et voilà la vie heureuse, se réjouir en vous, de vous et pour vous; la voilà, il n’en est point d’autre. La placer ailleurs, c’est poursuivre une autre joie que la véritable, et cependant, la volonté qui s’en éloigne s’attache encore à son image.
XXIII
Amour naturel des hommes pour la vérité: ils ne la haïssent que lorsqu’elle contrarie leurs passions.
Tous les hommes ne veulent donc pas être heureux, car il en est qui, refusant de se réjouir en vous, seule vie bienheureuse, refusent leur félicité. Et pourtant qui ne la veut? Mais «la chair convoite contre l’esprit, l’esprit contre la chair; on ne peut plus ce que l’on veut[227]», on retombe dans ce que l’on peut, et l’on s’en contente; car ce que l’on ne peut pas, on ne le veut pas d’une volonté assez forte pour le pouvoir.
[227] Galat., V, 17.
Je leur demande à tous s’ils ne préfèrent pas la joie de la vérité à celle du mensonge. Et ils n’hésitent pas plus ici que pour la réponse à la question du bonheur. Car la vie heureuse, c’est la joie de la vérité; c’est la joie en vous, qui êtes la vérité, ô Dieu! ma lumière, mon salut, mon Dieu. Nous voulons tous cette vie bienheureuse; nous voulons tous cette vie, seule bienheureuse; nous voulons tous la joie de la vérité.
J’en ai vu plusieurs qui voulaient tromper, nul qui voulût l’être. Où donc les hommes ont-ils pris cette connaissance du bonheur, si ce n’est où ils ont pris celle de la vérité? car ils aiment la vérité, puisqu’ils ne veulent pas être trompés. Et ils ne peuvent aimer la vie heureuse, qui n’est que la joie de la vérité, sans aimer la vérité. Et ils ne sauraient l’aimer si la mémoire n’en avait aucune idée.
Pourquoi donc n’y cherchent-ils pas leur joie, pour y trouver leur félicité? C’est qu’ils sont fortement préoccupés de ces vanités qui leur créent plus de misères que ce faible souvenir ne leur laisse de bonheur. «Il est encore une faible lumière dans l’âme de l’homme. Qu’il marche, qu’il marche, tant qu’elle luit, de peur d’être surpris par les ténèbres[228]».
[228] Joan., XII, 31.
Mais d’où vient que «la vérité engendre la haine»? D’où vient que l’on voit un ennemi dans l’homme qui l’annonce en votre nom, si l’on aime la vie heureuse, qui n’est que la joie de la vérité? C’est qu’elle est tant aimée, que ceux même qui ont un autre amour veulent que l’objet de cet amour soit la vérité; et refusant d’être trompés, ils ne veulent pas être convaincus d’erreur. Et de l’amour de ce qu’ils prennent pour la vérité vient leur haine de la vérité même. Ils aiment sa lumière et haïssent son regard. Voulant tromper sans l’être, ils l’aiment quand elle se manifeste, et la haïssent quand elle les découvre; mais par une juste rémunération, les dévoilant malgré eux, elle leur reste voilée.
C’est ainsi, oui c’est ainsi que l’esprit humain, dans cet état de cécité, de langueur, de honte et d’infirmité, prétend se cacher et que tout lui soit découvert; et il arrive, au contraire, qu’il n’échappe pas à la vérité qui lui échappe. Et néanmoins dans cet état de misère, il préfère ses joies à celles du mensonge. Il sera donc heureux lorsque, sans crainte d’aucun trouble, il jouira de la seule Vérité, mère de toutes les autres.
XXIV
Dieu se trouve dans la mémoire.
Ai-je assez erré dans les espaces de ma mémoire en vous cherchant, mon Dieu, et je ne vous ai pas trouvé hors d’elle! Non, je n’ai rien trouvé de vous que je ne me sois rappelé, depuis le jour où vous m’avez été enseigné. Depuis ce jour, je ne vous ai pas oublié.
Où j’ai trouvé la vérité, là j’ai trouvé mon Dieu, la vérité même, alors connue, dès lors présente à ma mémoire. Et, depuis que je vous sais, vous n’en êtes pas sorti, et je vous y trouve toutes les fois que votre souvenir me convie à vos délices. Voilà mes voluptés saintes, don de votre miséricorde, qui a jeté un regard sur ma pauvreté.
XXV
Dans quelle partie de la mémoire trouvons-nous Dieu?
Mais où demeurez-vous dans ma mémoire, vous, Seigneur? où y demeurez-vous? Quelle chambre vous y êtes-vous faite? Quel sanctuaire vous êtes-vous bâti? Vous lui avez fait cet honneur d’habiter en elle, je le sais; mais c’est votre logement que j’y cherche. Lorsque mon cœur s’est rappelé mon Dieu, j’ai traversé toutes ces régions de souvenir qui me sont communes avec les bêtes; ne vous trouvant pas entre les images des objets sensibles, je vous ai demandé là où je mets en dépôt les affections de mon esprit; et j’ai pénétré au siège même de mon esprit, hôte de ma mémoire; car l’esprit se souvient aussi de soi-même; et vous n’y étiez pas, parce que vous n’êtes ni une image sensible, ni une affection du principe vivant en nous, comme la joie, la tristesse, le désir, la crainte, le souvenir, l’oubli, ni l’esprit lui-même, mais le Seigneur, Dieu de l’esprit.
Instabilité que tout cela, et pourtant vous, éternel et immuable, vous avez daigné demeurer dans ma mémoire depuis que je vous ai connu. Et je demande encore où vous habitez en elle, comme si elle était lieu? Mais certes vous habitez en elle, puisque je me souviens de vous depuis l’heure où je vous ai connu, et c’est en elle que je vous retrouve, lorsque votre souvenir se représente à mon cœur.
XXVI
Dieu est la vérité que les hommes consultent.
Mais où donc vous ai-je trouvé pour vous apprendre? Vous n’étiez pas dans ma mémoire avant de m’être connu. Où donc vous ai-je trouvé, sinon en vous, au-dessus de moi? Entre vous et nous le lieu n’existe pas, et nous nous approchons, nous nous éloignons de vous sans distance. Vérité, oracle universel, vous siégez partout pour répondre à ceux qui vous consultent; vos réponses fournissent en tous lieux à tant de consulteurs divers! Vous parlez clairement, mais tous n’entendent pas de même. Tous conforment leurs demandes à leurs volontés, mais vous n’y conformez pas toujours vos réponses. Celui-là seul est votre zélé serviteur, qui a moins en vue d’entendre de vous ce qu’il veut, que de vouloir ce qu’il a entendu de vous.
XXVII
Ravissement de cœur devant Dieu.
Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je vous ai aimée tard. Mais quoi! vous étiez au dedans, moi au dehors de moi-même; et c’est au dehors que je vous cherchais; et je poursuivais de ma laideur la beauté de vos créatures. Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous; retenu loin de vous par tout ce qui sans vous ne serait que néant. Vous m’appelez, et voilà que votre cri force la surdité de mon oreille; votre splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement; votre parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour vous; je vous ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix.
XXVIII
Misère de cette vie.
Quand je vous serai uni de tout moi-même, plus de douleur alors, plus de travail; ma vie sera toute vivante étant toute pleine de vous. L’âme que vous remplissez devient légère; trop vide encore de vous, je pèse sur moi.
Mes joies déplorables combattent mes tristesses salutaires, et de quel côté demeure la victoire? je l’ignore. Hélas! Seigneur, ayez pitié de moi. Mes tristesses coupables sont aux prises avec mes saintes joies; et de quel côté demeure la victoire? je l’ignore encore. Hélas! Seigneur, ayez pitié de moi! Pitié! Seigneur; vous voyez, je ne vous dérobe point mes plaies. O médecin! je suis malade; ô miséricorde! vous voyez ma misère! Ah! «N’est-ce pas une tentation continuelle que la vie de l’homme sur la terre?[229]»
[229] Job., VII, 1.
Qui veut les afflictions et les épreuves? Vous ordonnez de les souffrir, et non de les aimer. On n’aime point ce que l’on souffre, quoiqu’on en aime la souffrance. On se réjouit de souffrir, mais on choisirait de n’avoir pas tel sujet de joie. Dans le malheur, je désire la prospérité; heureux, je crains le malheur. Entre ces deux écueils, est-il pour la vie humaine un abri contre la tentation? Malheur, oui, malheur aux prospérités du siècle livrées à la crainte de l’adversité et aux séductions de la joie! Malheur, trois fois malheur aux adversités du siècle, tempêtes où la patience fait naufrage! N’est-ce pas une tentation continuelle que la vie de l’homme sur la terre?
XXIX
La grâce de Dieu est notre seul appui.
Et toute mon espérance n’est que dans la grandeur de votre miséricorde. Donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Vous me commandez la continence. «Et je sais, dit votre serviteur, que nul ne peut l’avoir, si Dieu ne la lui donne; et savoir même d’où vient ce don en est un de la sagesse[230]». La continence nous recompose et ramène à l’unité les fractions multiples de nous-mêmes. Car ce n’est pas assez vous aimer que d’aimer avec vous quelque chose que l’on n’aime pas pour vous. O amour toujours brûlant sans jamais s’éteindre! amour, mon Dieu, embrasez-moi! Vous m’ordonnez la continence; donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît.
[230] Sap., VIII, 21.
XXX
Triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil.
Vous m’ordonnez formellement de proscrire «la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’ambition du siècle[231]». Vous défendez l’amour illégitime; et, quant au mariage, si vous l’avez permis, vous avez conseillé mieux. Et vous m’avez donné de faire selon votre désir, avant même d’être appelé au ministère de vos sacrements.
[231] Joan., II, 16.
Mais elles vivent encore dans ma mémoire, dont j’ai tant parlé, ces images qu’une triste accoutumance y a fixées. Faibles et pâles, tant que je veille, elles attendent mon sommeil pour m’insinuer un plaisir, pour me dérober une ombre de consentement et d’action. Vaines illusions, assez puissantes toutefois sur mon âme et sur ma chair pour obtenir de moi, quand je dors, ce que les réalités demandent en vain à mon réveil. Suis-je donc alors autre que moi-même, Seigneur mon Dieu? Et cependant quelle différence entre moi et moi, dans cet instant de passage au sommeil, de retour à la veille!
Où est cette raison vigilante contre de telles séductions? Supérieure aux atteintes des réalités mêmes, se ferme-t-elle avec les yeux? s’assoupit-elle avec les sens? D’où vient donc que souvent nous résistons endormis, fidèles au souvenir de nos bonnes résolutions? Nul attrait flatteur ne triomphe alors de notre chaste persévérance. Et toutefois, quand il en arrive autrement, nous sommes si absents de nous-mêmes que nous retrouvons, au réveil, le repos de notre conscience: la douleur de ce qui s’est passé en nous n’est point un remords pour la volonté qui dormait. Mais votre main, Dieu tout-puissant, n’a-t-elle pas le pouvoir de guérir toutes les langueurs de mon âme, et de verser une grâce abondante sur les mouvements impurs de mon sommeil?
Une nouvelle effusion de miséricordes, Seigneur, pour que mon âme, dégagée des appâts de la concupiscence, me suive, et que je vous l’amène; qu’elle ne se révolte plus contre soi; que, loin de se livrer, endormie, aux imaginations impures et brutales, jusqu’à séduire la chair, elle refuse la moindre adhésion! Éloignez de moi toute surprise, la plus faible même, celle qui fuirait devant un souffle de chasteté exhalé dans mon sommeil: il vous en coûtera peu de m’accorder cette grâce en cette vie, à l’âge où je suis, ô vous, qui êtes assez puissant pour nous exaucer au delà de nos prières, au delà de nos pensées.
Et j’ai dit à mon bon Maître ce que je suis encore dans ces ressentiments de ma misère; et pénétré d’une joie craintive, je me réjouis, Seigneur, de ce que vous m’avez donné, et je m’afflige de rester inachevé; et j’espère que vous accomplirez en moi votre œuvre de clémence, jusqu’à la paix définitive que mes puissances intérieures et extérieures feront avec vous, au jour où la mort sera engloutie dans la victoire.
XXXI
De la volupté dans les aliments.
Le jour me suggère un autre ennemi; et plût à Dieu qu’il pût lui suffire! «Nous réparons, par le boire et le manger, les ruines journalières du corps, jusqu’au moment où, détruisant l’aliment et l’estomac, vous éteindrez mon indigence par une admirable plénitude, et revêtirez cette chair corruptible d’une éternelle incorruptibilité[232]». Aujourd’hui toutefois, cette nécessité m’est douce, et je combats cette douceur pour ne pas m’y laisser prendre: guerre de tous les instants que je me fais par le jeûne, et les rigueurs qui réduisent le corps en servitude. Et pourtant je ne puis éviter le plaisir qui chasse les douleurs du besoin; car la faim et la soif sont aussi des douleurs, brûlantes et meurtrières comme la fièvre, si les aliments ne les soulagent; et votre bonté consolante mettant à la disposition de notre misère les tributs du ciel, de la terre et des eaux, nos angoisses deviennent des délices.
[232] I Cor., XV, 53; IX, 27.
Vous n’avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Mais quand je passe de l’inquiétude du besoin au repos qui en suit la satisfaction, le piège de la concupiscence m’attend au passage; car ce passage lui-même est un plaisir, et il n’est pas d’autre voie, et c’est la nécessité qui m’y pousse. L’entretien de la vie est la seule raison du boire et du manger, et néanmoins un dangereux plaisir marche de compagnie; esclave qui trop souvent cherche à devancer son maître, revendiquant pour lui-même ce que je prétends n’accorder qu’à l’intérêt légitime. Et puis, les limites de l’un ne sont pas celles de l’autre; ce qui suffit à la nécessité ne suffit pas au plaisir; et parfois, il devient difficile de reconnaître si nous accordons un secours à la requête du besoin, ou un excès aux perfides sollicitations de la convoitise. Notre pauvre âme sourit à cette incertitude, charmée d’y trouver une excuse pour couvrir du prétexte de la santé une complaisance coupable.
A ces tentations, je résiste chaque jour avec effort, et j’appelle à mon secours votre bras salutaire; et je vous remets toutes mes perplexités, car j’ai sujet de récuser sur ce point la stabilité de mon conseil. J’entends la voix de mon Dieu: «Ne laissez pas appesantir vos cœurs par l’intempérance et l’ivrognerie[233]». Ce dernier vice est loin de moi; votre miséricorde ne lui permettra jamais de m’approcher. Mais la sensualité s’insinue quelquefois chez votre serviteur. Que votre miséricorde la tienne éloignée de lui. Nul ne peut être continent, si vous ne lui en donnez la grâce. Vous accordez beaucoup à nos prières; le bien même que nous avons reçu avant de vous prier, c’est vous qui nous l’avez donné, c’est de vous que nous tenons encore de nous savoir redevables. Je n’ai jamais été sujet à l’intempérance, mais j’ai connu des intempérants que vous avez rendus sobres. Vous faites les uns ce qu’ils ont toujours été, les autres ce qu’ils n’ont pas été toujours, pour qu’ils sachent, les uns et les autres, à qui ils doivent rendre grâce.
[233] Luc, XXI, 34.
Vous me dites encore: «Ne marche pas à la suite de tes convoitises, et détourne-toi de ta volonté[234]». Votre grâce m’a fait entendre cette autre parole que j’aime: «Que nous mangions, ou ne mangions pas, rien de plus pour nous, rien de moins[235]», c’est-à-dire que je ne trouverai là ni mon opulence, ni ma détresse. Et cette parole encore: «J’ai appris à me contenter de l’état où je suis; je sais vivre dans l’abondance, et je sais souffrir le besoin. Je peux tout en celui qui me fortifie[236]». Voilà comme parle un soldat du ciel; est-ce notre langage, poussière que nous sommes? Mais souvenez-vous, Seigneur, que nous sommes poussière; que c’est de poussière que vous avez fait cet homme, perdu et retrouvé. Et ce n’est pas en lui qu’il a trouvé sa force, celui-là, poussière comme nous, qui darde au souffle de votre inspiration ces paroles brûlantes dans mon cœur: Je peux tout en celui qui me fortifie. Oh! fortifiez-moi, pour que je puisse! Donnez-moi ce que vous m’ordonnez; et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Et il confesse, lui, qu’il a «tout reçu, et que toute sa gloire est dans le Seigneur[237]». Il veut recevoir aussi, cet autre, que j’entends vous adresser cette prière: «Délivrez-moi des désirs de la sensualité[238]». N’est-il pas évident, ô Dieu saint, que vous donnez tout, jusqu’à l’obéissance à vos commandements?
[234] I Cor., I, 30, 31.
[235] Eccl., XVIII, 36.
[236] I Cor., VIII, 8.
[237] Philip., IV, 11, 13.
[238] Eccli., XXIII, 6.
Vous m’avez enseigné, ô mon Père, «que tout est pur pour les cœurs purs, mais que c’est un mal de se mettre à table au scandale de son frère; que toutes vos créatures sont bonnes; qu’il ne faut rien refuser de ce que l’on peut recevoir en action de grâces; que ce n’est point notre aliment qui nous rend recommandables à Dieu; que l’on se garde de juger sur le manger et le boire; que celui qui mange ne méprise pas celui qui s’abstient; que celui qui s’abstient ne méprise pas celui qui mange[239]». Grâces à vous de tous ces enseignements que j’ai retenus; louanges à vous, mon Dieu, qui avez frappé à mon oreille pour introduire la lumière dans mon cœur. Délivrez-moi de toute tentation.
[239] Rom., XIV, 20; I Tim., IV, 4; I Cor., VIII, 8; Coloss., II, 16; Rom., XIV, 3.
Non que je craigne l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute chair; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de sauterelles; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre par un désir de lentilles; que David s’est accusé lui-même d’avoir désiré un peu d’eau; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain. Aussi le peuple, dans le désert, mérita-t-il d’être réprouvé, non pour avoir eu désir de la chair, mais parce que ce désir le fit murmurer contre le Seigneur[240].
[240] Gen., IX, 2, 3; III Reg., XVII, 6; Matth., III, 4; Gen., XXV, 34; II Reg., XXIII, 15, 17; Matth., IV, 3; Num., XI, 10.
Entouré de ces tentations, je lutte chaque jour contre la concupiscence du boire et du manger. Car ce n’est pas chose que je puisse me retrancher pour jamais, comme le désir de la femme. Il me faut donc tenir à ma bouche un frein qui se relâche et se retire à propos. Et, Seigneur, quel est celui qui ne s’emporte quelquefois au delà des barrières de la nécessité? S’il en est un, qu’il vous glorifie de sa perfection! Moi, je ne suis pas cet homme; je suis un pécheur, et je glorifie pourtant votre nom, assuré que celui qui a vaincu le siècle intercède auprès de vous pour mes péchés, qu’il m’a compté entre les membres infirmes de son corps, dont vos yeux ne dédaignent pas les imperfections, et qui sont tous inscrits au livre de vie[241].
[241] Rom., VIII, 34; Joan., XVI, 33; Ps. CXXXVIII, 16.
XXXII
Plaisir de l’odorat.
Les odeurs me laissent assez indifférent à leur charme. Absentes, je ne les recherche pas, je ne répudie pas leur présence; je suis disposé à m’en passer. Du moins me semble-t-il ainsi, et je me trompe peut-être. Car, ne faut-il pas gémir sur cette nuit profonde qui, nous voilant les ressorts de notre être, interdit à l’esprit, lorsqu’il se consulte lui-même sur sa puissance, toute créance facile à ses réponses, parce qu’il ignore d’ordinaire ce qu’il recèle en lui, si l’expérience ne le lui découvre? Et nul homme ne doit être en sécurité dans cette vie, qui n’est, tout entière, qu’une tentation. De mauvais devenu meilleur, rien ne garantit que de meilleur il ne devienne pire. Il n’est qu’un espoir, qu’une confiance, qu’une promesse sûre: votre miséricorde.
XXXIII
Plaisir de l’ouïe. Du chant de l’Église.
Les voluptés de l’oreille m’avaient captivé par des liens plus forts; mais vous les avez brisés; vous m’avez délivré de cet esclavage. Cependant, je l’avoue, aux accents que vivifient vos paroles chantées par une voix douce et savante, je ne puis me défendre d’une certaine complaisance, impuissante, toutefois, à me retenir quand il me plaît de me retirer. Suaves mélodies, n’est-ce pas justice qu’admises avec les saintes pensées qui sont leur âme, je leur fasse dans la mienne une place d’honneur? Mais j’ai peine à garder une juste mesure.
Car il me semble que je leur accorde parfois plus qu’il ne convient, sentant que, par cette harmonie, les paroles sacrées pénètrent mon esprit d’une plus vive flamme d’amour; et je vois que les affections de l’âme et leurs nuances variées retrouvent chacune sa note dans les modulations de la voix, et je ne sais quelle secrète sympathie qui les réveille. Mais le charme sensible, à qui il ne faut pas laisser le loisir d’énerver l’âme, me trompe souvent, quand la sensation se lasse de marcher après la raison, et prétend autoriser de la faveur d’être admise à sa suite ses efforts pour la précéder et la conduire. C’est là que je pèche sans m’en apercevoir, mais bientôt je m’en aperçois.
D’autres fois, un excès de précautions contre de telles surprises me jette dans un excès de rigidité, et je voudrais éloigner de mon oreille et de l’Église même ces touchantes harmonies, compagnes ordinaires des psaumes de David. Il me paraît alors plus sûr de s’en tenir à ce que j’ai souvent ouï dire d’Athanase, évêque d’Alexandrie, qu’il les faisait réciter avec une légère inflexion de voix, plus semblable à une lecture qu’à un chant.