Les confessions d'un converti

Part 3

Chapter 33,712 wordsPublic domain

Depuis le jour où je pris cette résolution, les choses changèrent un peu pour moi. Je commençai à lire des livres de théologie, et à y porter un réel intérêt, en particulier pour ce qui concernait le dogme et l’histoire de l’Église. Mais il ne m’entrait pas dans la tête, un seul instant, que l’Église d’Angleterre ne fût pas seule à représenter l’institution originelle du Christ. Je n’étais aucunement disposé à admettre, comme j’allais essayer de l’admettre plus tard, que notre communion anglicane était l’Église «catholique» pour l’Angleterre, tandis que la communion romaine constituait l’Église «catholique» du continent. Je me souviens même d’avoir vivement reproché un jour, en Suisse, des vues de ce genre à une dame anglicane qui, s’inspirant d’elles, allait entendre la messe dans une chapelle catholique. Les catholiques romains, à mon sens, étaient manifestement corrompus et déchus; les ritualistes eux-mêmes m’apparaissaient teintés d’hérésie, tandis que, d’autre part, les protestants des sectes extrêmes me faisaient l’effet de personnages bruyants, extravagants, et vulgaires. Une seule vie religieuse me semblait possible: celle d’un tranquille pasteur de campagne, avec un beau jardin, une maîtrise bien assouplie, et une existence ordonnée de célibataire,--car je dois ajouter que le mariage, alors comme toujours, me faisait l’effet d’un état inconcevable pour un prêtre chrétien.

VII

Je me préparai pendant dix-huit mois à recevoir les ordres. Le maître qui me dirigeait dans cette préparation était le doyen Vaughan, de Llandaff, homme tout à fait exceptionnel, unique en son genre; et c’est sans doute à cause du charme extraordinaire de sa personne, comme aussi de sa haute spiritualité, que mon père avait décidé de me confier à lui, malgré la divergence de ses vues et de celles du doyen. Je crois bien que, à maints égards, le doyen Vaughan était le prédicateur le plus remarquable que j’aie jamais entendu. Il écrivait ses sermons avec un soin infini, les élaborait mot par mot, toujours prêt à détruire le manuscrit entier pour le recommencer à nouveau d’un bout à l’autre, s’il se trouvait interrompu pendant sa rédaction; après quoi il prononçait le sermon exactement tel qu’il l’avait mis sur son papier, presque sans aucun geste, sauf de légers et rapides coups d’œil sur l’auditoire et quelques timides mouvements de tête. Sa langue anglaise était absolument parfaite, n’ayant d’égales, me semble-t-il, que celles de Ruskin et de Newman. Sa voix était souple et polie et pénétrante comme la lame d’une épée; mais, bien haut encore par-dessus tout cela, il possédait une sorte de magnétisme personnel qui affectait tout auditeur un peu raffiné de la même manière qu’un chant musical. Ses croyances étaient très nettement celles de la secte évangélique. Je garde encore quelque part un ou deux cahiers de notes prises par moi, sous son influence, touchant les sacrements du baptême et de la Cène, et qui déniaient expressément à ces deux «rites» toute valeur sacramentelle. Et pourtant la foi du doyen Vaughan était d’une force si rayonnante, et si intense son amour pour la personne de Notre-Seigneur, que ses élèves, quels qu’ils fussent, n’avaient nullement conscience de ce qui pouvait manquer à son enseignement pour se conformer à leurs propres vues. Aussi longtemps que nous étions sous son charme, c’était comme si nous eussions eu l’impression que rien d’autre ne pouvait être nécessaire que l’amour de Dieu, tel que nous le voyions au cœur de notre maître.

La femme de celui-ci, sœur du doyen Stanley, était, elle aussi, une personne remarquable, et d’une grande influence sur les élèves de son mari. Cette étrange vieille dame, qui ressemblait par le visage à la reine Victoria, était sûrement l’une des femmes les plus intelligentes de sa génération. Pleine d’esprit, elle causait et écrivait avec un éclat merveilleux; et c’était un réel plaisir de se trouver en sa compagnie. Lorsque trois ou quatre d’entre nous étions invités à dîner chez le doyen, nous avions coutume de comparer nos billets d’invitation, pour nous régaler du spectacle de l’étonnante variété des expressions de Mme Vaughan. Le fait est que chacun des billets était entièrement différent des autres, mais tous avec la même vie et le même attrait. Je me rappelle encore l’amusement discret du doyen lorsqu’il découvrit que, pendant une grave maladie qu’il avait traversée, sa femme, désespérant de sa guérison, avait loué une maison où elle comptait se retirer dès le début de son veuvage. Il nous raconta tous les détails de la chose en présence de sa femme, pendant que celle-ci faisait de vagues gestes ou grimaces de protestation.

--Non, ma chère amie,--lui dit enfin le doyen, avec des yeux qui brillaient comme des étoiles,--vous voyez que, tout de même, je ne suis pas encore mort; et je crains bien que vous ne puissiez pas entrer dans votre nouvelle maison pour le moment!

Nous menions à Llandaff une vie très innocente, lisant chaque matin le Nouveau Testament en grec avec le doyen, composant toutes les semaines un sermon qu’il nous corrigeait, jouant beaucoup au football, et assistant tous les jours à un office dans la cathédrale. L’un des jours les plus orgueilleux de toute mon existence fut celui où j’eus l’honneur d’être choisi par un club pour faire partie du petit groupe de ses membres qui allaient engager le défi annuel contre les joueurs de football de Cardiff. Mais je dois ajouter que, pendant ce séjour à Llandaff, et malgré le vigoureux évangélisme du doyen, je commençai à ressentir les premiers éléments d’une aspiration religieuse plus «catholique»; ce fut alors que, pour la première fois de ma vie, notamment, je commençai à préférer recevoir la communion avant tout repas. Cela me venait en partie de l’influence d’un «ritualiste» très pieux, avec qui je m’étais lié d’une étroite amitié; _John Inglesant_, aussi, avait repris un peu de son ancien pouvoir sur moi; et je fis même alors un ou deux voyages aux environs de Llandaff pour chercher une maison où je pourrais fonder une institution ressemblant à celle du Little Gidding de Nicolas Ferrar[3], avec cette seule différence essentielle que les femmes seraient strictement exclues de la maison nouvelle. Les habitants de celle-ci auraient à vivre dans une retraite profonde, une espèce de solitude érudite et poétique: mais je ne me souviens pas que le renoncement à soi-même, sous aucune forme, dût jouer un rôle dans l’institution projetée. Du moins l’intention première de celle-ci était-elle excellente: car l’objet principal de la vie que je rêvais d’organiser, dans mon Little Gidding, était d’accroître l’union de nos âmes avec la personne de Notre-Seigneur.

[3] Communauté anglicane du début du dix-septième siècle, décrite par SHORTHOUSE, dans son _John Inglesant_.

VIII

Je fus ordonné diacre en 1894, après une très étrange retraite d’une solitude absolue, où, pendant une semaine environ, tout sentiment religieux m’abandonna de nouveau. Cette retraite eut lieu près de Lincoln, l’endroit où, longtemps auparavant, s’était écoulée mon enfance. J’avais loué deux chambres dans la loge du portier d’un vieux parc, à quatre ou cinq milles en dehors de la ville, et aussitôt j’avais arrangé mes journées d’une manière qui me paraissait très sage, avec des heures régulières pour l’oraison et la méditation, pour la récitation des Petites Heures en anglais, et pour les exercices corporels. C’était là, je le vois bien à présent, une tentative absolument folle. Je me trouvais dans un état d’excitation très intense à la perspective de ma prochaine entrée dans les ordres; et je ne savais absolument rien, jusque-là, du contenu de mon âme, ni des dangers de l’examen de conscience, sans compter mon ignorance complète de la science difficile de la prière. De telle sorte que le résultat de ma retraite fut une angoisse mentale si affreuse que, même encore aujourd’hui, je ne puis me la rappeler sans un frisson douloureux. Après un jour ou deux d’entière solitude, il me sembla qu’il n’existait aucune vérité religieuse, que Jésus-Christ n’était pas Dieu, que toute notre vie humaine n’était rien qu’une farce vide de sens, et que j’étais moi-même, sinon le pire des pécheurs, en tout cas le plus monumental des sots. Je me souviens, en particulier, de la torture ressentie pendant le premier dimanche de l’Avent. Dès l’aube, je m’étais mis en route vers Lincoln, à pied, et sans avoir déjeuné. A la cathédrale, je communiai, et puis me fis un devoir d’assister à tous les offices de la journée, assis dans un coin de la grande nef poussiéreuse, avec toutes les souffrances d’une âme dans l’enfer. Il m’est toujours impossible de lire la magnifique collecte du dimanche de l’Avent dans le _Livre des prières communes_, de réentendre dans mes oreilles les phrases sonores touchant les «œuvres de ténèbres» et l’«armure de lumière», ou bien encore l’hymne puissamment rythmé: _Voyez, Notre Souverain arrive, descendant parmi des nuées!_ sans qu’un écho de l’horreur de ce jour-là reparaisse en moi.

Je dois dire, cependant, que les choses s’améliorèrent un peu vers la fin de ma retraite. Une espèce de lueur confuse de foi m’était revenue, et lorsqu’enfin je m’en retournai à Addington, pour y être ordonné diacre, tout au plus me sentais-je encore fortement secoué, et, pour ainsi dire, plongé encore dans un état d’hystérie spirituelle.

L’ordination elle-même eut pour effet de me distraire profitablement. Ce fut mon père qui y présida, dans l’église paroissiale de Croydon; et le chanoine Mason, président du collège Pembroke à Cambridge, prêcha un sermon tout à fait réchauffant. J’ai gardé le souvenir d’une phrase particulièrement subtile et spirituelle de ce sermon; le chanoine parlait des divisions doctrinales dans l’Église d’Angleterre; et, tâchant à nous rassurer sur ce point, il avait imaginé de combiner les dissensions géographiques et dogmatiques dans une même période d’un relief saisissant. «Malgré toutes nos divisions, disait-il, nous n’en restons pas moins unis dans la vérité objective. C’est une forme unique de paroles religieuses qui est prononcée aujourd’hui dans tous les diocèses, de Carlisle à Cantorbéry, de Lincoln à Liverpool.»

A la Noël suivante, j’assistai mon père pour administrer la communion dans l’église d’Addington, et puis, de là, je m’en allai tout de suite prendre mon service dans l’est de Londres, où je faisais partie de la mission organisée par les anciens élèves d’Eton. C’est là que, pour la première fois, des vues de la Haute Église anglicane commencèrent à prendre peu à peu possession de moi. La chose se produisit dans les circonstances suivantes:

Un mois après mon ordination j’avais été invité à une retraite que présidait l’un des Pères de la Société de pasteurs fondée par Cowley. Je m’y rendis en haut collet et en cravate blanche; et, sur-le-champ, j’éprouvai là une impression des plus fortes. Pour la première fois la doctrine chrétienne, telle que la prêchait le Père Mathurin, se révélait à moi comme un système ordonné. Je voyais à présent de quelle manière les choses se rattachaient l’une à l’autre, de quelle manière l’Incarnation avait pour conséquences inévitables les sacrements, et comment la grâce de Dieu s’adressait tout ensemble au corps et à l’âme. Le prédicateur était d’une éloquence extraordinaire. Pendant un sermon de plusieurs heures, c’était comme s’il eût pris dans ses mains mes fragments de pensées, mes vagues éclairs d’émotion spirituelle, mes démarches tâtonnantes dans le demi-jour, et comme s’il m’eût montré tout cela illuminé et transfiguré, introduit dans un immense organisme religieux dont je n’avais pas même soupçonné l’existence. J’ajoute qu’il toucha mon cœur aussi, et non moins profondément que mon esprit, en me révélant les sources et les ressorts de ma nature intime sous un jour complètement nouveau. Il nous recommandait, notamment, la confession, en nous montrant sa place dans l’économie divine: mais sur ce point-là, naturellement, j’opposai à ses paroles une résistance énergique. La retraite n’était pas d’un ordre strict, et je pus causer librement, l’après-midi, avec deux amis, ce qui m’offrit l’occasion de tâcher à me persuader moi-même de l’erreur de l’éloquent sermonnaire au sujet de la confession, celle-ci n’étant, pour moi, qu’un remède tout à fait occasionnel à l’usage de ceux qui en éprouvaient expressément le désir. Mais les paroles que je venais d’entendre n’en avaient pas moins accompli leur œuvre en moi, encore que je ne m’en rendisse aucun compte sur le moment. Tout au plus avais-je emporté explicitement de cette retraite un profond désir de m’approprier la religion que je venais d’entendre prêcher. Et cela même m’était rendu malaisé par de sérieux obstacles.

La paroisse où mon père m’avait envoyé avait un caractère éminemment moyen. La confession y était nettement déconseillée, et l’on n’y célébrait la communion que le dimanche et le jeudi. Nous avions une très belle chapelle, construite par Bodley sur le type de la Haute Église, avec des inscriptions latines absolument incompréhensibles pour nos paroissiens. Le curé précédent, qui maintenant était devenu évêque du Zoulouland, et qui appartenait catégoriquement à la Haute Église, avait été remplacé depuis peu par un ancien chapelain de mon père, le révérend Donaldson, aujourd’hui archevêque de Brisbane, dont les opinions se rapprochaient beaucoup plus de la nuance évangélique. M. Donaldson était un homme d’œuvres de premier ordre: des clubs d’adultes commençaient à s’organiser, et toute espèce d’autres occupations pratiques absorbaient notre temps, réunions antialcooliques, jeux d’enfants, et surtout série régulière de visites dans toutes les maisons de la paroisse. Mais les méthodes antérieures du premier curé de la paroisse, avec leurs tendances ritualistes, avaient été grandement modifiées: le nouveau pasteur avait aboli la célébration quotidienne, et congédié les Sœurs anglicanes qui avaient été précédemment attachées à la paroisse. Je crois bien que le révérend Donaldson ne refusait pas, à l’occasion, de confesser dans sa sacristie les deux ou trois adhérents de l’ancien système: mais, à coup sûr, il ne prêchait ni n’encourageait aucunement la pratique de la confession.

Et cependant, malgré son influence sur moi, les idées semées naguère dans mon esprit par le Père Mathurin commençaient à fermenter. J’avais dès lors l’impression,--qui persiste en moi maintenant encore, lorsque je me place au point de vue anglican,--que l’unique espoir de toucher réellement et de relever les âmes de ceux qui vivent sous le fardeau de la misère sordide de l’Est de Londres consistait en ce qu’on pourrait appeler la «matérialisation» de la religion, c’est-à-dire dans le déploiement d’actes et d’images capables de concentrer sur soi l’émotion religieuse. Une manière d’agir extrêmement définie me paraît indispensable, et cela non seulement sous la forme des dehors du culte, que l’on doit essayer de rendre aussi brillants et impressionnants que possible, mais aussi sous la forme des procédés au moyen desquels s’opère l’union individuelle avec Dieu. Certes, les clubs d’hommes où toute conversation religieuse est contraire au règlement (ainsi que c’était le cas pour les nôtres), de fréquentes visites aux paroissiens, des pantomimes d’enfants, et tous ces modes généraux d’activité et de ferveur ne sont pas sans jouer leur rôle: mais si l’individu ne comprend pas où et comment il pourra se décharger du poids de sa pénitence ou de son besoin d’adoration, s’il ne connaît pas une manière de se soulager non seulement comme membre d’une congrégation, mais encore comme une âme spéciale que Dieu a faite et rachetée, jamais sa piété ne pourra cesser d’être vague et diffuse. C’est de quoi j’avais obscurément la notion dès lors; et comme l’âme propre d’un homme est plus proche de lui que toute âme étrangère, j’avais commencé, dès lors, à voir que mon devoir était d’opérer d’abord sur moi-même.

La conséquence de cet état de choses fut que, la veille de mon ordination définitive en qualité de «prêtre», je sollicitai de mon père l’autorisation de faire, pour la première fois, une pleine confession de toute ma vie en présence d’un pasteur. Celui-ci se montra extraordinairement bon et adroit; et la joie qui suivit pour moi cette première confession fut, tout simplement, indescriptible. Je revins chez moi, ce jour-là, dans une espèce d’extase bienheureuse.

Mon ordination définitive, elle aussi, fut pour moi un immense bonheur, bien que je comprenne à présent tout ce qu’il y avait de fiévreux et d’exagéré dans mes émotions de ce temps. L’après-midi de l’ordination, je m’en allai seul dans les bois d’Addington, me répétant sans arrêt que j’étais désormais un prêtre, et que je pourrais faire pour les autres ce qui avait été fait pour moi récemment par le Père Mathurin et par mon confesseur. C’est avec un enthousiasme débordant que, quelques jours après, je m’en retourna à mon service de vicaire, dans l’Est de Londres.

CHAPITRE II

LE DÉBUT DE LA CRISE

Vers ce même temps, j’avais repris mon ancienne liaison avec cet ami de Cambridge, converti au catholicisme, avec qui j’avais eu naguère d’innombrables discussions, et qui était devenu à présent novice dans une maison d’Oratoriens. A plusieurs reprises j’allai lui faire visite: mais, avec cela, je ne crois pas avoir admis sérieusement une seule fois que sa position intellectuelle pût être autre chose qu’une folie ridicule. Du moins ce novice catholique était-il un homme charmant; et je suis certain aujourd’hui qu’il a fait beaucoup, dès ce moment, pour détruire le mur de malentendus qui séparait ma pensée de la sienne. Sur le moment, j’étais parfaitement confiant, parfaitement satisfait, et parfaitement obstiné. Je me sentais à tel point muni et armé contre l’influence de mon ami, que je ne craignis pas même d’aller passer quelques semaines avec lui sur la côte de Cornouailles; et pendant notre séjour dans une petite ville de cette région, comme je n’avais pas emporté de vêtements religieux, il m’arriva de lui emprunter sa robe de novice, dont je me revêtis avec une espèce d’excitation joyeuse, pour monter dans la chaire de la petite église anglicane de l’endroit.

Au mois d’octobre 1896, mon père mourut soudain, pendant qu’il était à genoux dans la chapelle privée de M. Gladstone, à Hawarden. J’étais en train de diriger l’école du dimanche, dans notre paroisse de Londres, lorsque l’on m’apporta un télégramme qui m’annonçait la nouvelle. Dans le train qui m’emmenait à Hawarden, ce soir-là, je récitai comme d’ordinaire les prières du soir désignées pour cette journée; et je me rappelle que, dans la seconde leçon, j’éprouvai un saisissement involontaire en lisant ces paroles: «Seigneur, laisse-moi d’abord aller enterrer mon père, après quoi, je viendrai te suivre!»

Les jours qui succédèrent à la catastrophe furent pleins, à la fois, de tristesse et de dignité. Il nous semblait incroyable que mon père fût mort. Il venait de rentrer d’Irlande, où il avait fait une sorte de visite demi-officielle à l’Église protestante irlandaise, et jamais il ne nous était apparu plus riche de vitalité. Ses dernières paroles écrites, trouvées sur la table de son cabinet de toilette, étaient le brouillon d’une lettre au _Times_, au sujet de la bulle papale, toute récente, qui condamnait les ordres anglicans comme nuls et sans valeur.

C’est moi qui fus chargé de célébrer le service de communion dans la chapelle de Hawarden, avant que nous partions pour accompagner le cercueil jusqu’à Cantorbéry; et j’eus ainsi l’occasion de donner la communion à M. Gladstone. Le corps de mon père reposait dans son cercueil devant l’autel, recouvert du même drap qui, plus tard, je crois, a servi à recouvrir le cercueil de M. Gladstone lui-même. A Cantorbéry, ensuite, les obsèques eurent un caractère merveilleusement saisissant. Une grande tempête de vent, de pluie, et de tonnerre faisait rage au dehors, pendant que nous déposions à l’intérieur de la cathédrale, auprès des portes de l’Ouest, le corps du premier archevêque enterré là depuis la Réforme. Et, pendant notre voyage de retour vers la maison de mes parents, il nous semblait incroyable de penser que nous ne devions pas retrouver cette même personnalité vivante et active, s’avançant au-devant de nous pour nous accueillir lorsque nous arriverions à Addington.

Une semaine après ces obsèques, ma santé s’altéra brusquement et gravement, si bien que les médecins m’enjoignirent de partir pour l’Égypte, sans un jour de retard, et d’y demeurer jusqu’à la fin de l’hiver. Je me souviens que ma dernière requête au révérend Donaldson, avant d’apprendre la nécessité de mon prochain départ, avait été pour demander que, désormais, nous eussions de nouveau un office quotidien, dans notre église, au lieu des deux offices par semaine que nous prescrivait le régime présent. Mais M. Donaldson m’avait répondu que, à son avis, il valait mieux s’abstenir de cette innovation.

* * * * *

Jusqu’au moment de la mort de mon père, je ne pense pas qu’un doute m’ait jamais traversé l’esprit touchant l’inanité des prétentions du catholicisme. Je me rappelle qu’un jour, comme mon père et moi revenions, à cheval, d’une de nos promenades, je lui dis tout d’un coup que je n’arrivais pas à comprendre cette phrase du _Credo_: «Je crois en la sainte Église catholique». «Par exemple, ajoutai-je, les catholiques romains font-ils partie de l’Église du Christ?» Mon père demeura un moment silencieux, puis il me dit que Dieu seul savait de manière certaine ceux qui étaient ou qui n’étaient pas membres de son Église. Quant à lui, mon père, il n’était pas éloigné d’admettre que les catholiques romains avaient erré assez gravement, dans leurs croyances doctrinales, pour avoir perdu tout droit à figurer dans le corps du Christ. Et sans doute cette réponse me satisfit pleinement; car je n’ai pas souvenir d’avoir réfléchi de nouveau à la question durant les mois suivants.

Mais peu de temps après la mort de mon père, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour nouveau; et ce fut surtout durant les cinq mois de mon séjour en Orient que les titres de l’Église catholique se révélèrent à moi. L’événement se produisit à peu près de la façon que voici.

I

Tout d’abord, mon contentement de l’Église d’Angleterre subit un certain choc lorsque je découvris quelle très petite chose, et très peu importante, était, en réalité, la communion anglicane. Nous voyagions, en effet, à travers la France et l’Italie, rencontrant au passage d’innombrables églises dont les fidèles ne savaient rien de notre «catholicisme» national. Souvent déjà, auparavant, j’avais été sur le continent; mais je n’y étais plus retourné depuis que je m’étais officiellement identifié à l’Église d’Angleterre. A présent, je regardais tout ce qui m’entourait avec des yeux plus professionnels, et grande était ma stupeur de constater que nous n’y tenions aucune place. Ce vaste continent semblait tout à fait ignorer notre existence! Moi-même qui me croyais un prêtre, je ne pouvais pas me dire tel à des étrangers sans devoir ajouter des clauses distinctives!

Enfin nous arrivâmes à Louqsor, et je dus, à l’occasion, assister le chapelain anglican de l’hôtel dans la célébration des offices. Mais tout cela, décidément, m’apparaissait bien isolé et bien provincial. De plus, ce chapelain se trouvait être de tendances fortement évangéliques, et je me rendais compte de n’avoir rien de commun avec lui. Jamais, par exemple, il n’aurait rêvé de s’intituler «prêtre». (J’ajouterai que ce chapelain était destiné à périr bientôt, avec toute sa famille, dans le tremblement de terre de Messine, où il s’en était allé remplir les fonctions de pasteur anglican.)

II