Part 2
Telle a été, très brièvement résumée, l’influence de mon père sur ma vie religieuse. Comme je l’ai dit, je ne crois pas qu’il m’ait rendu facile d’aimer Dieu; mais incontestablement il a établi dans mon esprit la notion à jamais indéracinable d’un gouvernement moral de l’univers, d’une puissance sans limites située derrière les phénomènes, et de l’austère et solennelle dignité avec laquelle cette puissance morale se déployait. Mon père lui-même était, avec cela, infiniment tendre de cœur et affectueux, désireux de mon bien avec une véritable passion, et puis aussi, au fond,--mais malheureusement à mon insu,--pénétré d’un touchant désir d’obtenir mon amour et ma confiance: mais sa sollicitude même à mon endroit obscurcissait en partie la flamme de sa tendresse, ou plutôt me forçait à ressentir la chaleur de celle-ci beaucoup plus que sa lumière. J’ajouterai qu’il me dominait complètement par la grande force de caractère qui était en lui, et que sa mort a produit sur moi une impression toute pareille à celle que me définissait un autre homme, en me disant que, à la mort de son père, il lui avait semblé que le toit du monde venait soudain d’être enlevé.
III
Dans l’école privée de Clevedon, où je fus d’abord placé, nous avions des offices religieux d’un ordre plus «ritualiste» que ceux auxquels j’avais été habitué chez mon père. L’école possédait une chapelle sombre et d’atmosphère mystique; les pasteurs revêtaient des étoles de couleur, et maints offices se faisaient en chant grégorien. Mais je n’ai pas le moindre souvenir d’avoir éprouvé une impression de surprise en constatant la différence de l’enseignement religieux donné dans cette école avec celui que l’on m’avait appris à la maison; simplement, je me sentais un peu intéressé et alarmé tout ensemble devant les menues différences du rituel; et je me rappelle que l’espèce de plain-chant que nous étions forcés d’employer ne laissait pas de me produire un effet déprimant.
A l’école d’Eton, ensuite, je me retrouvai tout à fait dans l’atmosphère religieuse qui m’était familière, avec une grande solennité extérieure, de beaux chants anglais, et une extrême imprécision de dogme. Selon toute apparence, c’était là que j’aurais dû recevoir une profonde impression religieuse. Mais, en fait, je n’en reçus aucune, non plus d’ailleurs que les autres jeunes garçons de ma connaissance. Ma confirmation eut à être reculée pendant deux ans, en raison de l’indifférence que l’on me soupçonnait d’avoir à l’égard de cette cérémonie, et que j’avais pour elle en réalité. Le fait est que je considérais cette confirmation comme une simple formalité extérieure, sanctionnant une espèce de maturité spirituelle; si bien que je fus fort étonné lorsque, m’étant enfin décidé à interroger mon père sur la date où aurait lieu ma confirmation,--puisque la plupart de mes amis avaient déjà depuis longtemps obtenu la leur,--je m’entendis répondre que j’aurais dû, moi aussi, être confirmé depuis un an ou deux, mais que l’on avait ajourné la chose parce que je n’avais point paru la désirer. Mon père ajouta que, puisque j’avais pris moi-même l’initiative de le questionner à ce sujet, il m’autorisait à recevoir la confirmation. Cette réponse éveilla en moi un léger sentiment de protestation: car je m’étais si complètement accoutumé à me laisser diriger par mon père en matière de religion que jamais l’idée ne m’était venue de la possibilité, pour moi, de prendre une initiative quelconque en cette matière.
Mais la confirmation elle-même, et accompagnée de très tendres entretiens avec mon père, n’apporta aucune différence dans mes sentiments religieux. Pour me préparer à la cérémonie, je m’adressai à un «tuteur» professionnel, qui me prit en particulier une demi-douzaine de fois, et me parla surtout de morale, en me recommandant l’énergie intérieure. Je ne me souviens pas qu’il m’ait rien dit sur le dogme: ce genre de chose était, sans doute, considéré comme établi d’avance. Cependant, mon tuteur me suggéra l’idée d’une sorte de confession rudimentaire, mais naturellement sans qu’il s’agît d’absolution, car je ne crois pas que j’aie jamais, même à ce moment, réfléchi à la possibilité d’une pareille sanction. Aussi bien ne voulus-je même pas admettre ce projet d’une confession de mes péchés, en déclarant que je n’avais rien que je souhaitasse révéler. Enfin mon tuteur me donna la _Religion Personnelle_ de Goulburn, un gros livre épais et mortellement ennuyeux. J’ai retrouvé le volume, il y a quelques années, et j’ai constaté que les pages n’en étaient pas coupées. En vérité, toute l’affaire de ma confirmation a eu pour moi si peu d’importance que je ne parviens même pas à me rappeler le nom de l’évêque qui s’est trouvé chargé de me confirmer. Le seul incident qui se rattache à ma confirmation, dans ma mémoire, est une consultation que j’ai eue, ce jour-là, avec trois amis, touchant la question de savoir s’il serait convenable de jouer au tennis dans l’après-midi du jour de la fête, ou bien s’il serait décidément plus convenable de passer la journée entière dans une inaction respectueuse. Nous n’étions, certes, aucunement hypocrites, ni non plus méprisants: nous désirions sincèrement faire ce qui seyait, dans l’espèce; et nous nous demandions simplement si notre partie de tennis pouvait ou non se concilier avec les convenances les plus irréprochables. En fin de compte, nous décidâmes que la chose était possible, et nous jouâmes notre partie, tout au plus avec un air légèrement réservé. Ma mère, de son côté, me donna ce jour-là une petite croix de Malte en argent, où elle avait fait graver la date de ma confirmation, le 26 mars 1887. Je portai cette croix attachée à ma chaîne de montre pendant quelque temps,--car dans notre école d’Eton, à ce moment, il n’y avait pas plus d’opposition à la religion que d’enthousiasme pour elle,--mais je ne tardai pas à la perdre, sans que cette perte me laissât trop de regret.
Le jour de ma communion, lui, m’a produit un peu plus d’effet. Tout ce que je voyais autour de moi m’apparaissait inaccoutumé et mystérieux: car une fois seulement, auparavant, j’avais eu l’occasion d’assister à un office de communion. J’eus même vaguement l’idée d’être entré depuis lors dans un lien plus étroit avec le divin Maître; et, bien que je me sentisse un peu ennuyé à la pensée que, désormais, j’aurais à me mieux conduire dans la vie, je me rappelle que, très sincèrement, je me promis de le faire.
Il y a encore deux autres incidents que je me rappelle comme s’étant rattachés, durant cette période, à mes sentiments religieux. Le premier a été la découverte que j’ai faite, dans une chambre inoccupée, au palais épiscopal de Lambeth, d’un exemplaire des _Prières_ du docteur Ken, écrites à l’usage des écoliers de Winchester. Ce volume, je ne sais trop pourquoi, réussit à séduire ma fantaisie; et je me rappelle également que mon père inscrivit avec grand plaisir son nom et le mien sur le livre, lorsque je lui demandai si je pouvais le prendre pour moi. Je fis emploi assidûment, pendant quelques mois, des prières de Ken, qui m’avaient plu par leur langue, sans doute, ainsi que par une certaine allure à la fois élégante et solennelle. Puis je cessai tout à fait de prier; et je me contentai d’aller à la communion aussi souvent que c’était nécessaire pour les convenances du dehors,--mais chaque fois, je crois bien, avec les mêmes intentions de me rendre digne de la faveur divine.
Le second incident m’arriva à Eton, malgré tout ce qu’il avait d’anormal dans cette maison. Le fils d’un haut dignitaire de l’Église évangélique avait traversé une espèce de crise religieuse, chez lui, pendant ses vacances; et, de retour au collège, il s’était mis, avec un beau zèle, à vouloir convertir ses camarades. Je me trouvai être l’un d’eux, et ce garçon finit par obtenir de moi, ainsi que de l’un de mes amis, notre assistance régulière à des séances de lecture de la Bible, accompagnée de prières, qui avaient lieu dans sa chambre. Quatre autres élèves se trouvèrent assemblés avec nous; et nous nous tenions assis dans un état d’inquiétude vague, échangeant de furtifs coups d’œil pendant que notre apôtre nous exposait sa doctrine. Au moindre bruit de pas dans le corridor, les Bibles disparaissaient comme dans les tours de passe-passe; et je me souviens que ces séances se terminèrent à jamais dès la seconde fois, arrêtées par une soudaine et irrépressible explosion de rire de la part de mon ami le plus intime. Le pauvre garçon s’agitait sur sa chaise, le visage écarlate, avec des larmes ruisselant sur ses joues et des éclats de rire lui échappant par bouffées successives, tandis que le reste de l’assistance se tournait alternativement vers lui et vers notre instructeur. Je crois, du reste, que toute cette affaire aurait pu devenir extrêmement malsaine pour nous si elle nous avait affectés le moins du monde; mais, fort heureusement, elle n’y réussit pas, et nous sortîmes de la seconde séance avec l’opinion toujours bien arrêtée qu’un zèle religieux comme celui-là était plutôt «commun», et sans la moindre valeur.
Notre évangéliste, cependant, ne se laissa point décourager; et sa tentative suivante fut même beaucoup plus sérieuse. Il s’arrangea, je ne sais comment, pour décider un ancien élève à venir à Eton et à y faire un grand discours, en présence de l’un des principaux maîtres de la maison, ce qui ne laisse pas d’être bien surprenant. J’assistai naturellement à la scène, qui fut terrible. L’ancien élève nous débita une harangue pathétique, consacrée surtout à confesser ouvertement le grand péché qu’avait été, naguère, sa propre manière de vivre au collège. Je ne crois pas avoir jamais vu des jeunes gens plus sincèrement remplis d’horreur, non point, il est vrai, à cause de la substance d’un tel récit, mais à cause de tout ce qu’il y avait de scandaleusement «inélégant» à y faire allusion en public.
Cette même attitude d’indifférence s’est encore manifestée de bien d’autres façons. Les offices de la chapelle, à Eton, comptaient vraiment pour très peu de chose, au point de vue religieux: c’étaient plutôt des solennités artistiques, rendant à Dieu un hommage équivalent à celui que constituaient, vis-à-vis de la reine Victoria, nos acclamations unanimes lorsqu’elle venait nous voir, ou bien lorsque nous-mêmes, parfois, étions conduits au château pour lui être présentés. Chacun pouvait à son gré, personnellement, ressentir ou non un profond enthousiasme: l’essentiel était seulement que tout le monde témoignât au dehors d’une déférence convenable. Quelquefois, cependant, l’un ou l’autre des professeurs ecclésiastiques du collège tentait bravement, dans un sermon, de faire un appel direct à la conscience de ses auditeurs, en particulier sur le sujet de la pureté. Mais le fait est que ces auditeurs, en somme, avant comme après cette prédication, n’avaient sur ce sujet aucun principe qui leur fût commun. Un élève pouvait être incroyablement corrompu, au point de vue de la pureté, ou bien au contraire scrupuleusement soucieux d’une pureté absolue, sans que cela lui aliénât ou lui valût le moins du monde les égards de ses camarades; le code moral de notre collège, du moins en ce temps-là, regardait ces questions comme étant simple affaire de goûts individuels. Il y avait certaines choses qui nous étaient positivement défendues: nous ne devions pas être sales, ni lâches, ni dénonciateurs, ni voleurs; mais quant à la pureté, en particulier, chacun était libre de choisir sa manière d’être, sans le moindre risque de passer pour un misérable si l’on adoptait l’un des partis, ou d’être accusé de pruderie si l’on préférait l’autre. Et aussi ces appels du haut de la chaire, qui le plus souvent nous étaient faits avec beaucoup de sincérité et d’ardeur, nous apparaissaient-ils surtout légèrement ridicules. Les autorités du collège avaient leur opinion sur la matière; nous savions cela, naturellement, mais n’en continuions pas moins à avoir, de notre côté, une opinion différente. C’est dire que nulle impression ne nous vint jamais de ces fervents discours, et que même jamais ceux-ci n’obtinrent de nous l’honneur d’un commentaire, sauf peut-être pour l’un de nous à observer, parfois, que «l’excellent A... avait paru bien excité», ce jour-là. En un mot, une chaleur aussi évidente à nous parler d’un sujet sur lequel chacun de nous avait depuis longtemps son siège fait, dans un sens ou dans l’autre, c’était encore là une de ces choses «inélégantes» dont la crainte et la détestation formaient la plus grosse partie de notre morale scolaire.
Il y avait là, incontestablement, une lacune des plus graves, ou plutôt un véritable mal; et j’estime que la principale cause du mal était, de la part de nos maîtres, l’absence de toute action individuelle sur nos âmes. Je crois savoir que des efforts ont été faits récemment pour remédier à cela en une certaine mesure; mais je suis convaincu que l’unique remède efficace se trouve, en fait, foncièrement impraticable dans une atmosphère religieuse comme celle de ces grands collèges anglais. Aussi longtemps que ces collèges protestants n’auront pas trouvé le moyen d’introduire chez eux quelque chose d’analogue au système employé dans les écoles catholiques pour l’encouragement de la dévotion privée, quelque chose d’équivalent à des confessions régulières, et accompagnées d’un enseignement religieux qui fasse sentir aux collégiens les avantages qui résultent de cette pratique; aussi longtemps que tout cela ne sera pas devenu possible dans les écoles susdites, je ne vois pas comment les formalités publiques de la religion pourront y être rien de plus que de simples formalités. Seule, la sauvegarde individuelle du confessionnal catholique aurait de quoi, en réalité, constituer le remède rêvé; et il va sans dire que cette sauvegarde se trouve, dans l’espèce, tout à fait impossible à utiliser. Il n’y a pas jusqu’à un système de confession purement volontaire, comme celui que pratiquaient autrefois certaines écoles anglicanes, qui, tout en valant beaucoup mieux que rien, n’entraîne à sa suite des inconvénients inévitables.
IV
Ce fut après avoir quitté le collège d’Eton, et avant d’entrer à l’université de Cambridge, que je ressentis pour la première fois une émotion d’ordre religieux. J’étais venu passer une année à Londres, et d’abord, pendant quelques semaines, je m’étais senti vaguement intéressé par la théosophie; puis, tout d’un coup, je devins entièrement absorbé et fasciné par la beauté musicale et par toute la solennité de la vie religieuse de la cathédrale de Saint-Paul. La célébration des grands offices à Saint-Paul est vraiment, comme l’on m’a assuré que le disait Gounod, l’une des manifestations religieuses les plus saisissantes de l’Europe. Sous leur influence, je commençai à aller à la communion toutes les semaines, comme aussi à suivre tous les autres offices que je pouvais,--parfois debout à l’orgue, observant avec bonheur les mystères des jeux et des pédales, ou parfois assis en bas, dans les stalles. Je n’appréciais pas du tout les sermons, encore que ceux du chanoine Liddon me fissent vaguement un certain effet. Au fond, la musique seule m’attirait; et ce fut par cette ouverture que je commençai à entrevoir des lueurs du monde spirituel. Mais je dois reconnaître que mon sens de l’adoration religieuse fut aussi développé et dirigé, vers ce même temps, par l’admiration passionnée que m’avait inspirée le roman historique et mystique de M. Shorthouse, _John Inglesant_[2]. J’avais lu et relu ce livre à d’innombrables reprises, sans me dissimuler d’ailleurs ses tendances au panthéisme. Maintenant encore, j’en sais des passages par cœur, en particulier ceux qui traitent de la personne du Christ. J’avais l’impression d’avoir enfin découvert le secret de ces cérémonies religieuses dont j’avais toujours pris ma part, jusque-là, avec une indifférence banale. J’ajouterai qu’une ou deux amitiés très chaudes, que j’avais contractées pendant ce séjour à Londres, m’aidaient encore à marcher dans la même voie.
[2] C’était un roman historique, à la fois, et religieux, dont le succès avait été énorme auprès du public anglais. L’auteur y racontait l’histoire d’un jeune homme qui, tout en restant fidèle à son anglicanisme, avait transporté dans celui-ci une foule d’aspirations et de pratiques catholiques. On pourra lire, d’ailleurs, une longue analyse de _John Inglesant_ dans la première série de mes _Écrivains étrangers_. (T. W.)
V
A Cambridge, ensuite, toutes ces impressions religieuses m’abandonnèrent une fois de plus, à l’exception d’une curiosité assez vive, mais aussi passagère que soudaine, qui m’avait attiré vers la doctrine de Swedenborg. Cette petite crise passée, je perdis de nouveau tout intérêt pour les choses religieuses. Mes prières même furent abandonnées, sauf pendant un moment, après que mon père m’eut fait cadeau d’une belle édition des _Preces Privatæ_ de l’évêque Andrews, en grec et en latin. Pareillement, j’avais renoncé à la communion; et l’unique fil qui me rattachât encore un peu au surnaturel était, une fois de plus, la musique. M’abstenant presque toujours des offices de la chapelle de mon collège, j’allais souvent, d’autre part, écouter l’office du soir au Collège du Roi, très différent de ceux de la cathédrale de Saint-Paul, mais qui, lui aussi, m’apparaissait dans son genre d’une beauté incomparable. Une demi-douzaine de fois même, en compagnie d’un de mes anciens camarades d’Eton fraîchement converti, j’assistai à la grand’messe du dimanche dans cette église catholique de Cambridge où, plus tard, je devais officier en qualité de vicaire; mais je me souviens que ce spectacle ne me produisit aucune impression, sauf peut-être un mélange confus de mépris et de frayeur. Chose curieuse: je me rappelle, au contraire, très nettement la sensation agréable de surprise que j’éprouvai lorsque, à l’_Asperges_, un jour, une goutte d’eau bénite m’arrosa le visage. Mon ami m’avait prêté un _Jardin de l’âme_, que je ne lui ai jamais rendu. Douze ans plus tard, devenu moi-même catholique, je lui ai écrit pour lui rappeler ce prêt, en ajoutant que, maintenant, ce livre m’appartenait plus que jamais.
Le peu de religion que j’avais à ce moment, cela va sans dire, relevait tout entier de l’ordre artistique. Ma religion n’exerçait pas la moindre influence sur mes actes, mais avait pour moi l’utilité de me maintenir en contact, bien superficiellement d’ailleurs, avec des choses qui n’étaient pas tout à fait de ce monde.
Mon attitude à l’égard de la religion me semble aujourd’hui très heureusement définie et mise en lumière par une petite aventure qui m’arriva en Suisse, vers ce même temps:
Un de mes frères et moi, nous avions décidé de gravir le Pizpalù, l’un des pics de la chaîne de la Bernina, dans l’Engadine; et au moment où nous atteignions le sommet du pic, après une très pénible ascension qui avait duré toute la nuit, voici que, soudain, je me sentis défaillir! Mon frère me fit avaler de l’eau-de-vie, mais qui échoua complètement à me restaurer; et pendant deux heures environ l’on dut me porter, le long de l’arête de la montagne, dans un état d’inconscience apparente. Le fait est que mon frère, pendant la plus grande partie de ce temps, me crut mort, ou du moins hors d’état de me réveiller de ma torpeur. Or, bien que je parusse inconscient, et que même je l’eusse été vraiment pendant quelques instants, au fond je sentais fort bien que j’étais en train de mourir. J’avais même commencé à me demander quel serait le premier phénomène du monde surnaturel qui allait se révéler à moi, et je m’imaginais,--sans doute sous l’influence de la suggestion produite sur moi par les immenses pics neigeux que j’avais vus au moment de fermer les yeux,--que ce phénomène initial serait une vision d’un grand trône blanc. Et cependant pas une minute je n’ai eu conscience de la moindre appréhension à la pensée de me présenter devant Dieu, ni non plus le moindre désir de faire un acte de contrition pour les fautes de ma vie passée. Ma religion, telle qu’elle était, avait un caractère si personnel et si peu vital que, sans jamais douter de la vérité objective de ce que l’on m’avait enseigné, je n’éprouvais ni aucune crainte de Dieu ni aucun amour pour lui; je ne me sentais aucune responsabilité devant lui, et la perspective de le voir ne me causait pas la moindre émotion.
Et ceci, je crois bien, symbolisait toute mon attitude à l’égard de la religion dans la vie ordinaire. Intellectuellement, j’acceptais le dogme chrétien: mais je n’y apportais rien de ma volonté, et rien non plus de mon émotion. Sauf pendant quelques minutes passagères d’une sorte d’excitation superficielle, ma religion n’avait pas en soi l’ombre d’une vitalité effective.
Aussi bien mon ami le plus intime, à ce moment, se trouvait-il être un athée absolu,--le seul que j’aie jamais rencontré, je crois bien,--et je n’éprouvais aucune impression d’un abîme inquiétant entre lui et moi. Un autre de mes amis, comme je l’ai dit, était un nouveau catholique, tout brûlant de zèle. Avec celui-là il m’arrivait parfois de discuter, mais je ne crois pas qu’il me soit jamais venu à l’esprit de concevoir ses croyances comme n’étant pas manifestement absurdes, encore bien que j’aie été extrêmement ennuyé, un jour, lorsque mon ami athée, que nous avions pris comme arbitre, a déclaré que, si seulement l’on admettait le christianisme, la forme catholique était la seule manière possible d’interpréter cette religion. Le plus souvent, mon indifférence religieuse était complète. Je passais alors une bonne partie de mon temps à étudier l’hypnotisme, où j’avais fini par acquérir une habileté assez grande. J’ajouterai que, autant du moins que je puis me le rappeler, aucune personne autorisée n’a tenté, durant cette période, le plus léger effort pour m’entretenir de questions religieuses.
VI
Et alors,--aujourd’hui encore je ne parviens pas à comprendre pourquoi,--je me suis décidé à devenir pasteur. Il se pourrait que la mort d’une de mes sœurs, vers ce temps, eût un peu contribué à ma décision. Mais pour le reste, je suppose que mes motifs dérivaient surtout de ce fait, qu’une vie cléricale me semblait m’offrir la «ligne de moindre résistance». Certes, je suis sûr que je n’étais pas de caractère assez calculateur pour me dire que l’avantage que j’avais d’être le fils de mon père me vaudrait des privilèges dans la carrière ecclésiastique: car, en toute loyauté, je dois déclarer que ni les traitements, ni les promotions ne me séduisaient à aucun degré. Mais sans doute la perspective d’une vie passée dans un presbytère, et l’absence chez moi de toute autre curiosité bien marquée concouraient à me désigner la profession de mon père comme étant, au total, la solution la plus simple des problèmes de mon avenir. Je savais, en outre, que ma décision causerait à mon excellent père un énorme plaisir, et j’appréciais son approbation par-dessus toutes choses. J’avais d’ailleurs, de temps à autre, quelques bouffées romantiques en matière spirituelle et, toujours aussi, je me figurais aimer passionnément la personne de Notre-Seigneur, telle qu’elle m’avait été suggérée par _John Inglesant_. Tout cela m’explique aujourd’hui, en une certaine mesure, que très sincèrement j’aie résolu d’embrasser de tout mon cœur la carrière cléricale, et de la poursuivre aussi dignement que possible.