Les comédiens hors la loi

Part 8

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L’amour des ballets devient si violent dans la compagnie qu’un Jésuite, le Père Menestrier[134], en compose l’histoire et la théorie. Il décrit avec emphase tous ceux donnés au collège de Clermont et il s’efforce d’en montrer l’ingéniosité et la finesse. Figurer dans ces divertissements est, à l’en croire, un des plus grands bonheurs auxquels on puisse prétendre, et il raconte que, selon Virgile, une des joies des bienheureux dans l’Élysée consiste à danser des ballets. Enfin, pour prouver la complète innocence du genre, il rappelle qu’il a toujours été protégé par les papes et qu’un d’entre eux s’y est même adonné.

[134] Menestrier (Claude-François) (1631-1705), jésuite, très érudit et très versé dans les arts d’agrément. Il a écrit un grand nombre d’ouvrages sur la chevalerie, les tournois, le blason, la musique, la danse, le théâtre, etc.

Le goût pour les représentations théâtrales avait gagné les communautés religieuses. «L’on y dresse tous les ans, dit Chappuzeau, de superbes théâtres pour des tragédies, dans lesquelles par un mélange ingénieux du sérieux et du profane toutes les passions sont poussées jusqu’au bout. On y emploie même pour de certains rôles d’autres personnes que des écoliers[135].»

[135] Les communautés de femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas ce genre de spectacle. Déjà en 1595 les Dames de Saint-Antoine avaient joué _Cléopâtre_ devant un auditoire d’abbés; elles représentaient les rôles d’hommes en travesti. Dans les premières années du dix-septième siècle, les religieuses de Maubuisson «passaient tout leur temps, hors de l’office, à se divertir en toutes les manières qu’elles pouvaient, à jouer des comédies pour réjouir les sociétés qui les venaient voir». (Sainte-Beuve, _Port-Royal_.)

Les Jésuites avaient eu même l’heureuse inspiration de faire servir le théâtre à la propagation de leurs idées et de composer des comédies théologiques où leurs ennemis les Jansénistes étaient malmenés de la belle manière. Pendant le carnaval de 1650, ils représentèrent, entre autres, Jansénius chargé de fers et traîné en triomphe par la _Grâce suffisante_.

La protection avérée que les Pères accordaient au théâtre, l’indulgence extrême avec laquelle ils regardaient tout ce qui concernait la comédie et les comédiens, devaient provoquer naturellement de la part des Jansénistes des sentiments tout différents et leur faire entreprendre une campagne en règle contre l’art dramatique.

En 1658, l’abbé d’Aubignac fit paraître sa _Pratique du théâtre_; elle éveilla bien des susceptibilités. En 1665, un incident assez futile vint mettre le feu aux poudres et engager une lutte dont l’issue devait être désastreuse pour les comédiens. Desmarets de Saint-Sorlin, auteur des _Visionnaires_ et du poème de _Clovis_[136], s’avisa tout à coup de prendre à partie les Jansénistes. Ceux-ci ripostèrent et par la plume de Nicole, qui garda du reste l’anonyme; ils traitèrent les faiseurs de romans et les poètes de théâtre «d’empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes». «Plus le poète, disaient-ils, a eu soin de couvrir d’un voile d’honnêteté les passions criminelles qu’il décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes.»

[136] Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1676), de l’Académie française. Il faisait partie du cercle intime du cardinal de Richelieu et c’est ce qui causa son succès; il a écrit des tragédies détestables qui n’en furent pas moins représentées par ordre du cardinal. Après une existence des plus relâchées, il passa à la dévotion la plus outrée. Il prit parti pour les Jésuites et se crut appelé par le ciel à combattre les hérétiques, c’est-à-dire les Jansénistes; il les attaqua avec la dernière violence.

La pièce des _Visionnaires_ eut un succès inouï, grâce aux allusions qu’elle contenait contre l’hôtel de Rambouillet. Dans son _Clovis_, poème étrange et d’un halluciné, l’auteur prétendait avoir «traité en vaincus et foulé aux pieds Homère et Virgile».

Racine se persuada que cette phrase était à son adresse. Furieux d’une attaque que rien ne justifiait, il répondit par une lettre des plus mordantes: «Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal, l’austérité de votre morale; nous ne trouvons pas étrange que vous damniez les poètes, vous en damnez bien d’autres qu’eux; ce qui nous surprend, c’est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Eh! messieurs, contentez-vous de donner les rangs dans l’autre monde, ne réglez pas les récompenses de celui-ci; vous l’avez quitté il y a longtemps; laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d’aimer des bagatelles et d’estimer ceux qui les font, mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.»

Une fois la lutte engagée, les combattants ne devaient pas se borner à une première escarmouche. Nicole publie le _Traité de la Comédie_, «composé, dirent les Jésuites, pour venger le Port-Royal du grand Corneille, qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte.»

Le janséniste, reprenant la doctrine des Pères de l’Église, condamne sans hésiter et le théâtre et les comédiens: «La comédie, dit-il est une école et un exercice de vice... Le métier de comédien est un emploi indigne d’un chrétien, ceux qui l’exercent sont obligés de le quitter... cette profession est contraire au christianisme[137].»

[137] Ce qui indigne le plus Nicole, «c’est, dit-il, qu’on ait entrepris dans ce siècle-ci de justifier la comédie et de la faire passer pour un divertissement qui se pouvait allier avec la dévotion... On ne se contente pas de suivre le vice, on veut encore qu’il soit honoré et qu’il ne soit pas flétri par le nom honteux de vice, qui trouble toujours un peu le plaisir qu’on y prend par l’horreur qui l’accompagne. On a donc tâché de faire en sorte que la conscience s’accommodât avec la passion et ne la vînt point inquiéter par ses importuns remords.»

Nicole ne devait pas rester seul dans la lice[138]. Il y fut bientôt rejoint par un nouveau champion qui allait lui prêter l’appui de son nom, et on peut ajouter de son talent.

[138] Déjà, en 1660, M. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris, avait fait imprimer une lettre contre les désordres de la comédie. En 1672, M. Voisin, conseiller du roi, écrivit encore avec violence contre les spectacles du temps.

Armand de Bourbon, prince de Conti[139], après avoir aimé le théâtre au point d’entretenir une troupe de comédiens, fut touché de la grâce et devint fort dévot, qui plus est janséniste[140]. Il éprouva naturellement le désir de brûler ce qu’il avait adoré et, en 1666, il publia un _Traité de la comédie et des spectacles_ selon la tradition de l’Église. Il y avait rassemblé avec soin tous les passages des Pères et des conciles qui condamnaient le théâtre. A en croire le prince, «la troupe des comédiens est une troupe diabolique, et se divertir à la comédie, c’est se réjouir au démon».

[139] Conti (Armand de Bourbon, prince de) (1629-1686), frère puîné du grand Condé.

[140] Il avait été élevé par les Jésuites et avait même joué chez eux dans sa jeunesse.

L’abbé d’Aubignac ne voulut pas laisser avilir l’art que lui-même avait si bien prôné et il riposta à la diatribe du prince de Conti par une apologie de la comédie sous ce titre: _Dissertation sur la condamnation des théâtres_. Il y relevait les assertions du prince et assurait que l’opinion des Pères de l’Église ne prouvait rien, attendu que de leur temps on ne pouvait assister aux spectacles sans faire acte d’idolâtrie.

Les attaques de Nicole et du prince de Conti ne passèrent point inaperçues; elles ranimèrent le zèle de tous ceux qui n’aimaient pas le théâtre et le croyaient préjudiciable aux mœurs. Une campagne en règle fut organisée.

Molière, fort inconsciemment, allait lui-même fournir des armes à ceux qu’une haine aveugle animait contre l’art dramatique. _Tartuffe_, dès qu’il parut, en 1667[141], souleva dans les rangs du clergé tout entier la plus violente indignation. Un curé de Paris, Pierre Roullé, demandait que l’auteur, «ce démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus signalé impie et libertin qu’on vit jamais dans les siècles passés», fût livré au feu «avant-coureur de celui de l’enfer»; Bourdaloue le dénonçait en pleine chaire; Bossuet ne se montrait pas plus indulgent et reprochait aux œuvres du poète de n’être qu’un tissu de bouffonneries, d’impiétés, d’infamies et de grossièretés. Quant à l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, il lançait un mandement où il défendait «de représenter, lire ou entendre réciter le _Tartuffe_, sous peine d’excommunication.» Toutes les anciennes préventions de l’Église contre le théâtre et les comédiens se réveillèrent avec plus de force que jamais.

[141] Les trois premiers actes avaient déjà été joués le 12 mai 1664 en présence du roi, pendant les fêtes de Versailles.

Pour bien montrer l’émoi causé par le _Tartuffe_[142], _Don Juan_, etc., il est intéressant de reproduire ce jugement d’un écrivain religieux[143]:

[142] La pièce fut d’abord interdite par ordre du président de Lamoignon. S’il faut en croire une anecdote du temps, on allait commencer le spectacle quand l’interdiction arriva, et Molière s’avançant sur le devant de la scène osa dire: «Nous allions vous jouer le _Tartuffe_, mais M. le premier Président ne veut pas qu’on le joue.» C’est seulement le 5 février 1669 que le roi autorisa les représentations.

[143] Baillet (Adrien) (1649-1706), vicaire de campagne, puis bibliothécaire de l’avocat général Lamoignon.

«Molière est un des plus dangereux ennemis que le monde ait suscités à l’Église. Il fait encore après sa mort le même ravage dans le cœur de ses lecteurs, qu’il avait fait pendant sa vie dans celui de ses spectateurs. La galanterie n’est pas la seule science qu’on apprend à son école, on y apprend aussi les maximes ordinaires du libertinage contre les sentiments véritables de la religion. Elles sont répandues d’une manière si fine et si cachée dans la plupart de ses autres pièces, qu’il est infiniment plus difficile de s’en défendre que dans son _Tartuffe_, où il mène ouvertement à l’irréligion. C’est la plus scandaleuse de toutes ses pièces. Il y a prétendu comprendre, dans la juridiction de son théâtre, les droits qu’ont les ministres de l’Église de reprendre les hypocrites et la fausse dévotion. On voit bien par la manière dont il a confondu les choses, qu’il était franc novice dans la dévotion, dont il ne connaissait que le nom. Les comédiens sont des gens décriés de tous les temps, que l’Église regarde comme retranchés de son corps, mais quand Molière aurait été innocent jusqu’alors, il aurait cessé de l’être, dès qu’il eut la présomption de croire que Dieu voulait se servir de lui pour corriger le vice. Tertullien a eu raison d’appeler le théâtre le royaume du diable; faut-il pour trouver le remède, aller consulter Béelzébuth, tandis que nous avons des prophètes en Israël, etc.[144]?»

[144] Baillet, _Jugement des Poètes_, art. 1420.

Les prédications de Nicole et du prince de Conti, l’exaspération soulevée par les représentations de _Tartuffe_, portèrent leurs fruits. Le clergé exhuma contre les comédiens tous les anathèmes des premiers siècles qui sommeillaient au fond de quelques rituels, et il ne songea plus qu’à trouver l’occasion de les leur appliquer. Déjà, en 1671, Floridor étant tombé malade, le curé de Saint-Eustache, avant de le confesser, lui fit promettre de ne plus reparaître sur le théâtre; le comédien s’y engagea, et cependant quand il mourut il fut enterré sans cérémonie[145]. Molière, dont les œuvres avaient en partie motivé ces rigueurs inattendues, allait en devenir une des premières victimes.

[145] _Moliériste_, septembre 1886.

Jusqu’alors, comme nous l’avons déjà vu, l’Église a accordé aux comédiens le même traitement qu’à tous les chrétiens, et Molière ainsi que sa famille a joui de cette tolérance. Le 6 janvier 1654, le comédien figure en qualité de parrain sur les registres des églises Saint-Firmin et Notre-Dame des Tables, à Montpellier[146].» En 1670 et en 1672, on voit encore son nom sur les registres des églises avec le titre de parrain[147]. Le lundi 20 février 1662 il a épousé Armande Béjart[148], par permission de M. Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de M. le cardinal de Retz, archevêque de Paris; le mariage n’a pas souffert la moindre difficulté.

[146] _Id._, 1er mai 1879.

[147] _Id._, novembre 1883 et septembre 1885.

[148] Béjart (Armande) (1645-1700), aussi célèbre par sa beauté que par ses succès au théâtre.

En 1672, la sœur d’Armande, Madeleine Béjart[149] meurt. Par son testament elle laisse d’abondantes aumônes et elle demande que son corps repose dans le cimetière de l’église Saint-Paul où sa famille possède une concession. En effet, après avoir été présentée à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, sa paroisse, elle est, «par permission spéciale de Mgr l’Archevêque, portée en carrosse à l’église Saint Paul et inhumée sous les charniers de ladite église.» Le registre de la paroisse la désigne comme _comédienne de la troupe du Roi_.

[149] Madeleine Béjart (1618-1672); elle excellait dans les rôles de soubrette.

Mais ce qui est bien plus formel encore, Molière lui-même a un confesseur attitré: «M. Bernard, prêtre habitué en l’église de Saint-Germain», et l’année même de sa mort[150] le comédien a reçu les sacrements à Pâques, de la main de cet ecclésiastique. A une époque où la communion pascale était à peu près une obligation, il n’est pas étonnant que Molière se soit conformé à la règle imposée, mais ce qu’il est important de constater, c’est qu’encore à cette époque on ne refusait nullement les sacrements aux comédiens, même pas à l’auteur de _Tartuffe_.

[150] Voir Eudore Soulié, _Recherches sur Molière_, pages 79 et 261.

Le poète est frappé à mort le 17 février 1673, pendant une représentation du _Malade imaginaire_. Sentant son heure dernière approcher, il demande à recevoir les secours de la religion; on court à l’église Saint-Eustache, où les deux ecclésiastiques de service, apprenant quel est l’homme qui réclame leur assistance, refusent de se déranger. On se rend alors chez un prêtre du voisinage qui, plus compatissant, consent à venir voir le moribond; mais ces allées et venues avaient pris du temps et quand il arriva, Molière n’avait plus besoin de ses services: il était mort entouré des siens et de deux pauvres religieuses qui venaient quêter chaque année à Paris et auxquelles il donnait l’hospitalité.

Les camarades du défunt voulurent lui faire un convoi magnifique. Le curé de Saint-Eustache, M. Merlin, non seulement s’y opposa, mais encore, s’armant du texte même du rituel de Paris, il refusa de laisser inhumer le corps[151].

[151] Le clergé possédait exclusivement la police des cimetières.

La veuve du comédien adressa aussitôt à l’archevêque de Paris[152] une requête des plus pressantes, en faisant valoir les actes de piété, encore tout récents, de son mari. On a dit que l’archevêque avait répondu par une fin de non-recevoir absolue. Ce n’est pas exact: il se borna à renvoyer la requête à l’official pour en informer[153].

[152] Harlay de Champvallon. Il est resté célèbre par la légèreté de ses mœurs; il avait entre autres une maîtresse, Mme de Bretonvilliers que le peuple avait surnommée «la cathédrale».

[153] Au-dessous de la lettre est écrite cette phrase: «Renvoyée au sieur abbé de Benjamin, notre official, pour informer des faits contenus en la présente requête.»

Cependant redoutant un refus, Mlle Molière[154] se rendit à Versailles pour solliciter l’intervention du roi: «Si mon mari est criminel, Sire, s’écria-t-elle, ses crimes ont été autorisés par Votre Majesté même!» Louis XIV, froissé de ces paroles, la congédia brusquement, lui disant que l’affaire ne le concernait pas, qu’elle était du ressort de l’archevêque; en même temps il donnait l’ordre à Harlay de Champvallon d’éviter l’éclat et le scandale, et de ne pas s’opposer à l’inhumation.

[154] Les comédiennes n’avaient pas le droit de porter le titre de madame.

En bon courtisan, l’archevêque s’inclina, mais, pour sauver les apparences, il fit assurer que Molière avait témoigné son repentir d’avoir exercé la profession du théâtre. Il permit donc «au curé de Saint-Eustache de donner la sépulture ecclésiastique au corps du défunt dans le cimetière de la paroisse, à condition néanmoins «que ce sera sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des heures du jour, et qu’il ne sera fait aucun service solennel pour lui, ni dans ladite paroisse Saint-Eustache, ni ailleurs, même dans aucune église des réguliers, et _que notre présente permission sera sans préjudice aux règles du rituel de notre église que nous voulons être observées selon leur forme et teneur_[155].»

[155] Cette dernière restriction montre bien la volonté formelle du prélat de faire revivre désormais dans son diocèse les lois canoniques contre les comédiens.

Le convoi n’eut lieu que quatre jours après le décès, et, conformément aux ordres de Champvallon, il se fit à neuf heures du soir. Le corps ne fut même pas présenté à l’église, on le porta directement au cimetière Saint-Joseph dans une bière de bois, couverte du poêle des tapissiers; il était escorté de «six enfants bleus, tenant six cierges, dans six chandeliers d’argent, et de deux ecclésiastiques.» Il n’y eut pas de chants; beaucoup d’amis suivirent un flambeau à la main.

«La populace, dit Voltaire, qui ne connaissait dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu’il avait été un excellent auteur, un philosophe, un grand homme dans son genre, s’attroupa en foule à la porte de sa maison le jour de son convoi. Sa veuve fut obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, et ces misérables qui auraient, sans savoir pourquoi, troublé l’enterrement, accompagnèrent son corps avec respect.»

On craignit en effet que le peuple, surexcité par la passion religieuse, ne se livrât à une manifestation scandaleuse; pour calmer les esprits, on distribua cinq sols à tous les pauvres présents et on dépensa ainsi de 1000 à 1200 livres.

Le cortège parvint sans encombre jusqu’à la rue Montmartre où se trouvait le cimetière, mais la porte était fermée et on avait oublié les clefs; il fallut les aller chercher. En les attendant, tout le monde put lire à la lueur des torches ces vers placardés sur le mur:

Il est passé ce Molière Du théâtre à la bière; Le pauvre homme a fait un faux bond; Et ce tant renommé bouffon N’a jamais su si bien faire Le _Malade imaginaire_ Qu’il a fait le mort pour tout de bon.

Enfin les clefs arrivèrent et la triste cérémonie put s’achever sans incident. Molière fut enseveli au milieu du cimetière, au pied de la croix[156]. Pas une parole ne fut prononcée sur la tombe[157].

[156] M. L. Moland, dans une savante dissertation, croit que le corps du comédien fut aussitôt enlevé du terrain religieux et transporté dans l’enceinte réservée aux enfants morts sans baptême. (_Moliériste_, juin 1884.)

[157] Plus heureux que Molière, Lulli fut enterré sans difficulté aux Petits-Pères. Sur son mausolée la Mort est représentée tenant d’une main un flambeau renversé et de l’autre un rideau au-dessus du buste du musicien.

Chapelle, outré de cette mesquine persécution, témoigna son indignation en publiant ces vers:

Puisqu’à Paris on dénie La terre, après le trépas, A ceux qui, pendant leur vie, Ont joué la comédie, Pourquoi ne jette-t-on pas Les bigots à la voirie? Ils sont dans le même cas.

Un siècle plus tard, Chamfort ayant écrit l’éloge de Molière, son œuvre fut couronnée par l’Académie. C’est à ce sujet que Voltaire lui écrivait: «Tout ce que vous dites, monsieur, de l’admirable Molière, et la manière dont vous le dites, sont dignes de lui et du beau siècle où il a vécu. Vous avez fait sentir bien adroitement l’absurde injustice dont usèrent envers ce philosophe du théâtre des personnes qui jouaient sur un théâtre plus respecté. Vous avez passé habilement sur l’obstination avec laquelle un débauché refusa la sépulture d’un sage.

«L’archevêque Champvallon mourut depuis, comme vous savez à Conflans, de la mort des bienheureux, sur Mme de Lesdiguières, et il fut enterré pompeusement au son de toutes les cloches, avec toutes les belles cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme d’un archevêque dans l’empyrée[158]. Mais Louis XIV avait eu bien de la peine à empêcher que celui qui était supérieur à Plaute et à Térence ne fût jeté à la voirie: c’était le dessein de l’archevêque et des dames de la halle, qui n’étaient pas philosophes. Les Anglais nous avaient donné, cent ans auparavant, un autre exemple; ils avaient érigé, dans la cathédrale de Strafford, un monument magnifique à Shakespeare, qui pourtant n’est guère comparable à Molière ni pour les arts ni pour les mœurs[159].»

[158] Il était mort en effet d’une attaque d’apoplexie en la compagnie de Mme de Lesdiguières. Mme de Sévigné écrit à ce propos: «Il s’agit maintenant de trouver quelqu’un qui se charge de l’oraison funèbre du mort. On prétend qu’il n’y a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage difficile, c’est la vie et la mort.» Le Père Gaillard consentit cependant à se charger de l’oraison funèbre, mais à condition qu’il ne parlerait pas du défunt.

[159] Ferney, 27 septembre 1769.

VIII

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)

1673-1689

SOMMAIRE: Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au théâtre du Palais-Royal.--_La troupe de Molière_, dépossédée, achète le théâtre de la rue Guénégaud.--Elle se réunit à la troupe du _Marais_.--En 1680, Louis XIV ordonne la fusion des deux troupes de l’_Hôtel de Bourgogne et de Guénégaud_.--La Comédie française est constituée.--Autorité des gentilshommes de la chambre.--La Dauphine.--Les spectacles sont fermés pendant la quinzaine de Pâques.--La _Comédie_ est expulsée de l’hôtel _Guénégaud_.--Après des pérégrinations sans nombre, elle s’établit au jeu de paume de l’Étoile.

La troupe de Molière n’eut pas seulement la douleur de perdre le chef dont elle tirait toute son illustration, un nouveau malheur lui était réservé. Lulli, en 1672, avait fait révoquer à son profit le privilège de l’abbé Perrin et il s’était emparé de l’Opéra[160]; aussitôt la mort de Molière, il sollicita la permission de s’établir au théâtre du Palais-Royal et il l’obtint, grâce à la protection dont Louis XIV ne cessait de lui donner des preuves[161].

[160] Personne ne fut plus jaloux que Lulli du privilège qui lui était concédé. Il défendit la musique aux Italiens, parce que c’était empiéter sur ses droits. On vit alors paraître sur la scène à la Comédie italienne un âne qui se mit à braire: «Taisez-vous, insolent, lui dit Arlequin, la musique nous est défendue.» En 1677, il fit interdire les représentations des marionnettes parce qu’elles chantaient et que l’Opéra seul avait le droit de chanter. Il fit défendre aux comédiens français d’avoir plus de six violons dans leur orchestre, parce que l’Opéra seul avait le droit de faire de la musique. Même pour chanter ou faire de la musique dans les théâtres de société, il fallait obtenir l’autorisation par écrit de Lulli.

[161] L’Opéra installé au Palais-Royal y resta pendant tout le dix-huitième siècle.