Part 22
«Les papiers publics en font chaque semaine une honorable mention; les Mercures, les affiches, les journaux, les feuilles de Desfontaines, de Fréron, de la Porte, transmettent à la postérité les événements importants du monde dramatique; on célèbre le début d’une actrice, les hommages poétiques de ses amants, les compliments d’ouverture et de clôture[407]; on détaille avec soin les beautés, les défauts, les succès, les revers de chaque pièce; on en présente à toute la France de longs morceaux avec les noms fameux de Valère et de Colombine. Ces histoires intéressantes sont lues avec avidité et c’est la seule partie de ces feuilles que parcourt la moitié des lecteurs... Ajoutons cette foule d’almanachs, de tablettes, d’histoires, de dictionnaires de théâtre, cette inondation de programmes et d’affiches qui parent les carrefours et arrêtent les passants par leurs couleurs et leurs vignettes, ces listes innombrables d’acteurs, de danseurs, de sauteurs, de chanteurs, qui apprennent au public, comme une chose de la dernière importance, qu’un tel a joué le rôle de Scaramouche, une telle celui de soubrette, que celui-ci a chanté une ariette, celui-là dansé un pas de trois[408]. Les affaires de l’État n’occupèrent jamais tant d’imprimeurs, de colporteurs et de lecteurs. Il y a cinquante ans que le seul soupçon d’une fortune si éclatante eût été pris pour une injure; on rendait encore justice au métier de comédien, on le méprisait; aujourd’hui, c’est un état brillant dans le monde: un acteur est un homme de conséquence, ses talents sont précieux, ses fonctions glorieuses, son ton imposant, son air avantageux; on est trop heureux de l’avoir, on se l’arrache. Les pièces dramatiques font les délices des gens de goût, nulle fête n’est bien solennisée sans elles; un gazetier raconte sans rougir, mais non pas sans rire: «On a assisté au _Te Deum_, à la messe, au sermon; de là, on est allé à la Comédie.»
[407] Au commencement et à la fin de l’année théâtrale, il était d’usage de faire adresser un compliment au public par un des acteurs. Cette vieille coutume subsista jusqu’en 1791.
[408] Ce n’est cependant qu’en 1791 que l’on prit l’habitude d’afficher les noms des acteurs qui jouaient dans la représentation du soir.
Cette passion effrénée pour le spectacle amena forcément des rapports constants entre les comédiens et la noblesse, la bourgeoisie, la finance. Non seulement toutes ces troupes nobles ou bourgeoises, remplies d’inexpérience et d’ignorance, devaient sans cesse recourir à la science des comédiens, mais fort souvent encore elles étaient obligées de confier certains rôles trop importants ou trop difficiles à des artistes de profession. La promiscuité devint bientôt complète, et l’on vit les représentants les plus illustres de la noblesse française figurer sur la scène avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de Molière, on vit les femmes les plus titrées donner sans vergogne la réplique aux actrices de la Comédie française et de l’Opéra.
En dehors même du prestige et de la séduction toujours exercée par les gens du théâtre sur les gens du monde, ces rapports de tous les jours amenaient une intimité forcée et une familiarité qui devint promptement excessive. Ces excommuniés, ces «histrions» frappés d’infamie et hors la loi, n’avaient pas de meilleurs amis que les membres de l’aristocratie et ils en recevaient sans cesse des témoignages d’estime et d’affection.
Le roi les comble de cadeaux; à chaque instant il leur accorde des pensions sur sa cassette particulière; son exemple est suivi par plus d’un grand seigneur; le prince de Condé donne plus de 50 000 livres à la seule troupe des Français. Richelieu offre à Molé un costume qui valait 10 000 livres. Le baron d’Oppède fait présent à Fleury[409] d’un habit qu’il n’avait porté qu’une fois et qu’il avait payé 18 000 livres. Lors de ses débuts à la Comédie française, Mlle Raucourt reçoit de Mme du Barry un magnifique costume de théâtre. Les princesses de Beauvau, de Guéménée, la duchesse de Villeroy, imitent l’exemple de la favorite. Presque toutes les dames de la cour envoient à la jeune comédienne les robes merveilleuses qu’elles avaient portées aux fêtes du mariage du Dauphin. Ces dons, qui de nos jours pourraient paraître singuliers, étaient au contraire fort appréciés et n’impliquaient aucune idée fâcheuse.
[409] Fleury, comédien français (1751-1822).
Mlle Clairon, qui régnait en souveraine reconnue et respectée de la Comédie française, reçut des honneurs qui auraient troublé et fait sombrer une modestie plus solide encore que la sienne. Non seulement elle voyait toute la cour à ses pieds, les hommes de lettres la couvrir d’éloges et de fleurs, Voltaire lui-même en des vers éloquents transmettre à la postérité l’admiration qu’elle lui inspirait, mais encore de grandes dames, telles que la duchesse de Villeroy, la princesse Galitzin[410], la princesse Radziwill, Mme de Sauvigny, etc., se faire un titre de gloire de son amitié, et Mme Necker, l’austère Mme Necker elle-même, ne lui ménager ni les caresses ni les flatteries.
[410] Femme du ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de Vienne.
Elle dominait sur la littérature comme au théâtre. N’est-ce pas chez elle qu’au milieu d’une auguste réunion a lieu, en 1772, l’apothéose de Voltaire? Vêtue en prêtresse d’Apollon et voilée de l’antique péplum, elle se présente une couronne de lauriers à la main; puis après avoir récité avec l’air de l’inspiration et le ton de l’enthousiasme une ode de Marmontel, elle couronne en grande pompe le buste du solitaire de Ferney. Et le vieux philosophe ravi de tant d’honneurs riposte aussitôt:
Les talents, l’esprit, le génie, Chez Clairon sont très assidus; Car chacun aime sa patrie. . . . . . . . . . . . . . . . . Vous avez orné mon image Des lauriers qui croissent chez vous; Ma gloire en dépit des jaloux Fut en tous les temps votre ouvrage.
On épuisa pour elle toutes les formes de l’adulation. Le fameux Garrick fit graver une estampe où elle était représentée recevant de Melpomène une couronne de lauriers; comme légende se trouvait ce quatrain:
J’ai prédit que Clairon illustreroit la scène, Et mon espoir n’a point été déçu; Elle a couronné Melpomène, Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu.
Les fanatiques de l’actrice firent aussitôt frapper des médailles d’après l’estampe de Garrick, et ils instituèrent «l’ordre de la Médaille» dont ils se décorèrent[411].
[411] Bachaumont.
La princesse Galitzin chargea Carle van Loo de peindre la tragédienne en Médée, traversant les airs sur son char magique, et montrant à son perfide époux ses enfants égorgés à ses pieds. Le tableau terminé, elle en fit don à son amie et il fut exposé au salon du Louvre, à côté de ceux de la famille royale. Le roi, voulant également accorder à Clairon un témoignage de sa satisfaction, ordonna que le tableau serait gravé à ses frais et il lui fit cadeau de la planche[412]. Quand l’estampe parut, ce fut une véritable fureur pour la posséder, bien qu’elle coûtât un louis.
[412] Il donna également à l’actrice un cadre magnifique et qui coûtait plus de cinq mille livres. Plus tard le cadre et le tableau furent offerts au margrave d’Anspach, par Clairon elle-même.
Paris était inondé d’épîtres, d’odes, de stances à la gloire de l’actrice, et ses admirateurs, désireux de transmettre à la postérité un monument durable de leur enthousiasme, firent composer un recueil de tout ce qui avait été écrit et fait en son honneur.
Ce n’était pas seulement à la ville que les gens de théâtre recueillaient ces témoignages éclatants de la faveur dont ils étaient l’objet; au cours de leurs représentations, on ne leur ménageait ni les encouragements ni les applaudissements: «Les moindres lueurs de talents qu’ils annoncent, dit M. de Querlon, excitent une chaleur qui fait assiéger toutes les entrées du théâtre avec un empressement forcené, ou plutôt avec une fureur que les gens rassis ne peuvent considérer sans étonnement[413].»
[413] Déjà à cette époque les billets faisaient l’objet d’un commerce qui soulevait les plus violentes réclamations. On lit dans les _Anecdotes dramatiques_ à propos de la première représentation de _Timoléon_ (1764): «Les jours de pièces nouvelles, il se commet un monopole criant sur les billets du parterre. Il est de fait qu’aujourd’hui, à _Timoléon_, on n’en a pas délivré la sixième partie au guichet. On voyoit de toutes parts les garçons de café, les Savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux, et agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés vouloient tripler leur mise, et le taux de la place étoit depuis trois livres jusqu’à six francs. Le magistrat qui préside à la police ignore sans doute ce désordre qui ne peut provenir que d’une intelligence sourde entre les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité.»
Lorsque Lekain parut pour la première fois sur la scène française, il souleva un enthousiasme indescriptible et en même temps des protestations sans nombre: «Tout Paris, dit Grimm, a pris parti pour ou contre et s’est passionné pour cet acteur comme on se passionnait autrefois à Rome pour les pantomimes.»
Les débuts de Mlle Raucourt[414] plongèrent Paris dans une véritable ivresse. La jeune actrice était à peine âgée de dix-sept ans, grande, bien faite, de la figure la plus intéressante; son jeu plein de noblesse et d’intelligence souleva des applaudissements frénétiques; le public riait et pleurait tout à la fois, enfin le délire devint tel que les gens s’embrassaient sans se connaître. Le soir même, la nouvelle de ce grand événement se répandait dans la capitale, et le nom de Raucourt était dans toutes les bouches. «Elle sera la gloire immortelle du Théâtre français, s’écrie Grimm.» «C’est un vrai prodige, propre à faire crever de dépit toutes ses concurrentes les plus consommées», dit Bachaumont.
[414] Mlle Raucourt (1756-1815) débuta le 23 décembre 1772.
Les mêmes transports se renouvelèrent les jours suivants; loin de diminuer, ils ne faisaient qu’augmenter.
Quand la débutante devait paraître, les portes de la Comédie étaient assiégées dès le matin: «On s’y étouffait, les domestiques qu’on envoyait retenir des places couraient risque de la vie, on en emportait chaque fois plusieurs sans connaissance, et l’on prétend qu’il en est mort des suites de leur intrépidité.» On faisait sur les billets l’agiotage le plus effréné. Grimm raconte qu’il entendit une vieille matrone dire à la vue de cette horrible bagarre: «N’ayez pas peur, s’il était question du salut de leur patrie, ils ne s’exposeraient pas ainsi.» Et le critique ne peut s’empêcher de faire quelques réflexions philosophiques et peu consolantes sur un peuple «qui se passionne à cet excès pour un acteur ou pour une actrice[415].»
[415] Grimm, _Corresp. littér._, janvier 1773.
Faut-il rappeler les succès de Jelyotte[416], qui dès ses débuts à l’Opéra devint l’idole du public: «Il faisoit les délices de la cour et de la ville; dès qu’il chantoit il se faisoit un silence involontaire qui avoit quelque chose de religieux... Il vivoit dans la plus grande compagnie, ne s’attachant qu’à ce qui étoit du plus haut parage[417].»
[416] Célèbre chanteur de l’Opéra, il prit sa retraite en 1756 et mourut en 1797.
[417] _Mémoires_ de Dufort, comte de Cheverny.
«On tressailloit de joie dès qu’il paroissoit sur la scène, raconte Marmontel; on l’écoutoit avec l’ivresse du plaisir, et toujours l’applaudissement marquoit les repos de sa voix... Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit à demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l’excès de leur émotion, et plus d’une, des plus jolies, vouloit bien la lui témoigner... Il jouissoit dans les bureaux et les cabinets des ministres d’un crédit très considérable... Homme à bonnes fortunes autant et plus qu’il n’auroit voulu être, il étoit renommé pour sa discrétion, et de ses nombreuses conquêtes on n’a connu que celles qui ont voulu s’afficher.»
Personne en effet plus que les comédiens n’était de mode auprès des femmes du monde. Si Jelyotte fut souvent heureux, beaucoup de ses camarades de théâtre n’eurent rien à lui envier. Peut-être furent-ils moins discrets, mais la liste serait longue si l’on voulait citer tous ceux dont les aventures retentissantes ont fourni matière à la chronique scandaleuse de l’époque.
La princesse de Robecq, fille du maréchal de Luxembourg, ne cachait nullement la passion qu’elle éprouvait pour Larrivée, le chanteur[418].
[418] Larrivée (1733-1802). Son seul défaut était de chanter du nez. Un jour un plaisant du parterre s’écria: «Voilà un nez qui a une superbe voix.»
Clairval, de la Comédie italienne, était la coqueluche de toutes les femmes et il est resté célèbre par ses succès galants, plus encore que par ceux qu’il obtenait sur la scène. Il avait débuté dans la vie par être garçon-perruquier, mais ses admiratrices, ne pouvant supporter cette idée, s’imaginèrent de le faire descendre d’une ancienne maison d’Écosse[419].
[419] Clairval (Jean-Baptiste Guignard dit) (1737-1795). On avait écrit ces vers sous un de ses portraits:
Cet auteur minaudier et ce chanteur sans voix Écorche les auteurs qu’il rasoit autrefois.
La comtesse de Stainville s’éprit de Clairval au point de s’afficher sans réserve[420]. Le mari[421] ferma longtemps les yeux, ainsi qu’il était de bon ton à l’époque[422]; mais un soir, rentrant à l’improviste chez sa maîtresse, Mlle Beaumesnil, de l’Opéra, il y trouva installé l’inévitable Clairval. Cette fois, c’en était trop; être trompé par sa femme, passe encore, mais être trahi par sa maîtresse avec l’amant de sa femme, voilà qui devenait du dernier mauvais goût. Par un sentiment d’équité qu’on appréciera, le comte fit expier à Mme de Stainville l’infidélité de Mlle Beaumesnil. Usant de ses droits, il fit enfermer la comtesse dans un couvent; elle y tomba dans la plus haute dévotion. Quant à la comédienne, indignée de la conduite de son amant, elle déclara qu’elle ne le reverrait de sa vie, ne voulant pas qu’on pût la soupçonner d’avoir eu part à l’iniquité qu’il avait commise.
[420] Lauzun, qui avait précédé Clairval dans les bonnes grâces de la comtesse et qui s’était vu quitter pour le comédien, raconte avec une naïveté charmante les débuts de cette liaison dont il faisait les frais: «Trouvant un jour la comtesse baignée de larmes et dans l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire ce qui causoit ses peines, qu’elle m’avoua, en sanglotant, qu’elle aimoit Clairval, et qu’il l’adoroit. Elle s’étoit dit mille fois inutilement tout ce que je pouvois lui dire contre une inclination si déraisonnable, et dont les suites ne pouvoient qu’être funestes. J’entrepris de la ramener à la raison; je la prêchois, je la persuadois de renoncer à lui, elle me donnoit des paroles qu’elle ne tenoit pas. J’étois douloureusement affligé de voir se perdre une personne qui m’étoit aussi chère. Je fus trouver Clairval: je lui fis sentir tous les dangers qu’il couroit, et tous ceux qu’il faisoit courir à Mme de Stainville. Je fus content de ses réponses: elles furent nobles et sensibles: «Monsieur», me dit-il, «si je courois seul des risques, un regard de Mme de Stainville payeroit ma vie; je me sens capable de tout supporter pour elle sans me plaindre; mais il s’agit de son bonheur, de sa tranquillité, dites-moi le plan de conduite que je dois suivre et soyez sûr que je ne m’en écarterai pas.» Il ne tint pas mieux ses promesses.» (_Mémoires_ de Lauzun).
[421] Stainville (Jacques de Choiseul, comte de); il était frère du duc de Choiseul et devint maréchal de France en 1782. Il épousa Thomasse Thérèse de Clermont-Resnel, à peine âgé de quinze ans; elle avait une grande fortune et une figure charmante. Tout fut réglé pendant que M. de Choiseul était encore à l’armée; on lui envoya l’ordre de revenir et on le maria six heures après son arrivée à Paris.
[422] On cite à ce propos un bon mot de Caillot, camarade de Clairval. Ce dernier n’était pas très rassuré sur les conséquences de sa liaison avec Mme de Stainville et il consultait Caillot sur le parti qu’il avait à prendre: «M. de Stainville, lui disait-il, me menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. Madame m’en offre deux cents si je ne me rends pas à ses ordres. Que faire?» «Obéir à la femme, répondit Caillot sans hésiter; il y a cent pour cent à gagner.»
Deux femmes du monde, l’une Française, l’autre Polonaise, se disputaient les bonnes grâces de Chassé. Elles se battirent au pistolet au bois de Boulogne; la Française fut blessée et enfermée dans un couvent. Pendant que le duel avait lieu, Chassé, étendu sur une chaise longue, se désolait d’inspirer de telles passions. Louis XV lui fit dire par Richelieu de cesser cette comédie: «Dites à Sa Majesté, répondit Chassé, que ce n’est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m’a créé l’homme le plus aimable du royaume.» «Apprenez, faquin, riposta le duc, que vous ne venez qu’en troisième; je passe après le roi.»
Tout ce qui concernait les comédiens passionnait Paris, les moindres incidents de leur existence passaient de bouche en bouche et devenaient l’événement du jour. En 1765, lorsque Clairon prit sa retraite, pendant plus d’un mois il ne fut bruit dans la capitale que de cette fatale disgrâce. En 1769, quand Sophie Arnould voulut se retirer, l’émoi ne fut pas moindre. Les gens de la cour et du plus haut parage intervinrent; à force de soins et d’habileté, ils finirent par amener une réconciliation entre l’actrice et les directeurs de l’Opéra.
On s’intéressait à la santé des comédiens comme on aurait pu le faire à celle des plus illustres personnages.
Le 14 avril 1760, on rouvrit le Théâtre français par l’_Orphelin de la Chine_; on fit le compliment d’usage et en annonçant le rétablissement de la santé de Préville, qui venait d’être souffrant, l’orateur ne craignit pas de dire: «Une maladie cruelle vous a privés longtemps d’un acteur comique que vous aimez, j’oserais dire que vous adorez, et que vous reverrez bientôt avec transport.» Aussitôt les applaudissements éclatèrent, les battements de pieds et de mains furent universels, et recommencèrent à plusieurs reprises pour bien témoigner l’approbation que le public donnait à ces paroles d’une si rare outrecuidance.
Quand en 1766, après une assez longue absence causée par la maladie, Lekain reparut sur la scène, le public fit éclater des transports de joie indicibles; on lui fit l’application des quatre premiers vers de son rôle du comte de Warwick[423].
[423] Tragédie de Laharpe.
Je ne m’en défends pas; ces transports, ces hommages, Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage, Prêtent un nouveau charme à mes félicités; Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités.
La salle entière retentit d’acclamations.
A la fin de 1766, Molé est atteint d’une fluxion de poitrine. Le parterre demande des nouvelles du malade; on lui en donne de fort mauvaises. A partir de ce moment, pendant six semaines, il exigea tous les jours un bulletin de santé de l’acteur bien-aimé. Cette maladie devint l’unique sujet de conversation; tout Paris était bouleversé, il semblait qu’une calamité publique fût imminente. Il devint de bon ton de se rendre chez le comédien; la cour et la ville s’inscrivirent chez lui, mais les carrosses faisaient queue aux environs de sa demeure pour que le bruit ne pût troubler son repos; on prétend même que Louis XV envoya deux fois s’informer de sa santé. On apprit que le médecin lui avait ordonné pour sa convalescence de prendre un peu de bon vin, toutes les dames s’empressèrent de lui en envoyer; il reçut en quelques jours plus de deux mille bouteilles des crus les plus célèbres et il eut la cave la mieux garnie de Paris.
Molé avait la tête tournée par toutes ces folies. On prétendit qu’il avait répondu à son médecin qui fixait à sa guérison un terme assez éloigné: «Ce terme est peut-être trop court pour ma santé, mais il est trop long pour l’intérêt de ma gloire.» A quoi l’Esculape riposta: «Tâchez de vous tranquilliser et tout ira bien. Au reste, vous savez qu’on a reproché à Louis XIV de parler trop souvent de sa gloire.»
Pendant le cours de cette fameuse maladie on apprit que le comédien avait vingt mille livres de dettes. Le souci de sa situation pécuniaire pouvait être nuisible au prompt rétablissement du cher malade. On résolut aussitôt de faire une souscription pour payer ce qu’il devait. Clairon, bien qu’elle eût quitté la scène, offrit de donner sur un théâtre particulier une représentation au bénéfice de son ancien camarade; le prix du billet fut fixé à un louis, mais on pouvait donner davantage. La duchesse de Villeroy, la comtesse d’Egmont et quelques autres dames se chargèrent de la distribution des billets. Malheur à qui refusait son concours: «Il étoit même ignoble, dit Bachaumont, de ne prendre qu’un billet.» On comptait quatre prélats parmi les souscripteurs: le prince Louis, l’archevêque de Lyon, l’évêque de Blois, etc.
La représentation eut lieu sur le théâtre du baron d’Esclapon, au faubourg Saint-Germain. Elle produisit vingt-quatre mille livres; mais, en vrai talon rouge, Molé, au lieu de payer ses dettes, acheta des diamants à sa maîtresse.
Une partie du public cependant avait mal pris ces derniers incidents. Quelques esprits moins enthousiastes calculèrent qu’avec l’argent qu’on donnait à un «histrion» on aurait pu préserver du froid et de la faim bien des pauvres de Paris pendant tout un hiver. Les épigrammes ne manquèrent pas et on en arriva à faire la parodie de Molé et de sa maladie. Le singe de Nicolet faisait depuis un an l’admiration de la capitale en dansant sur la corde[424]; on annonça qu’il était malade, le parterre demanda de ses nouvelles, on fit une souscription, etc.
[424] Nicolet était installé au boulevard et ses représentations bouffonnes attiraient un monde énorme; ce fut au point que la Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges étaient «ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par l’audace et la voracité des gueux de la foire». En 1764, l’Opéra et la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir que le genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime. Le forain se rendit, consterné et suppliant, à la toilette de Mlle Clairon dans l’espoir de faire cesser la persécution. «Cela n’est pas possible, lui dit Melpomène avec dignité, nos parts] n’ont pas été à 8000 livres cette année.» «Ah! mademoiselle, lui répondit Nicolet, venez chez moi, vous y gagnerez, et moi aussi.»
Les vers les plus méchants coururent à cette occasion; on peut citer ceux du chevalier de Boufflers:
Quel est ce gentil animal Qui dans ces jours de carnaval Tourne à Paris toutes les têtes Et pour qui l’on donne des fêtes? Ce ne peut être que Molet, Ou le singe de Nicolet. . . . . . . . . . . . . De sa nature cependant Cet animal est impudent, Mais dans ce siècle de licence La fortune suit l’insolence, Et court du logis de Molet Chez le singe de Nicolet. . . . . . . . . . . . . L’animal un peu libertin Tombe malade un beau matin, Voilà tout Paris dans la peine, On crut voir la mort de Turenne; Ce n’étoit pourtant que Molet, Ou le singe de Nicolet. . . . . . . . . . . . . Si la mort étendoit son deuil Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul, Paris seroit moins en alarmes, Et répandroit bien moins de larmes Que n’en feroit verser Molet, Ou le singe de Nicolet[425].
[425] Bachaumont, 2 mars 1767.