Part 21
«Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV, nommé Doléac, demeurant à Paris sur la paroisse Sainte-Marguerite, meurt d’envie d’être curé du village de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. Le prêtre a cru que j’avais du crédit auprès de vous et que vous en aviez bien davantage auprès de M. de Villepinte; si tout cela est vrai, donnez-vous le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées à la requête d’un homme qui vous en prie au pied des Alpes. Souvenez-vous que Molière, l’ennemi des médecins, obtint de Louis XIV un canonicat pour le fils d’un médecin.
«Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier, vous canoniseront, quand ils sauront que c’est vous qui donnez des cures... Je voudrais que vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice.
«Je ne sais pas quand vous remonterez sur le jubé de votre paroisse. Vous devriez choisir, pour votre premier rôle, celui de lire au public la Déclaration du roi en faveur des beaux-arts contre les sots; c’est à vous qu’il appartient de la lire[386].»
[386] 30 mars 1766.
Cependant le travail de Jabineau de la Voute n’eut pas le succès espéré. M. de Saint-Florentin, circonvenu de tous côtés, avait consenti à s’en charger et à le présenter au roi. Il le lut en effet à une réunion du conseil, mais quelqu’un fit observer que les privilèges accordés aux comédiens par Louis XIII n’ayant pas été révoqués, il ne tenait qu’à eux de les faire valoir dans l’occasion. Quant au roi, il dit à M. de Saint-Florentin: «Je vois où vous voulez en venir; les comédiens ne seront jamais sous mon règne que ce qu’ils ont été sous celui de mes prédécesseurs; qu’on ne m’en reparle plus.»
C’est ainsi qu’échouèrent les projets si savamment et si laborieusement préparés.
Fidèle à sa promesse, Clairon ne reparut plus sur la scène[387]. En vain une députation de la Comédie française vint-elle la supplier de se laisser fléchir, la grande actrice fut inébranlable[388]. «La jalousie de mes camarades, dit-elle dans ses _Mémoires_, la folle et barbare administration de mes supérieurs, la facilité que trouvent toujours les méchants à faire de ce public si respectable une bête brute ou féroce à volonté, la réprobation de l’Église, le ridicule d’être Français sans jouir des droits de citoyen, le silence des lois sur l’esclavage et l’oppression des comédiens, m’avoient fait trop sentir la pesanteur, le danger et l’avilissement de mes chaînes pour que je consentisse à les porter plus longtemps.» Et elle ajoutait modestement: «Le moment de ma liberté m’a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans tous mes droits de citoyenne, je me contente de déplorer le malheur de ceux qui sont encore dans l’esclavage; je me tais et me console, en lisant Épictète, de tous les hasards de la nature et du sort.»
[387] Elle n’avait que quarante-deux ans. On ne la revit plus qu’à la cour et chez quelques grands seigneurs.
[388] On craignait que son départ ne causât la ruine du théâtre; cependant on ne la voyait pas souvent sur la scène; un jour ses camarades lui reprochant ses absences, elle leur répondit avec orgueil: «Il est vrai que je ne joue pas fréquemment, mais une de mes représentations vous fait vivre pendant un mois.»
Voltaire éprouva la plus amère déception en apprenant le peu de succès de ses combinaisons. Il se consola en couvrant d’éloges la conduite de Clairon. «Je ne puis, écrivait-il à Mme d’Argental, blâmer une actrice qui aime mieux renoncer à son art que de l’exercer avec honte. De mille absurdités qui m’ont révolté depuis cinquante ans, une des plus monstrueuses, à mon avis, est de déclarer infâmes ceux qui récitent de beaux vers, par ordre du roi. Pauvre nation, qui n’existe actuellement dans l’Europe que par les beaux-arts et qui cherche à les déshonorer[389].»
[389] 18 avril 1766.
Le duc de Richelieu, malgré les pressantes instances du patriarche, ne s’était pas montré favorable aux demandes des Comédiens. Quand la négociation eut échoué, le philosophe écrivit spirituellement à son vieil ami: «Je suis bien fâché pour le public et pour les beaux-arts que vous protégez de voir le théâtre privé de Mlle Clairon, lorsqu’elle est dans la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre, puisqu’elle faisait valoir mes sottises... Elle a renoncé à l’excommunication, et moi aussi, car j’ai pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez excommunié, puisque vous restez toujours premier Gentilhomme de la chambre disposant souverainement des œuvres de Satan. Il est clair que celui qui les ordonne, est bien plus maudit que les pauvres diables qui les exécutent[390].»
[390] 17 mai 1766.
Le premier soin de Clairon après avoir quitté le théâtre, et être ainsi rentrée dans le giron de l’Église, fut de jouir avec éclat des droits qui lui avaient été si longtemps refusés; elle saisit avec empressement l’occasion de se montrer un dimanche à l’église de Saint-Sulpice. «Vous m’enchantez de me dire que Mlle Clairon a rendu le pain bénit, mande Voltaire à d’Alembert, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice. Je m’y intéresse d’autant plus, moi qui vous parle, que je rends le pain bénit tous les ans avec une magnificence de village[391].»
[391] 1er juillet 1766.
Il faut bien le dire, si les comédiens avaient trouvé de chaleureux appuis, le roi en repoussant leur demande, se faisait l’interprète de l’opinion publique, qui ne pouvait concevoir qu’un comédien devînt l’égal de tous les citoyens.
«Quelle étoit donc leur prétention, s’écrie Collé, faisant allusion aux récentes et infructueuses tentatives, d’être déclarés citoyens? Ils le sont, mais comme il est juste, dans un ordre inférieur aux autres... Quand les comédiens auroient obtenu des lettres patentes du roi pour être au niveau des autres citoyens, quand ces lettres auroient été enregistrées au Parlement, le roi et le Parlement auroient-ils par là détruit l’opinion publique? En seroient-ils restés moins infâmes dans l’idée de toute notre nation? En supposant même que ce soit un préjugé, son extinction peut-elle être opérée par des lettres patentes et par l’arrêt qui les enregistre?»
Non content de témoigner aux «histrions» en quelle piètre estime il les tient, Collé éprouve encore le besoin de rabaisser leur art et la façon dont ils l’exercent en empruntant au règne animal les moins obligeantes comparaisons.
«J’ai, dit-il, quelques petites observations à faire sur ce titre ambitieux d’_Académie dramatique_; les perroquets, sous le prétexte qu’ils rendent les idées des hommes en les estropiant, ont-ils jamais pu porter leurs prétentions jusqu’à être déclarés hommes, et à nous vouloir faire croire qu’ils pensent? La plus grande partie des comédiens est dans le cas de ces petits oiseaux charmants, et plus souvent encore dans la classe des singes, par leur imitation, leur libertinage et leur malfaisance[392].»
[392] Collé, avril 1766.
Et l’auteur se félicite en terminant que le gouvernement ait eu la sagesse de repousser un projet dont la réalisation n’aurait fait qu’augmenter la corruption des mœurs.
Le préjugé contre les comédiens était si fort, si enraciné, que Voltaire lui-même, qui s’en moquait avec tant d’esprit, en subissait l’influence. En 1761, dans un de ces accès de sensibilité assez fréquents chez lui, le patriarche avait adopté une nièce[393] du grand Corneille. En 1763, grâce à l’intermédiaire des d’Argental et de Mlle Clairon, il fut question d’un mariage pour la jeune fille. Les négociations étaient déjà assez avancées lorsque Voltaire apprit que le futur, M. de Cormont, se trouvait dans une situation de fortune plus que précaire. Le mariage fut rompu.
[393] A proprement parler, Mlle Corneille était la petite-fille d’un oncle du grand Corneille.
«Toute cette aventure a été assez triste, écrit le philosophe à d’Argental. Il est vraisemblable que M. de Cormont a toujours caché à M. de Valbelle et à Mlle Clairon l’état de ses affaires, sans quoi nous serions en droit de penser que ni l’un ni l’autre n’ont eu pour nous beaucoup d’égards. Nous serions d’autant plus autorisés dans nos soupçons, que Mlle Clairon ayant dit qu’elle allait marier Mlle Corneille, Lekain nous écrivit qu’elle épousait un comédien et nous en félicitait. J’estime les comédiens quand ils sont bons, et je veux qu’ils ne soient ni infâmes dans ce monde, ni damnés dans l’autre; mais l’idée de donner la cousine de M. de la Tour du Pin à un comédien est un peu révoltante, et cela paraissait tout simple à Lekain[394].»
[394] 10 janvier 1763.
Cette question de la réhabilitation des acteurs avait fait tellement de bruit que tout le monde s’en occupait et que les combinaisons les plus étranges germaient dans certaines têtes.
Pour remédier «à l’inconvénient de la roture et de l’infamie des gens de théâtre», un auteur demandait sérieusement qu’on n’admît dans les troupes comiques que des gentilshommes ou des demoiselles bien titrées, à l’imitation des chapitres de Lyon, de Strasbourg, de Remiremont, et de l’Ordre de Malte[395].
[395] Fréron, _Année littéraire_, 8 octobre 1760.
En 1769, une idée non moins ridicule fut mise en avant. Dans sa _Dissertation sur les spectacles_, M. Rabelleau insistait pour qu’on fît de la profession de comédien une espèce de milice que chaque citoyen serait obligé d’exercer avant d’être admis à aucune charge publique à la cour, dans le ministère et dans la magistrature. L’auteur reprochait aux comédiens d’être la cause de la corruption des théâtres, et en modifiant le recrutement il espérait moraliser la scène et les coulisses. Malheureusement cet ingénieux projet n’eut pas de suite.
XX
RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
SOMMAIRE: Passion générale pour les spectacles.--Scènes particulières.--Le clergé se montre au théâtre.--Succès des comédiens dans le monde.--Leur intimité avec la noblesse.--Flatteries dont ils sont l’objet.--Leurs bonnes fortunes.--Maladie de Molé.
Après les incidents que nous venons de raconter, les comédiens comprirent qu’ils n’avaient plus rien à espérer; ils se résignèrent donc et courbèrent la tête sous le double anathème qui les frappait.
Il est vraiment étrange que l’opinion publique se soit montrée si hostile à leur réhabilitation. C’est en effet à l’époque où le préjugé attaché à leur profession règne avec le plus de force; c’est à l’époque où les condamnations civiles et canoniques pèsent sur eux le plus durement, que le théâtre et ses interprètes jouissent d’une vogue incomparable.
Voyons quel accueil recevaient dans le monde et même près du clergé ces hommes hors la loi et excommuniés, voyons comment on traitait «l’art funeste» qu’ils exerçaient.
Le goût des spectacles est devenu dominant en France. Les théâtres publics ne suffisant plus à l’enthousiasme général, les scènes de société se multiplient; à la cour, à l’armée, dans les châteaux, dans les couvents, dans les maisons particulières, partout la fièvre dramatique sévit avec intensité. «La fureur incroyable de jouer la comédie gagne journellement, dit Bachaumont, et malgré le ridicule dont l’immortel auteur de la _Métromanie_ a couvert tous les histrions bourgeois, il n’est pas de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux et une troupe[396].»
[396] _Mémoires secrets_, 17 novembre 1770.
Mme de Pompadour a donné l’exemple en créant le théâtre des Petits-Cabinets en 1747. Comédie, vaudeville, opéra, ballet, tous les genres y figurent successivement, et la favorite s’y fait applaudir par la finesse de son jeu et l’éclat de son chant. La plus haute noblesse interprète les rôles; les ducs de Chartres, d’Ayen, de Coigny, de Duras, de Nivernais, de la Vallière, jouent avec le plus grand succès; la duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme de Marchais donnent la réplique à la royale courtisane.
A Bagnolet, chez le duc d’Orléans, les représentations sont continuelles. Le duc excelle dans les rôles de paysan et de financier; sa maîtresse, Mme de Montesson, déploie un véritable talent et l’on s’accorde à dire qu’elle ne serait pas déplacée à la Comédie française. La marquise de Crest, la comtesse de Lamarck, le vicomte de Gand, le comte de Ségur, le comte de Bonnac-Donnezan, forment la troupe habituelle. C’est à Bagnolet que l’on joue pour la première fois _le Roi et le Meunier_ et la _Partie de Chasse de Henri IV_, de Collé[397].
[397] Collé composait pour le théâtre de Bagnolet des pièces d’une grivoiserie extrême et qu’il eût été impossible de présenter sur un théâtre public. La _Partie de chasse_ fut jouée cependant, mais interdite aussitôt; il est vrai qu’on la donna en province, où les échevins, chargés de la police et des spectacles, se montraient moins sévères. Collé composa encore pour la scène de Bagnolet _le Berceau_, tirée d’un conte de la Fontaine. Il y avait trois lits sur le théâtre pour six personnes. La pièce fut accueillie avec beaucoup de froideur; c’est ce qui engagea un des spectateurs à dire au duc d’Orléans: «Monseigneur, je crois qu’il faudrait bassiner tous ces lits-là.»
On peut encore citer les théâtres du prince de Conti au Temple et à l’Isle-Adam, de la duchesse de Bourbon à Chantilly, de la duchesse de Mazarin à Chilly, du maréchal de Richelieu à l’hôtel des Menus, etc., etc.; la liste en est innombrable. A Paris seulement on comptait plus de 160 scènes particulières.
Toutes les classes de la société étaient envahies par cette manie du théâtre. La Popelinière donnait dans son magnifique château de Passy des fêtes qui sont restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations de la _Chevrette_ où Mme d’Épinay brillait d’un si vif éclat et où Rousseau fit ses débuts. M. de Magnanville, qui succéda aux d’Épinay, hérita de leur goût pour l’art dramatique.
Les courtisanes en renom auraient cru déroger en ne se mettant pas au goût du jour. Les demoiselles Verrières, «les Aspasies du siècle», avaient théâtre à la ville et à la campagne; les représentations qu’elles donnaient attiraient une énorme affluence et l’on voyait chez elles toute la haute société; il y avait même des loges grillées pour les grandes dames et les abbés qui, par un reste de pudeur, voulaient voir sans être vus. Colardeau, Laharpe fournissaient les pièces inédites qu’interprétaient les amis de la maison. Les théâtres de la Guimard, dirigés par Carmontelle, ne jouissaient pas d’une moins grande réputation.
Cette rage dramatique avait pris de telles proportions qu’on voyait dans les garnisons des officiers jouer la comédie pour se distraire et même figurer avec des actrices. Ils firent plus encore; désireux de déployer leurs talents à Paris, ils louèrent la salle d’Audinot aux boulevards et y jouèrent deux opéras comiques, _le Déserteur_ et _les Sabots_[398]. Mais le duc de Choiseul, trouva la plaisanterie fort indécente, et il fut à l’avenir interdit à tout officier de paraître sur les scènes de société[399].
[398] Le 19 décembre 1770.
[399] Cette interdiction fut prononcée en 1772 par le marquis de Monteynard, ministre de la guerre.
Les comédies dans les collèges avaient continué avec le plus grand succès depuis la Régence, mais en 1765, peu après l’expulsion des jésuites, le Parlement, redoutant pour la jeunesse le goût des distractions mondaines, défendit formellement aux écoliers de représenter ni comédie ni tragédie[400]. L’arrêt fut peu respecté. Les séminaires, les communautés religieuses, les couvents même de jeunes filles[401], donnaient fréquemment des représentations dramatiques.
[400] Article 49 de l’arrêt du Parlement du 29 janvier 1765 portant règlement pour les collèges.
[401] A l’Abbaye-aux-Bois on jouait _Polyeucte_, _Esther_, le _Cid_, la _Mort de Pompée_; on donnait le ballet d’_Orphée et Eurydice_, etc., interprétés par les pensionnaires. (_Histoire d’une grande dame au dix-huitième siècle_, par Lucien Perey, 1887.)
L’enthousiasme excessif que l’on éprouvait pour les théâtres particuliers s’explique fort aisément. Outre l’agrément de jouer la comédie entre soi et de déployer sur la scène des talents variés, on pouvait encore, grâce à cette ingénieuse innovation, donner des spectacles même dans les temps défendus, et alors que les théâtres publics étaient rigoureusement fermés. De plus, on pouvait y représenter des pièces d’une extrême licence et que la police n’aurait jamais tolérées sur une scène publique. La grivoiserie, qui faisait le fond du répertoire de société, devenait un attrait de plus et donnait une vogue immense à ce genre de spectacle[402].
[402] L’archevêque de Paris, M. de Beaumont, fit interdire cependant à plusieurs reprises certaines représentations par trop scandaleuses. Cette intervention de l’Église jusque dans le domicile privé est à signaler.
La plus brillante société se pressait à ces réunions; grands seigneurs, grandes dames, y accouraient en foule, et les membres du clergé ne s’y montraient pas les moins assidus. Il en résultait même quelquefois pour eux des mésaventures assez fâcheuses, mais elles n’avaient pas le don de leur inspirer plus de retenue[403]. A un spectacle particulier chez la comtesse d’Amblimont, assistaient plusieurs prélats et parmi eux l’évêque d’Orléans, M. de Jarente, qui tenait la feuille des bénéfices. Le duc de Choiseul lui présenta deux jeunes abbés en le priant d’écouter leur requête; l’évêque, séduit par la grâce et la réserve des postulants, leur promit tout ce qu’ils demandaient, et avant de les quitter leur donna une fraternelle accolade. Mais quelle fut sa stupéfaction en revoyant quelques instants plus tard sur la scène deux actrices charmantes qui ressemblaient à s’y tromper à ses protégés. Une petite parade où sa méprise était racontée et les rires de l’assistance, qu’on avait mise dans la confidence, ne lui laissèrent bientôt plus le moindre doute[404]. Il fut le premier à rire de la raillerie[405].
[403] A une époque où les évêchés se distribuaient comme les régiments et où la vocation était la chose dont on s’occupait le moins, on ne peut trouver étonnant de voir la conduite des prélats ne pas différer sensiblement de celle des grands seigneurs.
[404] Tout Paris sut l’aventure; on en fit une farce intitulée le _Ballet des abbés_; elle fit rage sur les théâtres particuliers.
[405] M. de Jarente ne se contentait pas d’aimer le théâtre, il aimait aussi ses interprètes, et il prodigua à la Guimard des preuves indiscutables du vif intérêt qu’il lui portait. On prétend même qu’il l’enrichit des deniers de la feuille des bénéfices. La danseuse était fort maigre; c’est ce qui faisait dire à Sophie Arnould: «Je ne sais pas comment cette chenille est si maigre; elle vit cependant sur une si bonne feuille.»
Le clergé, on le voit, n’avait pas résisté à la contagion, mais ce n’était pas seulement dans les spectacles de société qu’il se montrait, on le rencontrait aussi aux théâtres publics.
«On a beau le défendre, dit un auteur du temps, peut-on espérer que le clergé n’ira point au spectacle, lorsque de toutes parts on lui en ouvre l’entrée, on lui en fournit l’occasion, on l’invite, on le presse, on le force presque d’y venir? A Paris, le monde a formé dans le clergé une foule d’élèves intrépides et aguerris contre les bienséances, les canons et la religion. Qui connoît mieux les anecdotes théâtrales, qui y fournit plus de matière, qui lit plus régulièrement les pièces, juge plus hardiment, prononce plus décisivement, qui sent, qui goûte mieux le jeu des acteurs et les grâces des actrices, que ceux que leur état devroit y rendre les plus étrangers? Pour les pièces de communauté ou de collège, ce sont les spectateurs les plus bénévoles et les meilleurs acteurs.»
Pendant tout le dix-huitième siècle les abbés tonsurés fréquentent régulièrement l’Opéra et la Comédie. Tous cependant n’osaient pas s’y montrer, et beaucoup prenaient un déguisement pour s’y rendre. L’abbé de Montempuis y fut rencontré en demoiselle et puni par l’interdiction et l’exil. D’autres s’y rendaient dans des loges grillées où ils se trouvaient à l’abri des regards curieux et malins; ils évitaient ainsi les railleries que les spectateurs ne leur ménageaient pas. Les anecdotes sur les rapports des abbés et du parterre abondent.
Un soir, à l’Opéra, un abbé, escortant deux jeunes et jolies femmes, se fait ouvrir la loge du maréchal de Noailles, qui passait pour malheureux à la guerre. A peine sont-ils installés que le maréchal se présente et réclame sa loge; une altercation s’élève, lorsque tout à coup l’abbé s’adressant au parterre, qui suivait la discussion avec intérêt, s’écrie: «Messieurs, je vous fais juges de la question. Voici M. le maréchal de Noailles qui n’a jamais pris de places et qui veut aujourd’hui prendre la mienne? Dois-je lui céder?» «Non, non», répond le parterre enchanté de la raillerie, et le maréchal sifflé est contraint de se retirer.
A une représentation d’_Abdilly_, de Mme Riccoboni, le parterre aperçut un abbé aux premières loges et se mit à dire: «A bas monsieur l’abbé, à bas!» Comme la clameur augmentait, l’interpellé se leva et dit fort poliment: «Pardon, messieurs, mais la dernière fois que je fus me placer parmi vous, on me vola ma montre; j’ai mieux aimé payer ma place plus cher et moins risquer.» Le parterre n’insista pas.
A la première de _Brutus_, un abbé s’était placé sur le devant d’une loge, bien qu’il y eût des dames derrière lui. Le parterre galant s’indigna du procédé et s’écria avec persistance: «Place aux dames! à bas la calotte!» A la fin, impatienté, l’abbé prit sa calotte et la jeta au milieu du parterre en disant: «Tiens, la voilà la calotte, tu la mérites bien!» Et le parterre d’applaudir.
On s’explique difficilement comment une société qui éprouvait pour le théâtre une passion aussi violente, et qui lui accordait une si large place dans son existence, pouvait infliger à ses interprètes les traitements humiliants et rigoureux dont nous avons fait un rapide exposé.
Mais tout était contradiction à cette époque; ces mêmes hommes qu’on excommuniait et qu’on traitait en parias, jouissaient en même temps d’un incroyable crédit et étaient l’objet d’un engouement qui dépasse toute description. L’un n’était pas plus justifié que l’autre, et l’on peut dire à bon droit qu’ils ne méritaient
Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
Les illustres comédiens qui succédèrent à Baron dans la première moitié du dix-huitième siècle ne jouirent pas dans la société d’une situation inférieure à celle qu’il avait occupée. Mlle Quinault[406] réunissait à sa table tout ce que la noblesse et la littérature comptaient de célébrités. Son salon, où se rencontraient les encyclopédistes, fut longtemps fort à la mode; on y voyait parmi les plus fidèles Voltaire, Marivaux, le comte de Caylus, d’Alembert, J.-J. Rousseau, etc.
[406] Jeanne-Françoise Quinault (1699-1783) se retira du théâtre en 1741. Elle est restée célèbre par ses dîners du _bout du banc_. Elle mourut dans son salon en causant et, suivant l’expression de J. Janin, «ensevelie dans ses dentelles».
Adrienne Lecouvreur était tellement recherchée de la bonne société qu’elle ne pouvait suffire aux invitations qu’elle recevait, et qu’elle se plaignait que les duchesses, par leurs assiduités, vinssent troubler sa vie paisible et retirée. Sa maison était le rendez-vous des hommes les plus remarquables dans les lettres, dans les arts, dans les armes. Elle possédait à la cour une véritable influence, qu’elle employait au service de ses amis.
Un critique de l’époque a spirituellement dépeint l’ardente curiosité qu’excitaient les gens de théâtre.